CHAPITRE 12

Notes de l’auteur : Trigger Warning, voir note du chapitre 10

CHAPITRE 12 –

 

  1.  

Le visage de Victoric, furieux, à quelques centimètres du mien. Je le vois dans ses moindres détails, ses petits yeux toujours tournés dans des directions différentes – impossible de savoir ce qu’il regarde vraiment – enfoncés dans son large visage au contour imprécis et à la mâchoire puissante. Comme dans mes souvenirs, Il dégage une impression de frénésie et de violence irrationnelle renforcée par ses cheveux sombres dressées en épis sur son crâne. Je perçois même son haleine sulfureuse et je grimace, ce que je ne me permettais jamais quand je vivais sous son toit.

  • Tu crois que tu peux m'échapper ? rugit-il. Tu crois que tu peux m'échapper ? Tu crois que tu m’as échappé ?! Mais tu vis toujours sous mon poing. Je vais t'écraser. Et tous ceux autour de toi. Tu es déjà en miettes.

Il lance son poing vers mon visage. Je sors du sommeil avec une telle brusquerie que je saute sur mes pieds avant même de réaliser que je suis éveillée.

Je m'étais endormie au milieu de ronronnements de chats et de pensées pleines de délices. Mais il n’est jamais loin. J’ignore si sa présence se limite à ma mémoire et au large réservoir de peur accumulée en moi depuis des siècles, ou si, comme j’ai de bonnes raisons de le craindre, il existe aussi dans le monde d’aujourd’hui. J’ai souvent interrogé ma petite Sainte mais, est-ce parce qu’il a fait partie de sa vie sur Terre ? Elle ne me répond jamais clairement. Ses paupières se ferment et elle murmure “reste en alerte… Avec eux, reste en alerte.”

Ai-je besoin de ce conseil ? Je ne suis jamais PAS en alerte.

Les cinq étaient des brigands qui organisaient leurs attaques sur des cibles qu’ils choisissaient ensemble ou qu’ils rencontraient au hasard de leurs expéditions. Ils portaient des coiffes et des masques pour cacher leurs visages lors de leurs méfaits mais ils n'étaient pas tous maléfiques de la même façon.

Dignes des soubassements de l’enfer, Victoric et son compère Ronan. Ronan était blond de poil et, avec sa barbe courte et peignée, plus soigné que mon geôlier, lequel se laissait souvent aller à être débraillé dans son accoutrement. Je percevais parfois un léger dégoût quand Ronan le considérait, lui qui se savait malfrat mais se targuait d’un sens du style qui l'élevait, estimait-il, au-dessus de son choix de vie.  Mais il appréciait leur alliance. A eux deux, ils étaient la force centrale du petit groupe. Ses petits yeux pétillaient de plaisir quand il me voyait maltraitée. La souffrance, qu’il savait si bien susciter, provoquer, deviner, était son nectar.

Victoric était violent parce que c’était le plus court chemin vers son but. Il lui venait aussi des élans de brutalité sans raison visible et il me frappait quand j’avais le malheur de me trouver à proximité. Parfois il m'assommait. Je restais souvent au sol bien que revenue à moi pour éviter de recevoir de nouveaux coups et aussi pour dissimuler ma nature de Semblable. La souffrance qu’il causait ou dont il était témoin le faisait rire ou le laissait indifférent. C'était un moyen, pour lui. Un raccourci.

Ronan, lui, y prenait grand plaisir. Il eut vite fait de deviner que Bergaud, leur compagnon qui ressemblait à un ours, en gabarit et en force, Bergaud légèrement imbécile et qui leur était si fidèle, éprouvait une attraction pour moi qu’il avait du mal à comprendre lui-même. Il était intimidé, rougissait, et quand c’était son tour, touchait ma peau, s’étonnant de sa douceur avec candeur. Ronan se délecta de le mettre dans un embarras extrême en lui soufflant des ordres qu’il ne voulait pas obéir, sans pour autant oser les ignorer. Pince-la. Brule-la avec ce tison. Fais-la crier. En peu de temps, Bergaud, sans famille, qui ne pouvait vivre hors de la communauté qu’il formait avec ses amis, résolut ce dilemme en m’en jugeant la cause et son attraction se transforma en haine. Il devint le pire de mes tortionnaires, à la grande joie de son mentor, qui lui prodiguait moult louanges. Le pauvre simplet eut l’illusion d’avoir acquis un statut plus avantageux dans le groupe alors qu’il était devenu le jouet de Ronan.

Aubert et son fils dont j’ai oublié le nom… c’était différent. Aubert aurait pu être le père de tous les autres, et sa silhouette maigre, sa chevelure blanche qui descendait sur ses épaules ne cachait pas son âge. Son apparence était chenue. Mais les plaisanteries échangées entre eux autour du repas laissaient entendre qu’il surprenait ses ennemis par sa vigueur et son habileté à l’épée. C’est lui qui souvent suggérait les cibles et les occasions de pillage. Selon les propos échangés et les moqueries que j’entendais lors de leurs dîners. Aubert disposait généreusement de sa part au profit des pauvres et des mendiants qu’il rencontrait. Mais les moqueries n'étaient pas méchantes. Aubert était rusé et le fait qu’il soit toujours vivant, à son âge, dans ce monde âpre, montrait son savoir et ses talents.

Quand c’était son tour, contrairement aux autres qui ne s’embarrassaient pas d’intimité, lui m’emmenait dans l’écurie, située le long de la pièce à vivre. Il s’installait sur la paille et me chargeait d’enlever ses bottes et ses braies. Et, allongé là, il se contentait de se reposer, parfois échangeant quelques paroles avec moi.

La première fois, il posa la lame d’un poignard contre ma gorge.

  • Si tu leur dis un mot sur ce qui se passe ici…

Je le regardai sans rien dire. Imaginait-il vraiment que j’allais me plaindre de son inaction ou me moquer de lui ? Il avait reposé l’arme, réalisant sans doute que moi qui, déjà, parlais si peu, je ne répèterais rien à personne.

Ses jambes nues étaient couvertes d’ulcères et de rougeurs qui évoquaient des paysages aux reliefs étranges. Je compris pourquoi il m’avait demandé d’ôter ses chausses alors qu’il n’avait pas l’intention de m’approcher. Tout contact avec son épiderme en révolte devait être un long et silencieux tourment. Je lui proposai d’essayer une pommade de verveine que je savais préparer, un calmant que j’utilisais pour soulager la douleur causée par les coups de Victoric. Il fut d’abord méfiant, craignant une ruse.

  • Seigneur, vous seul n’êtes pas méchant. Pourquoi vous ferais-je du mal ?

Il finit par me laisser appliquer le baume sur ses plaies, s’assoupissant avant que je ne finisse ma tâche. Je restai à ses côtés, appréciant le répit, avant que Victoric, étonné de ne pas nous voir réapparaître, vienne me chercher. Voyant le vieil homme endormi à demi-nu, il eut un rire appréciateur et plaisanta grassement.

A l’aube, tous ceignaient leurs armes et se préparaient à chevaucher vers leurs embuscades, mordant à pleines dents dans les miches de pain que j’avais fait cuire avant la fin de la nuit. Une cruche de bière à la main, je leur donnais à boire. Aubert rassembla ses armes un peu plus lentement que les autres et, profitant de leurs préparatifs, s’approcha de moi. Tandis que je versais la boisson dans son gobelet, il souffla :

  • Petite, ton onguent a été bon pour moi.
  • Prenez, Seigneur.

J’avais toujours une petite bourse de cuir souple pleine de la pommade avec moi. Appliquée sur une blessure fraîche, elle était encore plus efficace. Je la lui tendis. Surpris, il me regarda dans les yeux.

  • Attends, dit-il.

Il tira une bourse lui aussi et en sortit une pièce d’or. J’en eus le souffle coupé.

  • Seigneur, c’est trop !

Déjà il s’éloignait.

Lui ne s’amusait pas à me faire souffrir. Et de par son influence, son fils, encore très jeune, n’était pas cruel non plus. C’était pour protéger ce fils lors des échauffourées qu’il s’était allié au groupe, comptant sur la forteresse humaine qu’ils devenaient lors des affrontements pour que l’adolescent reste en vie.

Quand je les voyais tous s’éloigner, je tombais à genoux et je priais. Je priais pour que seuls Aubert et son fils reviennent vivants. Je priais pour que des épées transpercent ces corps honnis.

Une connivence s’établit entre Aubert et moi dans le plus grand secret. Contrairement à Bergaud, Aubert avait conscience du danger que représentait Ronan, toujours à l'affût de nouvelles raisons de créer des tourments.  Mais son ignorance me stupéfia le jour où, tandis que j’appliquais l’onguent sur ses jambes, il me demanda :

  • Petite, combien Victoric te paie-t-il pour tes services ? Je pourrais te payer plus si tu rejoignais ma maison.

