Sangsue

Par Liné

Moi, je n’ai jamais demandé qu’on inverse les couleurs. Tout était ordonné : le sang est rouge, et le ciel, bleu. Ainsi qu’on me l’a appris. Jusqu’au jour où un médecin un peu malin a décrété que je souffrais de daltonisme : il y a des couleurs qui en remplacent d’autres et, ma foi, cela ne me dérange pas. Ma mère en a fait une montagne. À voir ses yeux de merlans frits s’ouvrir, s’ouvrir, prêts à rouler hors de leurs orbites, j’étais un handicapé à qui la vie ne ferait aucun cadeau. C’était oublier que, du haut de mes douze ans, j’avais le charme, l’audace et les bonnes notes qui suffisent à gravir les sommets. Et je ne m’en suis pas privé.

Tout ça pour vous dire que, chez moi, certaines choses sont inversées. Que, parfois, je patauge dans les couleurs comme un gamin s’efforce de mettre un rond dans un carré. Pour moi, le feu rouge est orange et je m’y perds. Ou encore, si je n’y prenais pas garde, ce serait certainement une cravate rose sur une chemise verte que je porterais, là, en face de vous. Mais je fais attention. J’essaie de sauver et les piétons, et vos pupilles !

Ma femme, elle, a toujours eu la tête solide. Elle gérait la maisonnée d’une main de maître. Les objets à leur place et la poussière chassée, les dates d’anniversaire et les rendez-vous pédiatriques retenus sur le bout des doigts, les besoins des uns et des autres équilibrés à la perfection. Rien ne lui échappait.

Plus maintenant : Alzheimer l’a changée. Comme vous le savez.

La transformation a été fulgurante. Le diagnostic ne s’est pas fait attendre. Je vous fais grâce des détails : je les consigne dans mon manuscrit. Comme vous le savez.

Ce que vous ne savez pas, c’est comment j’en ai été amené à le rédiger, ce manuscrit. Quelle mission semée d’embûches cela a été. Et pourquoi m’être lancé dans l’entreprise titanesque de raconter la descente aux enfers d’un mariage heureux, que la maladie vient soudain guillotiner.

Je voulais tout d’abord saluer le courage et l’abnégation de ceux qui traversent ce parcours du combattant. Leur dire toute ma reconnaissance. Et partager avec eux les bouts de bonheur, toujours inattendus, que l’on récolte au passage. « Ne désespérez pas ! » ai-je envie de leur crier. « Il y a une lumière au bout de chaque tunnel ! ».

Cette histoire, personne ne l’a écrite avant moi. C’est dire à quel point le sujet est délicat. Pourtant, croyez-en mon expérience, de nombreux lecteurs y trouveraient un enrichissement : si ce n’est le soulagement de savoir leurs soucis écrits, partagés avec honnêteté, du moins l’émotion provoquée dans le cœur de tous les êtres doués d’empathie.

N’aimeriez-vous pas l’éditer ? L’offrir au grand public ? Je vous sens sceptique. Laissez-moi vous en dire plus.

Le début, déjà. Je sais que la première phrase doit accrocher l’œil et susciter la curiosité. J’ai beaucoup hésité. D’abord, j’ai songé emprunter une phrase du journal de ma femme. Elle n’écrivait pas trop mal – ça, elle me l’avait caché. Toutefois je me suis dit qu’il serait plus pertinent de travailler ma seule voix – à défaut de la sienne, aujourd’hui, qu’elle ne peut nous livrer. Alors, j’ai cherché à sculpter les plus beaux mots qui soient. Ceux qui nous définiraient, dans lesquels les lecteurs se plongeraient et, tout de suite, verraient nos deux corps : le mien, penché vers elle, conciliant, l’aidant, et le sien, prostré, un peu de travers, vacillant juste comme il faut. L’image de la lumière et du tunnel me parle beaucoup. C’est pourquoi j’ai tourné autour, encore et encore, peaufinant jusqu’à l’extrême cet incipit que je sais précieux. Et voici le résultat, tenez, là, sous vos yeux : « la lumière de ma vie ne cesse de s’éteindre et moi de la rebrancher ».

Vous ne la trouvez pas très heureuse, cette première phrase ? Elle est perfectible… Et votre aide, plus que la bienvenue ! Après tout, les histoires, c’est évidemment votre domaine à vous aussi – de l’autre côté de ce bureau qui nous sépare, voilà tout.

Je sais ce que vous pensez. Que l’écriture, ce n’est pas mon métier. Et c’est bien vrai : pour ça, je plaide coupable. Mon métier, c’était assureur. Dans une de ces boîtes moyennes, dont vous connaissez sans doute le nom … J’ai été un bon assureur dans une compagnie médiocre. Il faut bien le dire. Et puis, parier sur le sort des gens, et parier que les gens vont parier les mauvaises cartes sur leur propre sort, ce n’est pas très gai. Mais je sens que je vous perds…

Revenons à mon manuscrit. Voyez, je ne suis pas encore écrivain de métier, mon nom n’a pour l’heure été imprimé sur aucune première de couverture. Permettez-moi néanmoins, en toute modestie, d’exprimer l’amour que je porte aux mots, à leurs enchaînements… Aux jeux de sonorités et de sens… Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Écrire est ma vocation. Mon seul regret est de ne pas y avoir consacré plus de temps. Je me suis engouffré dans les assurances pour faire comme les hommes font : gagner un bon salaire, subvenir aux besoins de la famille et s’enorgueillir de cette position.

