Chapitre 24

Par Mimi

 

-       Elle est d’accord, a soupiré Phil en raccrochant le combiné.

L’air moins concerné que lui, Fred a mollement levé la tête du Bonjour Nature qu’il feuilletait.

-       Ah, a-t-il seulement dit. En voilà une bonne nouvelle. On va pouvoir y aller, alors ?

Phil l’a regardé d’un œil neutre, comme il le faisait toujours lorsqu’il était légèrement agacé ; une déformation professionnelle. Il aimait bien Fred. Après tout, c’était, semblait-il, l’un des meilleurs amis de Carole. Pour Phil, c’était une raison suffisante. Il n’était pas inintéressant en lui-même, il se révélait être de bonne compagnie.

Il avait en revanche la fâcheuse tendance à ne pas s’intéresser à ceux qu’il ne connaissait pas, et toutes ces choses qui ne le touchaient pas directement. C’était sans doute davantage un défaut de rêveur qu’une forme de mépris, mais Phil avait parfois du mal à supporter certaines de ses réactions. Celle-là, par exemple.

-       C’est intéressant, ce que tu lis ? a-t-il demandé pour ce qui lui semblait être la douzième fois.

Il n’en avait pas grand chose à faire, de son Cyclotouriste et de tous les autres journaux qu’il lisait, d’ailleurs. Il avait seulement besoin de changer de sujet pour ne pas lui faire remarquer qu’il avait le droit de s’inquiéter pour son épouse autant qu’ils s’inquiétaient tous pour Carole.

Fred l’a observé avec un sourcil relevé, amusé.

-       Oui, a-t-il répondu, sachant à la longue que Phil n’en attendait pas plus.

Phil s’est assis en se mordant les doigts. Carole lui en avait suffisamment parlé pour qu’il se soit douté du genre du personnage avant de l’inviter à occuper la chambre d’amis, mais s’il avait su…

En se passant la main sur le visage, Phil s’est ressaisi. Il n’aurait pas su que Carole avait pour habitude de descendre à Villemont s’il n’avait pas hébergé Fred, même s’il ne s’était pas montré au bar pour rien : Carole lui avait parlé de lui, bien évidemment. En ne la croisant pas aux points habituels, cette année, Fred s’était décidé à les consulter, après avoir fouillé sa mémoire de tous les coins dont Carole lui avait parlés. Il avait le souvenir de Marion et Phil, habitant le Grand Oratoire ; il ne connaissait pas le métier de Marion mais il savait où il pourrait trouver Phil. Il avait donc arpenté tous les endroits du centre-ville où l’on servait à boire. C’était ainsi qu’il avait échoué, pas totalement par hasard, dans le coin de la brasserie où Phil travaillait, jusqu’à tout récemment.

Phil a laissé échapper un rire sans joie ; tu parles d’une coïncidence ! Si Fred avait débarqué un jour où le sort de Carole n’était pas une préoccupation pour lui, il n’était pas sûr qu’il l’aurait renseigné. Elle n’avait sans doute pas besoin d’un casse-pieds, comme elle le lui avait souvent dit. Elle aimait bien Fred, mais pas du tout la façon dont il la voyait. C’était clair, il était amoureux d’elle, et même si Phil s’était souvent dit qu’elle avait besoin d’avoir quelqu’un avec elle, il comprenait qu’elle repousse les avances de ce drôle de bonhomme.

-       Tu veux qu’on parte quand ? a demandé Fred en reposant sa revue sur le haut de la pile.

Phil l’a regardé faire en imaginant la réaction qu’aurait Marion en rentrant à la maison, en voyant traîner les périodiques un peu partout dans le salon. Heureusement qu’il portait sa maison sur le dos, la quantité de choses qu’il avait à étaler se limitait considérablement - mais elle était déjà un peu trop importante au goût de Phil.

-       Sûrement après-demain. Ça serait bien qu’on trouve un endroit où dormir avant l’arrivée de Marion.

Il s’attendait à une remarque acerbe de Fred, moquant ses habitudes de bourgeois quarantenaire et proposant de dormir sous la tente, au contact de la nature. Il s’est contenté de marquer son approbation.

-       D’accord. Et une fois là-bas, qu’est-ce qu’on fera de beau ?

-       J’avais pensé chercher son nom dans l’annuaire local, et de rendre visite aux adresses potentielles, a suggéré Phil.

Impossible de savoir si son interlocuteur trouvait ça ingénieux ou inutile. Tant pis, Il n’avait qu’à proposer s’il avait une idée.

-       On peut commencer par ça, a commenté Fred. Ça me paraît être un bon début.

Il ne disait ça que pour la forme ; Phil voyait qu’il n’avait pas un meilleur plan que lui. Il avait bien observé son colocataire improvisé depuis qu’il avait pris ses quartiers dans la chambre libre. Il semblait perdu, un peu de la même façon que l’était Carole lorsqu’elle trouvait refuge chez eux. La seule différence qui existait entre ces deux grands voyageurs solitaires était qu’il l’attendait et qu’elle n’attendait personne, et il ne semblait pas encore prêt à s’en rendre compte.

 

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Fannie
Posté le 30/03/2020
Phil a pris un risque en hébergeant Phil. Je ne parle pas des vols ou déprédations éventuels, mais de la cohabitation : quand on connaît aussi peu quelqu’un, on ne peut pas savoir si on va le supporter. Là, pour chacun, la présence de l’autre n’est pas particulièrement stimulante, mais apparemment, ça va. Espérons qu’il saura quand il sera temps de partir.
Si Fred est amoureux de Carole depuis des années alors qu’il ne se passe rien entre eux, il traverse peut-être une phase où il préfère rêver une relation parce qu’il a trop peur d’en vivre une vraie. En revanche, s’ils ont des relations intimes, ça pourrait laisser supposer que Carole a tendance à l’utiliser, d’une certaine manière.
Coquilles et remarques :
— à ne pas s’intéresser à ceux qu’il ne connaissait pas, et toutes ces choses [ni à toutes ces choses]
— Il n’en avait pas grand chose à faire [pas grand-chose]
— En ne la croisant pas aux points habituels, cette année, Fred s’était décidé à les consulter [Si c’est cette année qu’il ne la croise pas aux points habituels, il ne faut pas mettre la virgule ; si c’est depuis plus longtemps et que cette année, il s’est décidé à les consulter, il faudrait préciser parce que ça manque de clarté.]
— de tous les coins dont Carole lui avait parlés [parlé]
— la brasserie où Phil travaillait, jusqu’à tout récemment [Il ne faut pas mettre la virgule.]
— ses habitudes de bourgeois quarantenaire [quadragénaire]
— J’avais pensé chercher (...), et de rendre visite [et rendre visite]
Fannie
Posté le 05/04/2020
« Phil a pris un risque en hébergeant Phil » : en hébergeant Fred, bien sûr.
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