 

  • Seigneur… murmurai-je. Ici, je ne suis pas une servante. Je suis une captive. Mon seul paiement est de ne pas être tuée le soir venu.

Aubert resta silencieux un long moment. 

  • Je pourrais négocier avec lui, dit-il finalement. Te racheter. J’ai un peu d’or.

Il eut un brusque sourire et poursuivit :

  • Tu es un bon investissement.

Depuis mon arrivée chez Victoric, j'étais devenue très industrieuse. Je remarquai la présence de nombreux lapins dans les bois autour de la maison. Mon geôlier me donna la permission d’abord de poser des collets puis d’en capturer quelques-uns pour commencer un petit élevage. Cela améliorerait nos repas et la fourrure me permettait de façonner des couvertures et des capes chaudes. Après bien des hésitations, il avait aussi consenti à ce que j’aille au marché pour vendre et échanger le fruit de mon travail.

  • Personne ne m’aidera à fuir, ils ont trop peur de vous, avais-je argumenté. Et si je n’ai pas tenté de vous quitter quand vous étiez au loin, pourquoi essaierais-je aujourd’hui ?

A partir de là, je pus faire des échanges et des achats ; bientôt d’avantage de poules, deux chèvres et une petite vache nous rejoignirent. Tout l’argent gagné était versé dans les larges mains de Victoric, avec le détail de mes transactions. J’attendis des mois avant de prélever prudemment, sans qu’il s’en aperçoive, une part des bénéfices pour mon trésor personnel.

De fait, ce n’est pas pour ces deniers que je consacrais tant d'énergie à cette petite ménagerie. Je craignais de perdre la raison. Il fallait m’occuper l’esprit, quoi qu’il arrive, que je puisse avoir de quoi penser dans les pires moments- réfléchir à la façon de créer plus d’enclos, comment faire le meilleur fromage, où trouver l’endroit le plus propice pour construire des espaliers - je comptais faire pousser des herbes aromatiques et médicinales.  A chaque visite du groupe, je voyais Aubert évaluer discrètement les améliorations et agrandissements que j’avais réalisés.

Son appréciation me mit les larmes aux yeux. Sa suggestion inattendue ouvrit la possibilité d’une vie qui me semblait appartenir au paradis. Ce fut le seul moment où je mis de côté la promesse faite à moi-même de tuer Victoric.

  • Seigneur, ce serait une telle joie de travailler pour vous. Je ferais fructifier tout ce que vous voudrez mettre en mes mains. Et je dormirais au pied de votre lit, prête à vous servir à tout moment. Mais… je crains qu’il ne veuille pas me laisser partir.
  • Hmmm… marmonna le vieil homme. L’or facilite bien des décisions.

 

  • Seigneur, dis-je en montrant la vieille bâtisse qui nous abritait. Cela lui suffit. Mais s’il me cède… vous ne le regretterez pas. Je serai la plus loyale de vos servantes.

 

  • Ça, je veux bien le croire, dit-il en riant. Je vois comme tu lui es loyale, malgré tout ce qu’il te fait subir.

 

  • Ce n’est pas de la loyauté, Seigneur. C’est de la peur. A vous, je serai loyale.

 

2.

Être loyale à Victoric ? Non, pas un instant. Peut-on être loyal à quelqu’un qui tue ceux qui le servent ?

A mon arrivée avec la pauvre vieille femme qui avait su si bien me convaincre de l’accompagner, dans ce chariot tiré par une petite ânesse mal soignée, la brutalité de mon geôlier  m’avait accueillie.

Il m’avait ramenée inconsciente de son attaque dans les bois où j’avais tenté de fuir. Il m’avait sans doute brisé des côtes. Je saignais des conséquences de ses assauts répétés. Je repris conscience quelques instants. La vieille femme était à mes côtés, silencieuse sur la paillasse près de la cheminée où il m’avait déposée. Maladroitement, elle tenta de prendre ma main pour me réconforter. Je ne supportai pas d'être touchée. Je la repoussai et perdit connaissance à nouveau.

Des heures, des jours peut-être, passèrent. Quand je sentis que j’étais capable de bouger sans crier de douleur, je gardai les yeux fermés pour accumuler quelques forces et réfléchir à ce qui m’arrivait. Face à ce monstre, comment agir ? Je résolus de faire front commun avec la vieille femme. Devenir son amie. Elle connaissait son maître, ses habitudes, nous allions partager nos efforts pour survivre et trouver moyen de prendre le dessus.

VIctoric m'aperçut quelques temps plus tard, alors que j’essayais de faire quelques pas. Il poussa une exclamation joyeuse.

  • Ton premier travail ici, dit-il, en pointant vers quelque chose, devant la maison, que je ne pouvais pas voir.

Je marchai précautionneusement vers lui et me tournai vers ce qu’il voulait me montrer. La vieille femme s’était pendue à la branche d’un arbre.

C’est lui qui la décrocha mais il me chargea ensuite de creuser sa tombe avec une vieille pelle rouillée. La terre était dure et sèche. Ce travail me prit des heures. J’étais désespérée - j’avais perdu ma seule alliée possible. Elle s’était donné la mort après que j’eus repoussé son timide signe d'amitié. Mais parce que Victoric avait simplement coupé la corde autour de son cou sans la desserrer, je vis le nœud coulant parfaitement formé, et je compris.

Quand je l’avais rencontrée au marché, la vieille femme avait attiré ma sympathie parce que des pièces et des objets glissaient de ses mains noueuses, pleines de rhumatisme, des mains sans force. Elle n’aurait pu rendre la corde docile et en position pour en terminer avec sa vie. C’était l’œuvre de Victoric. Sans doute l’avait-il menacée de mort pour l’obliger à ramener une servante. Et, une fois la besogne accomplie, il s’était débarrassé d’elle.

 

3.

La petite ânesse fut mon réconfort dans ces premiers temps.   Victoric me permit avec indifférence de lui prodiguer des soins mais je ne devais en aucun cas approcher son destrier noir dont il s’occupait avec ferveur. Je passai de longs moments à la brosser, à démêler sa crinière et sa queue. Elle appréciait mes efforts, parfois posant sa longue tête sur mon épaule ou soufflant dans mon cou. Une certaine paix me gagnait quand j’étais à ses côtés.

Victoric me chargea aussi de nettoyer les différentes pièces de son armure, morceaux dépareillés qu’il avait rassemblés et ajustés au cours de sa vie de brigand. Il possédait un heaume qui, compte tenu de son strabisme, avait une particularité : au lieu de deux fentes, une pour chaque œil, il était doté d’une longue ouverture unique.

Quand je passais lentement de la graisse sur chaque pièce, je priais pour qu’elle soit défaite ou tranchée par l’ennemi. Pour le heaume, j’avais une image très spécifique : j’imaginais une épée ennemie se glissant avec précision dans l’ouverture des yeux et se plantant dans le visage de l’homme détesté.

 

4.

Sans qu’Aubert ait besoin de me dire un mot, je compris que Victoric ne considéra aucune de ses offres me concernant. J’en avais eu l’immédiate intuition mais la tristesse me submergea malgré tout.

Je fus accablée par mon incapacité à tuer mon geôlier quand deux fois l’occasion se présenta.

Et finalement Emilie arriva et me délivra. Elle grelottait dans sa robe de mariée bleue, fripée et tâchée de sang. Elle était si légère que je pouvais la porter comme un tout jeune enfant. Pourtant cette petite fille était l’ange de la liberté.

Tout en l’aidant à se débarbouiller, je lui dis que je la protégerais, m’exprimant dans toutes les langues que je connaissais, sans savoir si elle pouvait me comprendre ou même m’entendre. Puis, je l’enveloppai dans une couverture doublée de fourrures de lapins et je l’installai sur ma paillasse. Victoric la voulait dans son lit mais je décrivis “le liquide vert nauséabond” qui s’échappait des parties de l’enfant. Pure invention.

  • Je connais cette maladie qui arrive subitement et disparaît de même. Je peux la soigner. Mais si vous prenez la petite avant qu’elle ne soit guérie, vous l’attraperez. La maladie est plus cruelle pour les hommes. Votre vit deviendra vert et si douloureux, vous me supplierez de le trancher.

Je sentis un sourire flotter sur mes lèvres et j’ajoutai :

  • Bien sûr, je vous obéirai, comme toujours.

Victoric, après trois ans de coexistence, avait pris l’habitude de croire mes paroles. Il me disait simplette et incapable de mentir. Je crois qu’il me méprisait de ne pas avoir tenté de fuir ou de me rebeller. Je me méprisais pour la même raison. Mais, grâce à Emilie, une nouvelle résolution, forte et audacieuse, se formait en moi. Il attrapa ma chevelure.