Alors autant vous dire que, dès les premiers jours de ma retraite, j’ai couru acheter un nouvel ordinateur et m’y suis donné à cœur joie ! Au début, je débordais de bonne volonté. Mes mains me chatouillaient, mes doigts ne demandaient qu’à frapper énergiquement sur le clavier mais… que voulez-vous, après des années à fourrer le nez dans les contrats d’assurance, la belle littérature, les jolis mots, restaient coincés dans mes entrailles telle l’eau d’un barrage défectueux. D’ailleurs, vous l’entendez bien – vous sentez, au vocabulaire que j’emploie devant vous, que j’ai l’imagination débordante. Je suis fait pour écrire. Pour raconter des histoires.

D’abord, disais-je, les mots me manquaient. Les sujets aussi, il faut bien l’avouer. Je ne me suis toutefois pas découragé : Rome ne s’est pas bâtie en un jour ! Alors je me suis saisi de tous les bons conseils que l’on peut glaner, pour peu qu’en soit attentif, ici dans un manuel d’écriture, là lors d’une conférence. Et j’ai appris à maîtriser les principaux concepts de littérature, comme vous vous en doutez – autrement, je ne vous aurais pas rappelé l’importance de la première phrase. Enfin, ce n’est pas à vous que je vais apprendre le métier !

Et puis, le diagnostic de ma femme est tombé. Un sujet en or. Je m’en suis immédiatement emparé. Une chance que la maladie se soit déclarée à la retraite : j’avais le temps de m’occuper d’elles – de mon épouse, et de mes histoires à raconter.

Et ce que je ne vous ai pas dit mais que, bien sûr, vous comprenez en lisant mon manuscrit, c’est que je ne cherche pas seulement à écrire Alzheimer. À montrer la vie quotidienne qui s’embrouille, à graver dans le papier l’amour avant qu’il s’évapore. Je voulais également offrir aux lecteurs les combats que ma femme a menés dans sa folle jeunesse. Elle faisait partie du MLF. Ça signifie « Mouvement de libération des femmes », et c’était… Mais je suis bête, vous le savez puisque cela figure dans le manuscrit ! Passons. Elle était courageuse, mon épouse. Et elle l’est encore, malgré cette maladie qui obscurcit ses pensées. Et les jeunes filles d’aujourd’hui le sont aussi, courageuses. Voyez comme elles se démènent ! Il me semble très important qu’elles sachent ce que mon épouse a accompli. Qu’elles s’inspirent d’elle.

Tenez, ma femme a milité pour le droit à l’avortement. Sans relâche. On en a passées, des nuits, à accueillir dans notre salon des réunions du MLF, à trier des tracts, à organiser des réseaux de faiseurs d’anges… Enfin, je dis « on », mais vous me comprenez. Je la soutenais.

Ses souvenirs sont parfois décousus. Et c’est rien de le dire. Donc, pour y mettre de l’ordre, un semblant de cohérence, je la pousse un peu. Rien de drastique. Je la ramène sur des lieux de notre jeunesse. Je reprends contact avec de vieilles militantes. Je me permets d’avoir la main lourde sur ses médicaments. Ou encore, comme vous le savez, je la laisse vagabonder à sa guise – elle se perd parfois autour de la gare – et je la suis en catimini. Souvent, ça marche : la mémoire se ravive, se colore, sa langue se délit et elle raconte. Sans ça, sans mes efforts, je n’aurais pas pu à ce point perfectionner mon manuscrit : il me manquerait trop de détails.

D’ailleurs, parfait, il ne l’est pas encore, comme vous pouvez en juger. Il reste çà et là quelques éléments à éclaircir – des tunnels à rallumer, si vous voulez. L’avortement, par exemple. Je sais que, dans les années soixante, quand avorter était illégal, elle l’a fait, ma femme. Elle a avorté. De moi. Nous étions jeunes, pleins de passion, et vous imaginez ce que c’est, surtout à cette époque, on ne fait pas attention. Le coup est parti tout seul, comme on dit… bref, toujours est-il qu’elle a avorté, clandestinement, seule – le caractère illégal de la chose me faisait horreur – et qu’elle n’a jamais voulu m’en parler.

Je me doute bien que l’expérience a été traumatisante. Ce qui ne nous a pas empêché d’avoir des enfants, des vrais ! – me direz-vous. Et figurez-vous que cette expérience est autant la mienne que la sienne. Moi aussi, j’ai été blessé. Pas physiquement, s’entend, mais émotionnellement. Faire une croix sur un enfant, c’est éprouvant. Et, de toute notre vie commune, impossible de lui faire cracher un mot, une impression, sur ce qui s’est passé là-bas, dans la chambre de ce faiseur d’anges.

