Interlude

Par AGL

Nous nous approchâmes en vitesse. Une femme en sanglots était à genoux dans la rue, penchée au-dessus d’un corps. Des restes de bicyclette jonchaient le sol à leurs côtés.

— Monsieur A… C’est…

Je me penchai vers Julia.

— Tu m’attends juste ici, d’accord ?

Elle hocha son petit visage en pleurs. Je la laissai sur le trottoir et m’approchai encore davantage de la scène. Alors que j’arrivai aux côtés de la femme, elle poussa un autre cri horrible, qui me glaça le sang. Mais ce que je vis fut plus horrible encore.

Sans plus regarder le cadavre, je passai mon bras autour de celui de la dame pour l’aider à se lever.

— Non ! me cria-t-elle. Il va s’en sortir… Il va s’en sortir !

Je me mis alors à sa hauteur.

— Regardez-moi, s’il vous plaît, répondis-je d’une voix douce.

Elle me présenta ses yeux foncés, devenus rouges. Une détresse à laquelle je n’avais encore jamais été témoin se lisait dans ses iris. Je ne pus retenir mes propres larmes.

— Il est mort.

Elle secouait la tête, sans s’arrêter.

— Non… Non…

Un homme, témoin de la scène, s’approcha.

— J’appelle les services d’urgence.

La femme parla avec difficulté.

— C’est déjà fait…

Abaissant mon regard, je remarquai qu’un téléphone pesait dans sa main tremblante. C’est alors que je compris.

— Vous l’aviez déjà à la main, je me trompe ?

Je replongeai mes yeux dans les siens. Incapable de parler, la femme me répondit d’un simple hochement. Je posai alors une main sur son épaule.

— Vous avez tué un enfant, aujourd’hui. Tâchez de ne pas vous tuer vous-même.

Je me relevai et me dirigeai vers Julia. La rue s’était arrêtée et, partout, des curieux voulaient savoir ce qui se passait. D’autres, plus loin, klaxonnaient et criaient de rage, pressés. Moi, je pris la main de la petite fille et accélérai le pas.

— Viens, Julia. Quittons cet enfer.

Et quand nous fûmes assez loin pour ne plus entendre les cris et les pleurs, je m’arrêtai et me penchai vers l’enfant. D’un doigt, j’essuyai ses larmes.

— C’était lui, Monsieur A. C’était le garçon heureux, les cheveux dans le vent.

— Oui, c’était lui. Il est mort désormais.

— Pourquoi ?

— Parce qu’aujourd’hui, une femme a été inattentive et stupide. Mais aussi parce que la voiture ne règne pas seule sur le monde. Elle a plus d’un apôtre, dans son culte de la mort. Et, en ce jour, elle a reçu l’aide…

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M. de Mont-Tombe
Posté le 12/02/2022
Monsieur A est vraiment très intraitable ! C'est une très belle transition, je suppose, avec le chapitre suivant. Sur le mépris de monsieur A pour la femme avec le portable au volant, ne serait-il pas plus efficace de l'exprimer avec des gestes (lui faire repousser la femme) ou avec une expression (un soupir qui en dit long), plutôt qu'avec des mots ? Le lecteur y verrait un moment pesant, qui annoncerait la prochaine leçon de Julia. On sent que tu as parfaitement compris comment créer de l'efficacité fictionnelle, alors que la plupart des auteurs, moi y compris, ont du mal à la saisir. Il ne manque vraiment que de la profondeur!
AGL
Posté le 12/02/2022
Je comprends ce que tu veux dire, mais saches que si Monsieur A est répugné par les humains et par leur civilisation, il est également (et avant tout) habité d'une grande compassion (c'est d'ailleurs de cette façon que le roman commence). Je le vois très mal (pour ne pas dire que cela me semble impossible) de se fâcher devant une femme qui, malgré l'horreur de ses actions, témoigne autant de souffrance et de regret.

Néanmoins, il ne faut pas croire que Monsieur A ne se fâchera pas devant des "médiocres" qui eux font des horreurs sans aucuns scrupules ou regrets. À suivre...

AGL
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