  • Mes amis seront là demain soir. C’est tout le temps que tu as pour son rétablissement, elle est mon cadeau pour notre compagnie. Si tu échoues, tu seras punie. Mais si tu réussis… vois le bon côté des choses : ils te laisseront sans doute tranquille.

Et toujours tirant mes cheveux, il me dirigea vers son lit.

Le lendemain matin, après s’être levé, tandis qu’il cherchait autour de lui la cruche d’ale pour se verser une rasade qui le réveillerait totalement, il me trouva prête à le servir. Quand réalisa-t-il qu’au lieu d'éclaircir ses idées, la boisson provoquait confusion et obscurité?

  • Sorcière, tu m’as empoisonné ?

Il avait l’intention de crier ces mots et je sentais l’indignation tout autant que l'épouvante le gagner. Mais, déjà affaibli, il fut juste capable d’articuler son accusation.

  • Vous ne souffrirez pas longtemps, dis-je.

Je vis à l’expression de son visage qu’il aperçut l'épée, son épée, prête à agir sur ma commande. Elle était lourde mais j’avais la force de la manipuler. Le tuer avec sa propre épée, c’était l’image qui m’avait réconfortée pendant ces mois interminables.

  • Mais pourquoi ?

La voix de Victoric était devenue croassement. Je crois qu’il lut la détermination dans mon regard, et aussi, non pas le plaisir, mais un immense soulagement. L'épée effectua un large mouvement. Le corps de Victoric s’affaissa, sa tête rebondissant contre un mur dans un jaillissement de sang avant d'échouer près du reste de sa personne.

  • Merci… murmura Emilie, soudain près de moi.

Le geôlier était mort. Et je me sentais la légèreté et la puissance d’un aigle prêt à s’envoler.

 

 

5.

Après avoir écrit pendant ce qui me semble des heures, je m'interromps. C’est seulement à ce moment que je réalise que je suis mal assise et crispée, si captivée par les souvenirs, certains laissés de côté, presque oubliés jusqu'à aujourd’hui, que je transcris au fur et à mesure qu’ils  se déroulent dans ma mémoire -  je n’ai pas senti cet inconfort.

Ou peut-être avais-je besoin de cet inconfort pour aborder ce lointain passé, resté sous la surface de ma conscience pendant tous ces siècles.

Quelques pas vers la cuisine, une tasse de thé brulant, je vais dans le jardin. Mon jardin. Je respire la menthe, le thym, le basilic, qui m’environnent grâce à Jackson et je revois les plantations autour de la bâtisse où j’ai vécu ces années captives. Une douleur sourde bourdonne continûment en moi comme un essaim d’abeilles; la panique et l’angoisse sont en vue mais restent à distance.

Cette fois, parce que j’ai pris l’initiative d'écrire, je suis le sujet, l’auteur de ce moment de réminiscence, et non la victime de souvenirs sauvages qui se jettent sur moi quand ils sentent ma faiblesse. Pourtant, je me suis censurée. Je n’ai pas voulu décrire les tortures qui m’ont été infligées. Ce sont des puits sans fond de douleur, d’humiliation et de haine, je crains de ne pas en ressortir indemne.

Ces années sont restées vivaces en moi - pire que d’autres moments de grandes souffrances - parce que j'étais si seule, démunie face à eux. Complètement à leur merci et sans fuite possible, même pas la mort.

Mais si je veux désactiver les offensives du passé, je dois affronter aussi ce que j’ai mis de côté, désamorcer ces bombes que ma mémoire contient. Avec précaution.

Je retourne devant mon ordinateur et je crée un tableau sur Excell. Je laisse les émotions de côté, je veux juste les faits. Une colonne pour décrire la torture. Puis une autre : qui a eu l'idée. Une autre : qui l’a exécutée. Enfin : dénouement. Les actes que je mets sur cette liste ont tous eu lieu quand les bandits étaient réunis chez Victoric, ce qui arrivait cinq ou six fois par an. Pas besoin de liste pour Victoric seul, heureusement dépourvu d’imagination : hors de son lit, il se contentait de coups de poing et de gifles. Un coup de pied de temps en temps.

La liste fait deux pages. Je constate, sans trop de surprise, que Ronan était celui qui initiait ou suggérait presque tous les supplices. Même si je n’ai pas cherché à être chronologique, instinctivement j’ai respecté l’ordre dans lesquels ils ont eu lieu. La violence a augmenté progressivement d'année en année. Mais plus de la moitié de ces actes, les plus cruels, n’ont finalement pas été commis. C’était des phrases lancées en l’air, des idées qui m'épouvantaient même si je n’en montrais rien, mais qui étaient finalement abandonnées. Pourquoi ? Parce que… Aubert était là. Je vois clair à présent. Aubert le rusé trouvait moyen de changer les esprits, lançait un bon mot, détournait le cours de la soirée en rappelant un exploit du groupe, provoquant souvenirs, plaisanteries, pantomimes parfois pour mieux rappeler l'événement. Combien de fois cet homme discret que j’avais presque oublié m’a-t-il sauvée de douleurs terrifiantes ? 

Je m’agenouille comme je le faisais à cette époque. Je remercie Aubert, où qu’il soit. Soudain, je vois son visage creusé de douleur, la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. “Prie pour mon fils…” murmure-t-il. “Prie pour le salut de son âme”.

L’essaim d’abeilles de la douleur se rapproche de moi. J’aimerais que Greg soit là. Qu’il me prenne dans ses bras comme il l’a fait après ma crise de panique, de cette façon si protectrice mais sans m'étouffer.

    

6.

De nouveau devant l'écran. Il faut finir l’histoire.

Pour retarder le moment où je reprendrai mon récit, je jette un œil parmi mes emails. Greg m’a envoyé un message ! C’est la première fois. Il l’a écrit ce matin.

“Bonjour, Magicienne. Je pense à toi, si proche, de l’autre côté de la cloison, et si loin, dans ton monde et dans tes souvenirs… J’aimerais être avec toi…

Le jour de notre rencontre, j’étais mal ce jour-là, je te regardais dans la cuisine, finissant de préparer notre petit déjeuner. La façon dont tes mains allaient si vite d’un endroit à un autre, légèrement, et sans que tu aies besoin de réfléchir à ce que tu faisais, ça me fascinait.

Nous ne nous connaissions pas mais tu étais déjà mon réconfort. Et, parce que tu as bien voulu me faire confiance, j’ai pu aussi être ton réconfort. Cette pensée me fait vivre. C’est mon espoir.

J’aimerais, si nous pouvons être ensemble, oui c’est un grand “SI” mais je ne peux m’empêcher de rêver… j’aimerais, donc, aller voir toute ma famille, mes autres frères et ma petite sœur que je n’ai pas encore revus depuis que je suis sorti, rencontrer les neveux et nièces que je ne connais pas encore. Et rendre visite à George et Elmira, je voudrais faire tout ça avec toi, si tu le veux bien. Je voudrais montrer à George que, question petite amie, je peux faire mieux… Ta présence me ferait du bien (là aussi) je veux revoir toute ma famille mais j’appréhende aussi ce moment. J’ai peur de leur réaction. J’ai peur de lire dans leurs yeux que, pour eux, je suis toujours l’ado à qui personne ne pouvait faire confiance.  J’avais dans l’idée d’accomplir quelque chose de décisif avant de les revoir, mais je ne peux pas attendre éternellement de sauver le monde…

Je ne t’embrasse pas (pas encore) mais je pense à toi… A un peu plus tard.”

 

 

7.

La petite ânesse était solide mais elle se fatiguait. J’avais installé Emilie a mes côtés dans la carriole qui m’avait amenée dans cet endroit maudit. Je portais une large cape de voyage, en drap de laine noir, dotée d’une capuche, qui nous recouvrait toutes deux. Je l’avais assemblée, pendant les absences de Victoric, en prévision de ma fuite. Emilie tremblait de fièvre et de peur ; elle se cramponnait à moi.

Avant de mettre le feu à la maison, tous les animaux furent sortis de leur enclos et vigoureusement encouragés à fuir. Les flammes montantes convainquirent les plus récalcitrants, dont le beau cheval noir de Victoric, que je ne voulais ni monter ni prendre avec nous, même pour le vendre. Il était trop reconnaissable. Il fallait devenir invisible et me détacher de tout ce qui pouvait montrer que j’avais un lien avec l’homme qui avait vécu ici.