Comprenez donc que, dans ma démarche de raconter la vie de ma femme, ses combats, son Alzheimer, cet épisode reste une zone d’ombre qu’il m’est inconcevable de ne pas clarifier et dévoiler au grand public. D’autant que je sens pouvoir la transformer en une scène des plus émouvantes, agrémentée d’expressions justes et de mots poignants.

Vraiment, ce manuscrit sera un chef d’œuvre.

J’y suis presque. Je sens que ma femme est sur le point de me céder. Que ses barrières fondent comme neige au soleil.

Oh, je sais que je fais des erreurs. Après tout, je suis humain. Certaines phrases de mon manuscrit sont à retravailler. Et puis, tenez, la semaine dernière, mon daltonisme a encore frappé : j’ai confondu les couleurs des médicaments de ma femme. Imaginez-vous ça ! C’est vous dire à quel point cette maladie est handicapante. Je suis né avec des couleurs sens-dessus-dessous, et qui sait jusqu’où va mon inversion du monde ?

Vous avez raison, revenons à nos moutons. Ce qui s’est produit l’autre jour au Muséum d’histoire naturelle montre bien que nous arrivons au bout de notre voyage dans tréfonds de sa mémoire. Vous savez, l’idée de lui montrer des bocaux de formol, avec ces petits fœtus d’animaux déformés, m’est venue à l’esprit il y a de cela une paire de semaines. Seulement, je sentais qu’elle n’était pas prête. Que si je précipitais les choses, elle ne serait pas suffisamment mûre pour que je parvienne à récolter son souvenir. Quelque part, l’émotion qui l’a saisie à la vue de ces fœtus mort-nés prouve qu’elle est toujours présente. Que dans un recoin de sa tête se nichent encore les images lointaines, vouées à disparaître, que je cherche à extraire comme on suce dans un fruit juteux. Son émotion a dépassé l’entendement, voilà tout. Elle a effrayé les visiteurs, alerté les gardiens, et vous-mêmes savez qu’elle n’en finissait pas de vociférer. Vous le savez, non ? Ce qu’elle criait ? Oh, des choses et d’autres… Que je la maltraitais…

Et puis, c’est oublier tout le mal que je me donne pour elle… Mais j’imagine que tout est consigné dans ce procès-verbal.

Au fait, je ne comprends toujours pas, madame la policière : qu’ai-je donc bien pu faire de mal ?

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MbuTseTsefly
Posté le 31/07/2020
Bonjour Liné.

Belle maîtrise de la construction du personnage, de la progression. C'est un texte difficile à lire, comme ça l'est souvent quand un personnage franchement antipathique parle à la première personne - il y a une réaction de rejet, l'envie de lui tourner le dos. Cette antipathie devient de plus en plus forte mais en même temps j'attendais la chute, je savais qu'il y en aurait une bien conclusive. Franchement, c'est un travail bien subtil.

Une petite coquille en passant: sa langue se délit - se délie (ou se délite? Mais je ne pense pas).
Liné
Posté le 20/08/2020
Merci ! En effet, j'ai tenté de créer une progression dans le rejet que les lecteurices auraient du personnage. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens très à l'aise avec ces "voix" antipathiques - c'est sans doute que j'y trouve là un moyen d'exorciser leur côté nauséabond, et parfois de montrer le côté absurde et ignoble de leur raisonnement.

Merci pour la coquille !
Makara
Posté le 31/07/2020
Coucou liné :)
Oh ça faisait longtemps que je ne t'avais pas lu et ça m'avait manqué ! Cette nouvelle est saisissante ! J'aime beaucoup comment tu révèles petit à petit ce personnage. Cette homme imbu de lui-même qui nous balade tout le long du récit. On se dit "est-il serieux ?"?
Il s'approprie tout. La manière dont il parle de sa femme est assez frappante. On a jamais son nom, c'est tjs "sa femme" , "la sienne" , "l'enfant de moi" , "je la laisse" . Comme si finalement elle n'existait que par lui. Cette oppression se révèle petit a petit et c'était réellement éprouvant pour moi de terminer ton texte car je haïssais au plus profond de mes entrailles cet archétype de l'homme dominateur même si, en fin de compte, j'ai plus l'impression que c'est un peu une vengeance car il a été trop longtemps dans l'ombre de sa femme. C'est hyper triste en fait. Il révèle toute sa noirceur a la fin.
Bref, bravo ! C'est une super nouvelle ! J'adore toujours autant ton écriture, precise, fluide et qui fait mouche.
Bisous volants <3
Liné
Posté le 20/08/2020
Hello Makara !

Ce qui est drôle, c'est que j'ai commencé à écrire cette nouvelle en me disant, tiens, et si je faisais quelque chose de moins lugubre que d'habitude ? Raté. Je crois que c'est juste différemment lugubre.

En tout cas merci pour ces chauds compliments, et à très vite !
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