Les souvenirs de notre fuite sont fragmentés. Je me souviens du soulagement progressif ressenti tandis que nous nous éloignions sans rencontrer les bandits que je savais déjà en route vers Victoric. La gratitude pour la courageuse petite ânesse qui avançait sans faiblir. Le bon lit dans l’auberge que nous pouvions nous offrir le soir venu. Emilie endormie tout contre moi, la tête enfouie dans mon giron. Les nouveaux vêtements, cousus en prévision de ce jour, ajustés par la femme de l’aubergiste pour la petite fille, ainsi nous portions désormais des cottes (tuniques) brodées au-dessus de nos chemises de jour qui nous donnaient l’apparence de bourgeoises. Emilie se laissant aller à sourire, le temps d’un repas au grand air, m’aidant à natter ma chevelure pour que je l’enroule autour de ma tête, moi la coiffant de macarons de chaque côté de son visage étroit, les conversations que nous avions désormais sur son passé, ses petits frères, et notre avenir. Je l’entendis rire une fois, un son qui me fit penser au chant d’un petit oiseau. Je lui racontais mille histoires sur la boutique que nous pourrions ouvrir, mère et fille, dans la grande ville où nous arriverions bientôt.

A chaque fois que la peur me gagnait, je revoyais l’ample mouvement d’épée et l’étrange facilité avec laquelle la tête de l’homme qui me faisait si peur s’était détachée de son corps. L’impossible avait été, de fait, à ma portée.

Quelques jours plus tard, je nous revois cheminant sous la pluie. Parvenues à un petit couvent, soudain, l’alarme. On refusa de nous donner l’hospitalité car “trois hommes de guerre” étaient à la recherche d’une bande de brigands qui avaient tué un des leurs. Ils étaient probablement accompagnés d’une captive, la servante de leur ami.

  • Nous n’avons rencontré personne correspondant à cette description, annonçai-je, Et cela m’inquiète de savoir une bande de brigands en maraude dans cette région. Mon mari est en route pour nous rencontrer, ma fille et moi, avec une escorte…

Les “hommes de guerre” avaient ordonné aux Sœurs de les prévenir de tout visiteur demandant asile. Ils voulaient inspecter tous les voyageurs. Bien qu’ils aient promis un dédommagement, leur attitude agressive les avait tant apeurées qu’elles avaient décidé de prendre des mesures de prudence - en l’occurrence de n’accueillir personne - pour ne pas risquer d’abriter une scène de combat si les fugitifs étaient retrouvés, ou de colère dépitée s’ils ne l'étaient pas. 

Leur décision était sage, je devais le reconnaître, mais je tentai de les convaincre de l’assouplir.

  • Ma Mère, implorai-je la plus âgée des deux nonnes qui étaient apparues dans l’encadrure de leur large porte. Ma fille et moi ne sommes pas des brigands, ni des servantes, vous pouvez le voir. Je cherche un abri, juste pour cette nuit, afin que ma fille ne soit pas trempée d’avantage. Nous serons reparties à l’aube. Et je peux indemniser largement votre charitable institution pour votre générosité…

Je me souviens du moment d’hésitation de la Sœur, que je regardais le cœur battant. Finalement, elle secoua la tête, nous refusant l’entrée, mais nous montra une petite ferme un peu plus loin sur le chemin. Nous en apercevions les contours dans la lumière grise de la fin d’après-midi.

  • C’est la ferme de Raimpert, expliqua-t-elle. Une famille de braves gens, essayez là-bas.

    

8.

Dormir dans la paille de l’écurie, ça m’allait tout à fait. C’est ce que Raimpert, un gaillard blond au large sourire, nous proposa. Il rit quand je lui décrivis l’attitude des Sœurs du couvent et affirma que lui n’avait pas peur de ces mercenaires et de leur recherche assidue.

  • Ma femme est malade, ajouta-t-il, changeant d’expression. Elle ne peut pas se lever ni cuisiner. Mais elle n’est pas contagieuse. Nos trois garçons m’aident pour la ferme. Je vous propose notre écurie, pour votre monture, et de la paille fraîche pour vous. Si vous voulez dîner, ce sera en plus, et il vous faudra tout préparer vous-mêmes. Si vous nous faites à diner aussi, je le soustrairai de ce que vous me devrez. Mais le paiement sera dû avant votre coucher.

Cela me paraissait équitable. L’écurie, qui était aussi une étable, faisait partie de la maison, comme chez Victoric, ce qui était fréquent à l’époque. Il s’agissait de tirer profit de la chaleur émanant des animaux. Une large porte débouchait sur la cour intérieure de la petite ferme, tandis que l’autre issue donnait sur la pièce à vivre.  Je séchai du mieux que je pouvais ma petite compagne et bouchonnai l’ânesse avec de la paille. Raimpert tenait une bougie pour nous éclairer et ne nous quittait pas des yeux. Cela me mettait mal à l’aise. Mais sa méfiance était compréhensible compte tenu de la suspicion qui planait sur tout voyageur. Tout en m’activant, je me demandai de quels trois il s’agissait…  Mon seul espoir, en cas de mauvaise rencontre, était qu’Aubert soit l’un d’eux.

Dans la grande pièce à vivre où une flambée réchauffait l’atmosphère, le large lit dans lequel Raimpert dormait avec sa famille dominait l’espace. Je distinguai la silhouette massive de sa femme, dans le lit. Elle me fit signe et je m’approchai d’elle. D’une voix à peine audible, elle s’excusa de ne pouvoir nous accueillir elle-même. Dans le demi-obscurité de la pièce, son visage avait une apparence de cire.

Nous dinâmes d’un poulet de la basse-cour, attrapé et préparé par le fils aîné, Dacien.  Tandis que nous plumions la volaille ensemble, il m’apprit qu’il avait 10 ans et était déjà en charge de la plupart des activités de la petite ferme. Il était grand pour son âge - il m’arrivait à l’épaule - et sous ses cheveux sombres coupés au bol, je fus frappée par la maturité et la profondeur de son regard.

Le ragoût de poulet, cuit au-dessus du feu de la cheminée, fut dévoré - Raimpert et ses trois fils étaient affamés, je l’étais aussi. Avec les os du poulet, j’avais aussi fait du bouillon, une addition goûteuse et réconfortante en cette fin de journée pluvieuse. Nous en avions tous bu, même Emilie, elle qui avait refusé de manger quoi que ce soit. Son visage était brûlant et ses yeux brillaient de fièvre.

  • Votre petite, là… commenta Raimpert en la regardant. Il vaut mieux qu’elle dorme ici et non dans l’écurie qui se refroidit maintenant que la nuit est tombée. Dacien va apporter des sacs de paille, dans le coin près de l'âtre. Vous dormirez dessus toutes les deux.

 

  • Oui, c’est préférable, acquiesce-je. Merci. Je paierai pour cet arrangement, naturellement.

Raimpert ne protesta pas et d’un mouvement de la main, envoya Dacien chercher la paille qui deviendrait notre lit. Il restait un bol de bouillon. Les deux plus jeunes enfants - deux petites têtes ébouriffées- le regardaient avec envie. Mais quelqu’un parmi nous n’avait encore rien mangé ni bu.

  • Me permettez-vous de proposer ce bouillon à votre épouse ? demandai-je au père de famille.

Il eut un geste fataliste qui me parut aussi dénoter une certaine indifférence.

  • Vous pouvez essayer… Elle refusera probablement, elle vous dira de le donner aux garçons.

Ce fut en effet la première réaction de la malade. Mais je ne lui obéis pas. Ces enfants n'étaient pas faméliques. Elle, en revanche, en dépit de sa forte carrure, me semblait proche de la mort. Sans la contredire, je restai près d’elle, le bouillon entre nous dont le fumet lui parvenait, et elle finit par accepter d’en boire quelques cuillerées, puis finit le tout. Elle toucha ma main en remerciement.

  • C’est le moment de faire nos comptes, déclara Raimpert.

D’un geste, il se leva et d’un geste m’enjoignit de le suivre dans l'écurie. Il vit ma surprise.

  • Je voudrais vous donner quelques informations sur ces gens d’armes dont les Sœurs du couvent vous ont parlé.

De nouveau, il regarda Emilie que je venais d’envelopper dans la cape de voyage qui nous servirait de couverture pour la nuit, et je compris qu’il voulait éviter de l’inquiéter en parlant en sa présence. Je le suivis. Il avait raison : l’espace s’était refroidi depuis notre arrivée. Je frissonnai tandis qu’il allumait une lampe à huile.

Il commença à détailler le montant de ce que je lui devais pour son hospitalité, un montant astronomique. Mais dans l’adversité et sous la pluie, avec une enfant malade, avoir un toit au-dessus de nos têtes était précieux et il le savait. Il refusa de déduire quoi que ce soit pour le dîner, car, dit-il, son fils avait fait tout le travail.

  • Père, mes mains ont fait le dîner, mais Madame m’a aidé et donné les instructions ! lança Dacien qui nous avait suivis. Et quand nous étions dans la basse-cour, elle m’a donné des conseils que je pourrai mettre à profit dès demain !

Raimpert devint rouge de colère et chassa son fils hors de l'écurie avec des insultes dont la gravité me semblait hors de proportion avec les paroles de l’enfant.

La plus grande part de notre pécule était dans une bourse de cuir à la ceinture d’Emilie. Elle était notre trésorière, avais-je expliqué à la petite fille et j’avais vu sa fierté de se voir reconnaître une telle responsabilité. Nos poursuivants ne connaissaient pas l’existence de celle qui était, en quelques heures, devenue ma fille. Si nous étions rattrapées, je voulais qu’elle puisse fuir de son côté en ayant les moyens de survivre.

La bourse que j’avais avec moi, et où Raimpert pouvait penser que se trouvait l’ensemble de nos avoirs, contenait suffisamment d’argent pour satisfaire notre hôte. Je m’empressai de mettre les pièces devant lui, voulant retourner auprès d’Emilie. Mon inconfort grandissait de me trouver seule avec lui.

  • Un instant, dit-il, interrompant mon mouvement vers la porte en attrapant mon poignet. Ces hommes qui veulent inspecter tous les voyageurs…   Dois-je les prévenir de votre présence ?

 

  • Pourquoi pas ? bluffai-je en dégageant mon bras. Nous ne sommes pas l’objet de leur poursuite. Ils cherchent des brigands, je crois ?

 

  • Ce n’est pas très clair, ce qu’ils cherchent… Ils ne semblent pas très sûrs eux-mêmes. Ils veulent aussi avoir connaissance de toute femme voyageant sans escorte. Je les ai entendus discuter entre eux. Leur compagnon d’arme a été assassiné chez lui, sa maison détruite. Ils ont tout de suite pensé à des brigands mais ils se demandent également si sa servante ne serait pas la coupable. Elle aurait disposé de son maître pour le voler.

 

  • Ma fille et moi n’avons rencontré ni servante ni brigands sur notre route jusqu’ici.

 

  • Bon. Ils ont promis une récompense. En tout état de cause, ils me paieront pour cette information vous concernant. J’irai à leur recherche demain à l’aube. Ils ne sont pas loin, dans le village voisin à quelques lieues d’ici.

Tous mes intérieurs se nouèrent. Je poussai un profond soupir.

  • Sieur Raimpert, dis-je lentement.

Son visage s'éclaira devant mon revirement.

  • Ma fille est encore toute commotionnée d’une mauvaise rencontre avec quelques jeunes gens ivres. Je ne veux pas qu’elle soit à nouveau affligée à la vue de ces hommes. Je préférerais que vous restiez discret sur notre présence ici.

Deux pièces d’or, parmi celles données par Aubert pour mes pommades, changèrent de main contre une promesse de silence. Mais Raimpert me bloquait toujours l’accès à la porte qui menait à la pièce à vivre. Il passa son bras autour de ma taille et je sentis son autre main saisir ma hanche.

  • Je veux aussi un paiement d’une nature différente. Depuis la maladie de ma femme, je vis la tristesse du célibataire qui n’a personne pour donner un peu de joie à son pendeloche.

Je le repoussai et tentai de le faire changer d’avis, lui rappelant qu'à quelques mètres de nous, sa femme et ma fille malades nous attendaient. Je lui promis que s’il voulait bien être patient, je resterais le temps nécessaire pour m’occuper de ses fils, de sa maison, et de son épouse, jusqu'à ce qu’elle se rétablisse. S’il se retrouvait veuf, je donnerais à son pendeloche toutes les attentions et réjouissances qu’un pendeloche peut désirer. 

  • Patience ? Je ne vis que de patience depuis que ma femme est malade. Et qui sait si je serai encore vivant demain, avec ces brigands et ces gens d’armes dans le pays. Je peux mourir avant la fin du jour ! Laisse-toi faire, femme, ce ne sera pas long. Ou alors je te jette dehors avec ta fille !

Etonnamment, quand j’y pense, chacune des paroles qu’il prononça à cet instant se réalisèrent exactement, à commencer par son intrusion dans mon intimité qui fut brève, ainsi qu’il l’avait annoncé, même s’il parut en être très satisfait. Il me laissa seule dès qu’il en eut terminé. Mais, rabattant mes jupes, il me fallut un long moment pour surmonter mon désarroi et oser faire face à la femme dont je venais, bien malgré moi, d’avoir le mari.

J’espérais me glisser discrètement dans la pièce à vivre et rejoindre Emilie endormie sans parler à personne. Mais la malade me fit un signe et je vis qu’elle était en larmes. Elle savait déjà ce qui s’était passé. Il lui avait suffi de voir Raimpert revenir seul dans la pièce en sifflotant. Je regardai autour de nous.  Il ne semblait pas être dans la maison. Je m’approchai et murmurai des mots d’excuses, qu’elle interrompit en me demandant pardon au nom de son mari. Elle avait anticipé, en me voyant préparer le dîner avec son fils, que je soutiendrais quelques temps la famille de ma présence et voilà que son mari avait détruit ses espoirs.

  • Il n’est pas méchant, juste impulsif, répétait-elle avec la respiration haletante d’une femme sans force qui veut malgré tout s’exprimer.

Je tapotai sa main d’une façon que j’espérais apaisante. Tandis qu’elle me parlait, des pensées affolées se bousculaient dans mon esprit. Je prenais la mesure des paroles de Raimpert. Mes tortionnaires si proches de nous, dans le village voisin… Avait-il dit vrai ? Voulait-il me faire peur pour obtenir ce qu’il voulait de moi ? Mais les Sœurs du Couvent avaient mentionné qu’ils voulaient être informés de tout voyageur. Donc ils allaient revenir prochainement, où qu’ils soient. Je devinais que la promesse de silence achetée à prix d’or ne vaudrait pas lourd dès que cela se produirait. Serait-ce le lendemain, le jour suivant ? Pourrions-nous lever le camp à l’aube si Emilie était malade ?

Moi qui voulais sauver ma petite protégée, allais-je la précipiter dans les bras de nos poursuivants simplement parce qu’elle m’accompagnait ? Elle était trop jeune et pas assez bien portante pour fuir seule de son côté. 

Les visages de Ronan et Bergaud m’apparurent dans toute la terreur qu’ils m’inspiraient. Ces trois dernières années, ils m’avaient tourmentée avec cruauté alors même que je ne leur faisais aucun tort, au contraire, j’étais celle qui leur préparait des dîners copieux. Que me feraient-ils maintenant que j’avais tué leur ami ? Que feraient-ils à Emilie pour me punir ? Loin de la sauver, je la condamnais à un châtiment pire que ce qui l’avait menacée avant que je ne tue Victoric. 

Laissant derrière moi le lit familial, je me dirigeai vers notre paillasse. Dacien était assis près de la cheminée, les yeux fixés sur les braises, le corps raidi de colère silencieuse. Emilie, toujours enveloppée de notre manteau, était éveillée et fébrile. Elle aussi avait compris ce qui s’était passé dans l’écurie.

  • Vous vous êtes encore sacrifiée pour moi, chuchota-t-elle.

La présence d’un autre prédateur, si près de nous, l’horrifiait.

  • Un jour, poursuivit-elle, je vous rendrai tous les bienfaits que vous avez eus pour moi. Je vous protégerai comme vous me protégez. 

Que dire à Emilie pour la tranquilliser, alors que nous n’étions pas seules ? Je me glissai près d’elle sous notre manteau.

  • Dors, ma chérie, soufflai-je. Il ne s’est rien passé de grave. Prends des forces. Tout ira bien.

Je répétais ces mots à l’infini en caressant ses cheveux, jusqu'à ce qu’elle s’endorme. Sans plus personne à calmer, je sentis une vague de peur me soulever le cœur. Le désespoir me donnait le vertige. La menace était si proche, imminente… Je peinais à trouver des mots pour prier le Ciel. Finalement, je laissai retomber ma tête sur la paille. J’étais arrivée au bout de mes forces. Le sommeil finit par venir. Ce fut Dacien qui me réveilla juste avant l’aube, une bougie à la main.

  • Madame, murmura-t-il. Madame, revenez à vous. 

Je levai la tête dans un sursaut, vit son expression triste et solennelle.

  • Madame, votre fille…

Emilie avait cessé de se cramponner à moi et avait glissé sur le côté, hors de la couverture de fortune. Dans la lumière instable de la bougie, ses yeux entrouverts et son léger sourire donnaient l’impression que des pensées heureuses la traversaient. Certains laissent derrière eux des visages grimaçants. Ma protégée avait expiré avec une expression de douce surprise sur son visage.

    

9.

Pourquoi cette vague de tristesse ? Depuis des siècles, Emilie m’accompagne où que j’aille. Nous parlons, nous rions même. Mais me remémorer les instants qui ont suivi sa mort m’accable. J’ai cessé d’écrire, je suis retournée dans mon lit et me suis enfouie sous le drap. Alpha et les chatons m’ont suivie et à travers le drap, je sens leurs prudentes démarches sur ma personne. J’aime qu’ils me suivent partout. Et puis… Oui, c’est bientôt l’heure de leur repas.

Recroquevillée, je ferme les yeux. Rien n’est stable autour de moi, il me semble flotter sur des vagues de douleurs.  Un chagrin anachronique, étrange dans ce 21eme siècle mais bien réel, me submerge. Chagrin et aussi une part de soulagement. Personne ne ferait plus jamais de mal à cette enfant. Chagrin et une ombre d’envie. Comme j’aurais aimé l’accompagner de l’autre côté, là où aucun homme armé ne peut vous pourchasser. Je restais comme d’habitude sur la grève, seule, regardant les bateaux disparaître au loin.

Je coule dans la tristesse et je ne veux plus personne autour de moi, ni même Greg ou les chats. Je vais laisser la solitude m’envelopper, l’obscurité venir. C’est mon habitat naturel, l’écorce de mon être, durcie et froide, comme le petit corps d’Emilie quand je l’ai pris dans mes bras.

    

10.

Message de Jackson sur mon téléphone. Je l’ouvre aussitôt, avec le geste avide du nageur qui s’est cru perdu au milieu d’une tempête mais réussit à attraper une bouée lancée à son intention.

“Max, je suis en train de me préparer pour aller chez Barbara. Je suis TELLEMENT nerveux ! Je vais être ridicule et m’emmêler les pieds dans ses tapis. Que penses-tu de mes vêtements ? Tu crois que ça va ?”

Il joint un selfie. Quelle bénédiction qu’il ait grandi dans ce siècle et ne pense pas à simplement frapper à ma porte. Mon visage est gonflé de larmes. J’ai pleuré en écrivant, pleuré en cessant d’écrire. Je contiens des océans de larmes anciennes, des tsunamis s’en échappent. Lui ne m’a encore jamais vu dans cet état-là. J’apprécie de ne pas avoir à lui donner d’explications.

Sur la photo qu’il a prise de lui, il est vêtu d’une chemise bleu pâle, un sweater sur ses épaules et les cheveux noués dans un “man-bun” comme lors de notre première rencontre. Je souris presque malgré moi devant la limpidité de sa vie, la chaleur de son sourire, de ses yeux. Ma vie millénaire, c'est aussi ça, un homme heureux d’aller passer la soirée avec son amie, et qui me demande mon avis pour être sûr que, côté vêtement, ça va.

Je réponds “C’est parfait, ne change rien !” et je reçois aussitôt un smiley au large sourire, avant une nouvelle question.

« Tu crois qu’il faut que j’apporte une bouteille de vin ? J’ai oublié de t’en parler ».

« OUI ! Prends un rosé, un Sancerre ou pourquoi pas, un Beaujolais Nouveau. L’année 2019 n’était pas mauvaise. »

« Beaujolais Nouveau, oui, c’est si exotique ! Max, que ferais-je sans toi… Merci ! »

    

11.

Dacien m’accompagna ce même matin à l’église du village en vue de l’enterrement d’Emilie. J’aurais pu fuir dès la réalisation de sa mort, mais j’évoluais dans un étrange brouillard qui ralentissait mes mouvements, mes pensées et même l’écoulement du temps. Mes poursuivants étaient d’ailleurs si proches, une tentative de fuite ou la décision de rester sur place aboutiraient sans doute au même résultat. 

Raimpert n’était pas dans la maison. Je ne demandai pas où il se trouvait. Je ressentais une grande indifférence sur mon avenir immédiat - j’étais résignée à ma capture prochaine, aux souffrances qui suivraient. Peu m’importait. J’avais accompli ce que je m’étais promis, Victoric était mort. Et Emilie à présent hors de portée. Pourtant un sentiment cuisant d’échec me tourmentait aussi. J’avais tant voulu qu’elle vive, et pas n’importe quelle vie. Une vie avec de grands bonheurs. Ces émotions contradictoires se succédaient en moi.

Je me revois, assise sur un banc dans l'église aux murs peints de couleurs vives. Dacien parlait au prêtre, et je voyais, aux réactions de l’homme d’église, que c’était une conversation d’adultes qui se tenait. Emilie n’était plus des nôtres. Emilie n’était plus. Quand cette réalisation me traversa, je fermai les yeux pour contenir la plainte qui montait dans ma poitrine. J’eus du mal à reprendre mon souffle.

12.

De retour à la ferme, soudain, tout alla très vite. Raimpert nous attendait et fit un bond vers nous dès notre entrée dans la pièce à vivre.

  • La voilà ! cria-t-il. Elle est là !

Dacien voulut s’interposer mais son père le frappa si fort que l’enfant fut projeté contre le mur. Sa mère, de son lit, poussa un cri perçant. Raimpert saisit mon bras et me conduisit dans l’écurie. Je n’y vis personne. Il cria à nouveau :

  • Elle est là ! Venez ! Elle est là !

Je tentai de voir qui se tenait dans la cour. Raimpert, craignant que je ne me dérobe, me tordit le bras si cruellement que je me retrouvai à genoux. J’attendis le châtiment, la tête baissée, trop faible et accablée pour lever les yeux vers mes poursuivants.  Le pas d’un homme seul se fit entendre et je vis ses bottes. Des bottes à bouts carrés que je connaissais si bien, des bottes que j’avais enlevées bien des fois dans une écurie semblable à celle-ci.

  • Qui est cette femme ?

La voix d’Aubert était parfaitement indifférente, peut-être vaguement amusée.

  • C’est elle, Seigneur. C’est la femme que vous cherchez ! La servante…

Il m’avait lâchée et, toujours à genoux, je levai les yeux. L’ombre d’un sourire passa sur le visage du vieil homme quand il croisa mon regard.

  • Ce n’est pas la femme que nous cherchons. Cherches-tu à obtenir une récompense en te débarrassant de ta femme ? Ou de ta maîtresse qui t’encombre ?

 

  • Mais Seigneur ! Mais…

Dans son indignation et son désir de convaincre, Raimpert s’empêtrait dans ses paroles.

  • Mais…  C’est forcément elle, Seigneur, elle m’a donné de l’or pour mon silence ! Qui ferait ça, sinon un coupable !

Il montra les deux écus que je lui avais donnés la veille. Aubert regarda les pièces qui avaient été les siennes puis posa son regard à nouveau sur moi.

  • Tu choisis bien mal tes complices, petite.

Je bougeai faiblement la tête et les épaules dans un geste fataliste.

  • Oui, je sais, poursuivit Aubert. On ne peut pas toujours choisir…

 

  • Donc c’est bien elle, reprit Raimpert, déconcerté par cet échange. Dois-je aller chercher vos compagnons, les prévenir ? Oui, je vais aller les chercher.

 

  • Tu nous ennuies, fermier, déclara Aubert en tirant son épée et en transperçant l’homme en plein cœur d’un geste si rapide que j’en restai ébahie.

Sans un cri, Raimpert tomba en avant sur le sol recouvert de paille et ne bougea plus. Aubert m’aida à me relever et me demanda si j’étais blessée. Seul mon bras était douloureux.

  • Ronan et Bergaud sont au couvent, les sœurs leur offrent un repas pour les adoucir. Nous avons quelques instants. Dis-moi : est-ce toi qui as tué Victoric?

 

  • Oui, Seigneur. Il n’y avait pas de brigands.

Aubert émit un rire.

  • J’en étais sûr. Nous avons retrouvé son cheval. Et son trésor de guerre, sous une pierre près de l’entrée. Tu connaissais l’endroit, n’est-ce pas ?

    

  • Oui, Seigneur.
  • Je le savais. Je savais que c’était toi. J’ai accompagné ces deux rascails pour te protéger, s’ils te retrouvaient. Bien sûr, j’ai abondamment soutenu l’idée que des brigands avaient agi, pas toi. Car pourquoi l’aurais-tu tué maintenant, après tout ce temps ? Alors dis-moi, pourquoi ?

En quelques mots, je lui parlai d’Emilie.

  • Elle a expiré la nuit dernière…

Aubert hocha la tête gravement et le chagrin assombrit son visage.

  • Mon fils aussi est mort, dit-il plus bas.

Je le regardai, désolée.

  • J’ai espéré le sauver, poursuivit Aubert. Et j’ai commis la pire des erreurs. Je me suis allié avec ces démons. Il a commencé à leur ressembler, à être cruel, sournois, comme eux. Et où est-il, maintenant qu’il a été tué ? Je n’en sais rien... Sous l’influence de la compagnie que j’ai choisie pour nous deux, il a perdu son âme et maintenant, il est damné pour l’éternité. Je voulais le protéger et je l’ai condamné.

 

  • Seigneur, vous ne pouvez en être sûr…

 

  • J’ai trop péché pour espérer être entendu de notre Seigneur… mais toi, petite, Il t’écoutera. Veux-tu bien prier pour mon fils ? Prier pour le salut de son âme ?

Je promis. Il déposa une bourse lourde d’écus dans ma main.

  • Bonne chance, petite.

Pendant un instant, nous échangeâmes un regard d’adieux. Je ne pus m’empêcher de murmurer :

  • J’aurais tant aimé vous servir...

Il toucha mon visage.

  • Tu aurais été ma compagne, pas ma servante. Va vite, cache-toi quelque part dans la maison. Ils ne vont pas me croire sur parole. Ils vont venir.

Il posa un baiser sur mes lèvres - un geste qui n’avait jamais eu lieu entre nous - et disparut.

 

12.

Les événements qui suivirent sont confus - des fragments ont disparu de ma mémoire. Est-ce moi qui ai informé Dacien et sa mère de la mort de Raimpert? Et dans la foulée, les ai-je suppliés de me cacher ? 

Ils m’ont aidée, ça je le sais. L’idée est venue de Dacien. Il m’a dissimulée dans le lit familial dont le matelas était empli de copeaux de bois. Il fit refluer le contenu du matelas loin du centre pour que j’ai la place de me coucher puis sa mère s’installa sur ma personne, les deux petits frères muets de peur à nos côtés et toutes les couvertures de la maisonnée étendues sur la malade.

Je pouvais à peine respirer mais ça m’était bien égal. L’asphyxie plutôt que d'être découverte par mes tortionnaires ! Quand les poursuivants arrivèrent, ils fouillèrent la maison et interrogèrent la famille. La brave femme confirma les dires d’Aubert : c’était elle que son mari avait prétendu dénoncer comme fugitive.

Après un moment qui me parut infiniment long, la lumière du jour et l’air frais me parvinrent à nouveau. Ils étaient repartis. Dans un élan de gratitude, je voulus leur donner la bourse qu’Aubert avait déposée dans ma main mais Dacien refusa. Il me montra une bourse identique, dédommagement du vieux guerrier pour la mort de Raimpert. Tandis que ses compères reprenaient leurs montures, Aubert avait aussi remercié le garçon à voix basse pour la protection que la famille m’avait prodiguée. Lui-même n’avait pas décelé ma cachette.

  • Il m’a dit votre secret, ajouta Dacien gravement. Vous êtes de sang royal. C’est pourquoi ces hommes avaient ordre de vous capturer.

Je ne contredis pas cette étrange idée qu’Aubert avait cru bon partager. Je pris un air mystérieux et posai un doigt sur mes lèvres.

 

 

 

13.

Quelles furent les conséquences de la mort de Raimpert, et qu’advint-il de son corps ? Comment le village réagit-il devant le décès subit d’un membre de leur communauté ? J’ai beau fouiller ma mémoire, je ne me souviens pas.

Tandis que le printemps s’installait, je restai à la ferme quelques temps, partageant la vie quotidienne de la maisonnée et même le lit commun, gardant ma chemise de jour pour m’étendre le soir près de la mère de famille. Je m’occupais d’elle dans la journée, la nourrissait et, à ma surprise, son état s’améliorait constamment. Je me demande aujourd’hui si Raimpert l’empoisonnait, psychologiquement ou de la façon la plus réelle qui soit. J’aidais Dacien à la ferme, réfléchissant avec lui - et avec sa mère dès qu’elle fut en état de se joindre à nos conversations - aux meilleurs investissements à réaliser avec le dédommagement d’Aubert.  Je trayais les vaches et m’occupais de la basse-cour. Je cuisinais pour tous.

J’essayais de ne pas trop penser à la vie à laquelle j’avais échappé. Mais Emilie m’apparaissait en rêve presque toutes les nuits.

Maintenant que la menace s’était éloignée, sa disparition pesait sur ma conscience. Je m’en voulais de ne pas l’avoir détrompée quand elle avait cru que je m’étais sacrifiée pour elle. Pourquoi n’avais-je pas dit, répété sur tous les tons, que rien de ce qui m’arrivait n’était sa faute ? Raimpert m’aurait prise de toutes façons. Je voyais la mort de la fillette comme sa décision d’abandonner le navire pour ne pas me causer plus d’ennuis. J’aurais tant aimé l’avoir à mes côtés, je l’imaginais jouant avec les petits garçons, m’aidant à la cuisine, reprenant des forces. Malgré mes regrets, elle me regardait avec le sourire dans mes rêves.

Un jour que j’étais seule près de la cheminée, déposant des légumes dans la marmite, je la vis, si réelle que je poussai un cri de surprise.  La peur me fit trembler des pieds à la tête. Une apparition de l’au-delà, pleine de reproches mérités ? Ou était-ce le signe que la folie, qui m’avait tant inquiétée pendant ma captivité, se manifestait finalement, alors même que j’avais retrouvé ma liberté ?

  • N’aie pas peur, dit-elle simplement.

C’était bien sa voix, même si elle me tutoyait à présent. Je la regardai à la dérobée, elle souriait avec l’expression réjouie de quelqu’un impatient de partager de bonnes nouvelles.

  • Si tu le veux bien, je te rendrai visite de temps en temps. Juste pour des conversations. Mais tu es libre de refuser, si tu préfères. Tout le monde n’aime pas une compagnie comme la mienne.

Je restai silencieuse, trop choquée pour dire quoi que ce soit.

  • Dacien va te demander en mariage, reprit-elle.

La surprise me fit réagir.

  • Quoi? Il a 10 ans!

 

  • Maintenant, il en a 11, l’âge auquel j’ai été mariée moi-même. Et tu sais comme il est précoce. Il va te proposer des fiançailles le temps qu’il devienne un homme. Il pense qu’il sera un mari acceptable à ses 15 ans. Veux-tu être sa femme?

 

  • Non! Être mariée, c’est la dernière chose que je désire ! Surtout à un enfant, malgré la gratitude que j’aie pour celui-là ! Il lui faut quelqu’un de son âge…

Silence. Elle avait disparu. Les mains tremblantes, je poursuivis la préparation du repas jusqu’à ce que Dacien me rejoigne, un sourire aux lèvres, portant un bouquet de fleurs de champs qu’il avait cueilli pour moi. Il était temps de reprendre la route.

    

14.

J’ai fini d’écrire mon histoire, cette partie de ma vie qui m’a donné tant de mal, à tous les sens du terme. Mais où est le soulagement espéré ? Je me sens vide et désorientée.

Certaines choses et certaines personnes sont inscrites dans nos âmes à l’encre indélébile… Les mots d’un artiste américain contemporain, J.M. Storm.

Indélébile, vraiment ? Comment ai-je pu oublier Aubert ? A présent, je revois son long visage toujours empreint de gravité, même au milieu des rires, même quand il rit lui-même. La façon dont il se distance de ses compagnons sans que ceux-ci s’en rendent compte et cherche mon regard. Dans la peur intense qui est la mienne quand ils sont réunis, sa présence est un puissant réconfort. Le seul réconfort.

Comment ai-je pu garder une telle hantise de ce lointain passé et le perdre, lui, au milieu de ces souvenirs ?

  • Tu te tourmentes encore, n’est-ce pas ? sourit Emilie. Quoi que tu te remémores, tu trouves toujours une façon de te sentir coupable.

 

  • Comment ai-je pu l’oublier ? Il m’a sauvée tant de fois, au moins une dizaine de fois. Sans compter notre fuite.

 

  • Tu es sûre que tu l’as oublié ? Pense aux hommes que tu as choisis par la suite…

Des hommes… beaucoup plus âgés, biologiquement. Sages, discrets, souvent tourmentés physiquement. Des hommes qui souffrent sans le montrer.

  • Tu veux dire que j’ai poursuivi une relation avec Aubert tous ces siècles durant au travers des hommes que j’ai aimés ?

 

  • Moi, je ne dis rien… murmure la petite Sainte.

Ce sentiment d’attachement profond, urgent, était-ce même de l’amour? Deux exemples récents me viennent à l’esprit.

Dans les années 1950, GianCarlo Mezzogiorno, journaliste Italien réputé, un homme au visage puissant creusé de rides, impatient, désagréable, spécialiste d’enquêtes difficiles et dangereuses, souvent sur la corruption, un solitaire heureux de l’être, un vieux sage à l’humour corrosif. Engagée comme reporter dans son journal deux ans plus tôt, je devins sa partenaire quasiment contre son gré. Des mois passèrent avant qu’il n’admette que ma présence faisait une différence et que nous formions un bon tandem.

Envahissant sa vie professionnelle et aussi sa vie privée, où il aimait proclamer qu’il ne voulait personne depuis son veuvage des années plus tôt, je finis par littéralement me glisser dans son lit, où il m’accepta en maugréant. Et je ne l’ai jamais quitté, même quand le cancer du poumon qui l’emporta transformait chacun de ses derniers jours en enfer. Je ne peux même pas affirmer que je l’aimais. J'avais cette urgence en moi, ce désir incandescent de prendre soin de lui.

Plus récemment, Stanislas Desplanches, mon ami si cher, critique gastronomique. A la mort de Gemma, sa première femme, la route était toute tracée : j’allais m’occuper de lui, partager sa vie, rendre son existence la plus légère et agréable possible. Je me souvenais que le seul dilemme, dans mon esprit, concernait mon domicile. Devais-je quitter mon appartement confortable, en face du restaurant? Ou accepterait-t-il de laisser derrière lui sa petite villa pleine de charme située dans le quartier de Montmartre ?

  • Je ne savais pas que tu étais amoureuse de lui, s’étonna Akira quand je lui parlai de mes projets.

Sa remarque me plongea dans l’incertitude. Amoureuse ? Je n’y pensais même pas. L’étais-je ? Je voulais juste prendre soin de Stanislas, lui consacrer ma vie, pendant les dernières années de la sienne. C’était mon souhait et mon devoir, n’était-ce pas une décision qui allait de soi ?

  • Tu es sûre qu’il a besoin de toi ? De toi comme compagne ? Il veut peut-être juste une amie…

Désorientée par ces questions, je pris un peu de distance, le laissai m’inviter à un concert ici, à un dîner avec des amis là, mais contrairement à ma nature parfois impulsive, je ne le pressai pas. Et il ne fit rien pour changer la nature de notre relation. Les mois passèrent… Vint le jour où il me parla d’Isabelle pour la première fois, la veuve d’un de ses amis d’enfance. Je m’attendais à être blessée, triste, sous mon sourire encourageant, mais j’étais… soulagée.

  • Ai-je agi ainsi, au cours des siècles, par gratitude envers Aubert ? Alors même que je ne lui ai jamais dit, à lui, à quel point je lui étais reconnaissante ?

Ma petite Sainte reste silencieuse. Cette question d’ailleurs ne lui est pas vraiment destinée. L’absurdité de mon comportement m’atterre.

  • Tu sais, prononça-t-elle après un long silence, il ne pensait pas qu’il méritait de reconnaissance. Il voulait te délivrer. Quand il a commencé à s’attacher à toi, il t’a vue comme une princesse captive d’un ogre. Il voulait libérer la princesse. Et il n’a jamais réussi. Tu as fini par te délivrer toute seule.

 

  • Il m’a sauvé la vie. Il le savait, ça, quand même.

 

  • Il t’a tirée de situations épineuses, oui, c’est vrai. Il en était conscient. Mais à chaque fois, il te laissait entre les mains de ton geôlier, ou, lors de ta fuite, seule face à l’adversité. Il avait un sentiment d’échec terrible à la fin de sa vie.

 

  • Où est-il maintenant ? A-t-il retrouvé son fils dans… dans l’au-delà ? Sont-ils ensemble ? Sont-ils heureux ?

Emilie reste silencieuse et ferme les yeux un instant.

  • C’est difficile à dire… ce n’est pas que je ne veuille pas répondre, ajoute-t-elle quand j’esquisse un geste d’impatience. Simplement, le vocabulaire humain est très limité pour parler de ce côté-ci de notre réalité… Comment te dire… Ils ne sont pas ensemble mais ils ne sont pas séparés non plus. Ils ne sont pas dans le tourment.

Je soupire profondément, ébranlée à tant de différents niveaux de mon être.

  • Je vais te laisser, murmure Emilie. Prends soin de toi.

 

15.

J’ai besoin de Greg. Nous sommes presque en juillet mais j’ai froid. Besoin de ses bras autour de moi. Besoin de parler à un homme ancré dans le monde de ce jour. 

Comment le contacter ? Est-il même chez lui ? Il n’a toujours pas de téléphone portable. Je ne me vois pas appeler sur le téléphone fixe de la maisonnée et risquer de tomber sur Katherine. Je pourrais envoyer un email, mais je sais qu’il consulte peu sa boîte de réception. Tout cette technologie est encore inhabituelle pour lui…

En l’absence de Jackson, qui dîne avec Barbara, et des enfants qui passent le weekend avec leur mère, il profite peut-être du calme dans la grande chambre qu’ils partagent. Sur une impulsion, je monte dans la mienne, pose la main sur la cloison qui nous sépare… est-il là, à quelques mètres de moi ?

Le cœur battant, comme si je commettais un acte à haut risque ou une scandaleuse violation de mes devoirs de locataire, je frappe quelques coups dans le mur. Silence… Je m’assois sur le lit. Evidemment, ça aurait été trop simple. Puis - ô miracle - je sursaute violemment - trois coups de son côté.  Je frappe à nouveau deux fois. Et mon téléphone sonne. C’est lui.

  • C’est toi qui as frappé ? demande-t-il.

J’éclate de rire. Quelle joie de l’entendre. Et sa question m’amuse. Qui d’autre ?

  • Non, c’était Fury, ton chaton. Il a besoin de toi.

 

  • Ah… Tu veux que je vienne ?

 

  • Fury dit que… oui, ce serait bien. Viens, s’il te plaît. Si tu peux.

 

  • J’arrive.

Je sautille de joie, le soulagement est si intense ! Je me passe un coup de peigne, je suis totalement hideuse mais il m’a déjà vue dans cet état-là. Rouge à lèvres, un peu de blush sur les joues, de poudre sur mon visage. Je change même mon jean pour une jupe dans les tons verts, achetée tout récemment, trouve un T-shirt clair pas trop chiffonné, et j’enfile des ballerines qui me donne une démarche un peu plus féminine que mes sandales tout-terrain.

 Greg est là quelques minutes plus tard. Il voit tout de suite à mon visage que la journée a été rude et ouvre ses bras.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Zoju
Posté le 04/05/2020
Salut ! Long chapitre, mais très intéressant. J'ai beaucoup aimé le lire. Je trouve que tu as très bien équilibré les parties présents et les parties passées. Après le chapitre où Max avait raconté son passé à Greg, je trouve ce chapitre sur ces événements beaucoup plus clairs. On ressent davantage les sentiments de Max. J'ai été triste de lire le passage sur la mort d'Emilie (Même si on connaissait l'histoire, je pensais qu'elle vivrait plus longtemps). En avançant dans ton histoire, je commence à me demander si Max ne joue pas un "rôle" à chaque fois. Je trouve cela plus présent avec Jackson. Comment dire, j'avais une fois mentionné dans un commentaire que je trouvais que Max semblait plus mature dans les parties passées. J'ai vraiment ressenti ce décalage lorsque Jackson lui envoie un message pour son rendez-vous. Cette partie était assez étrange à lire car il y avait un mélange de légèreté et de tension. C'est peut-être le fait de passer de quelque chose de particulièrement lourd à quelque chose de plus, je ne trouve pas le mot, mais plus "futile". Je ne sais absolument pas si je suis claire. :-) Pour le reste, on en apprend de plus en plus sur Max et même si c'est tragique, c'est bien. Je trouve que tes parties passées sont très bien écrites. Celles présentes aussi, mais j'ai une préférence pour celles passées. Une phrase que j'ai trouvé forte, c'est lorsqu'elle tue Victoric et qu'il demande "Mais pourquoi ?". Quoi qu'il en soit, je suis curieuse de connaitre la suite. :-)
annececile
Posté le 05/05/2020
Merci de me lire si fidelement et de tes commentaires toujours tres perspicaces. C'est vrai que Max est obligee de jouer un role pour cacher le fait qu'elle n'est pas mortelle, mais ses sentiments sont sinceres et elle n'est pas blasee par ses siecles de vie. Tu as raison, elle est obligee d'avoir une maturite quand elle traverse des situations tragiques et oppressantes, dans le present, etre un peu futile, je crois que ca lui plait aussi. Je voulais raconter une nouvelle fois son passe de captive, cette fois dans son epoque veritable, mais sans redite par rapport a son adaptation pour Greg. Merci encore de tes avis, ca fait plaisir et c'est eclairant!
Vous lisez