Chapitre 19

Par Mimi

 

Les genoux ramenés contre ma poitrine, je sentais les neurones faire des allers-retours dans ma boîte crânienne. Mon cerveau tournait sur lui-même dans une intense réflexion, comme si se mettre sens dessus dessous pouvait clarifier la situation.

Je ne savais plus quoi faire pour avancer. J’avais interrogé les rares habitants que j’arrivais à croiser sur Carole et sa carte postale, mais si je ne pensais pas apprendre grand chose de plus sur la première, je ne m’attendais pas à récolter si peu d’indices sur la deuxième. Carole était invariablement associée aux tables d’hôtes d’Anne Rivière dans la mémoire locale. Beaucoup se souvenaient d’elle mais ne savaient rien de plus à son sujet. Evidemment, personne ne savait où elle allait lorsqu’elle quittait Sainte-Marie-sur-Dragonne, mais je supposais que personne ne l’avait jamais su.

Personne non plus n’était en mesure de localiser avec précision le paysage de la photographie, malgré la liste des villages potentiels que Phil avait dressée pour moi avant que je ne parte. J’avais naïvement espéré qu’il me suffirait de remonter encore un peu la Dragonne pour trouver des montagnes semblables ; il allait sans doute falloir aller un peu plus loin et cette perspective n’était pour l’instant pas des plus enthousiasmantes. J’avais l’intention de rester ici le plus longtemps possible et rassembler un maximum d’informations pour éviter de me perdre dans la nature ou dans le fil de ma pensée.

J’ai ressorti machinalement la carte postale de ma poche. Elle était écornée par les rangements et dérangements successifs lors de mes investigations. J’ai aplati les coins de l’enveloppe et j’ai sorti la photographie. Le bleu du ciel et la verdure de la vallée agressaient mes yeux qui ne voyaient plus qu’en sépia, suintant le découragement. J’y ai vu un signe de vie. Où que se situât cette vallée, Carole s’y trouvait, c’était certain. Ce n’était pas un hasard si elle avait choisi de m’envoyer cette prise de vue. Elle aurait tout aussi bien pu écrire les deux mots qu’elle nous adressait sur papier libre.

Je me posais aussi un certain nombre de questions sur la date du 20 avril. Pourquoi Carole avait-elle insisté pour qu’Anne poste le billet à cette date précise si elle était passée à la fin de la saison précédente ? Que signifiait cette date dans sa mémoire, dans son passé, dans son histoire ?

Phil n’avait pas su me répondre. Il avait suggéré que cela pouvait représenter notre rencontre dans ce train d’un autre temps, à une autre époque, ou de la dernière fois qu’elle était partie de chez nous, à moins qu’il ne s’agisse de son anniversaire. Phil la connaissait mieux que moi. Je n’avais pas la moindre idée de la date à laquelle elle fêtait son anniversaire, à supposer qu’elle le fêtait avec qui que ce soit. Cependant, je me souvenais très bien de l’élan avec lequel elle avait quitté le wagon en trombe. Ça ne pouvait être que le printemps, elle n’aurait eu ni l’aspect, ni l’énergie de quelqu’un qui part en randonnée. Tout comme ce matin où elle avait quitté la maison en catimini, emportant avec elle sa bicyclette grinçante qui, pendant un an, avait été la seule preuve de son existence, me rappelant chaque jour qu’elle finirait par revenir.

Désabusée, j’ai distraitement fait tourner la carte par la pointe, alternant le repaire de Carole et son énigmatique « merci ». Je cherchais un moyen de cesser de piétiner. Cette posture n’allait pas tarder à me rendre folle, lorsque j’essayais sans relâche de comprendre ce qu’elle attendait de moi. Mon avis sur la question pouvait passer d’une idée à son contraire en quelques mouvements de pensées. Parfois, je réussissais à me convaincre que je suivais la bonne voie et peu après, j’entendais Phil me dire qu’elle ne voulait pas être retrouvée. Je tentais tant bien que mal de suivre une troisième idée : c’était moi qui voulais retrouver Carole.

Jusqu’à cette maudite missive qui n’avait pas été postée par la bonne personne, tout collait. J’étais arrivée à un endroit où Carole était passée et j’avais rencontré les bonnes personnes pour me rassembler - malheureusement pas autant que je l’aurais souhaité. Tout ce dont j’avais besoin était d’un aiguillage, un minuscule indice pour m’aider à choisir une direction. Encore fallait-il que ce soit la bonne direction ; je n’oubliais pas que j’avais suivi à tort la piste de Madame Leblois.

Une idée m’est subitement venue alors que je pensais à ma logeuse. J’ai immobilisé la carte dans les airs. Je me suis rappelé que je ne lui avais pas montré le paysage. Avec le monde qu’elle voyait passer, il y avait des chances qu’elle ait déjà vu cette destination chez les nombreux pèlerins qui faisaient halte chez elle. J’ai calmé mon enthousiasme en me souvenant qu’Anne avait été incapable de m’en dire davantage. Et subitement, sans pouvoir m’en empêcher, j’ai sauté sur mes pieds et me suis retrouvée dans le couloir après avoir claqué la porte derrière moi. J’ai dévalé l’escalier sur la pointe des pieds. Je me sentais habitée d’une énergie qui n’était pas la mienne.

Madame Leblois n’était elle jamais très difficile à trouver. Après avoir jeté un œil dans le petit salon, je l’ai finalement aperçue en glissant le cou dans l’embrasure de la porte de la réception. Elle tricotait sa laine beige, les jambes croisées sur son repose-pieds. Elle a souri en entendant la porte grincer et a levé les yeux vers moi. Le regard qu’elle me réservait avait radicalement changé depuis mon arrivée chez elle. Je la soupçonnais d’éprouver une forme d’empathie ; après tout, elle aussi avait perdu quelqu’un, et de manière définitive.

-       Bonsoir, Marion. Vous redescendez en ville ?

Voilà qu’elle m’appelait Marion, maintenant. Je me suis alors rendu compte que j’ignorais le sien.

-       Vous avancez dans vos recherches ? a-t-elle poursuivi avec un entrain forcé.

J’ai vaguement souri à son insistance. Je ne savais plus bien si je désirais toujours en discuter avec elle. Je me suis soudain souvenue de la photo que je tenais encore dans la main.

-       Pas vraiment, ai-je reconnu avec une grimace pour justifier mes dires. J’espérais que vous pourriez m’aider, me suis-je reprise entre deux éclaircissements de voix.

Madame Leblois a froncé les sourcils, visiblement très surprise de pouvoir m’être utile une deuxième fois, alors qu’elle devait estimer que la première tentative n’avait pas été très concluante.

-       Je ne vous ai pas été d’un grand secours la dernière fois. Votre amie a peut-être la chance d’être encore en vie, mais toujours est-il que ça ne vous avance pas, a-t-elle remarqué à juste titre.

C’était trop argumenté pour que je réfléchisse à une manière subtile de la convaincre. Il y a quelques jours, une éternité, j’aurais pris mon temps pour l’apprivoiser et la mettre de mon côté avant de parvenir à mes fins. Le fait est que j’étais épuisée et à court d’idées. De plus, je l’avais déjà dans ma poche.

Je me suis donc contentée de lui tendre la carte postale, devant le nez, sans rien dire. Elle a fait la mise au point en fronçant les sourcils.

-       C’est là d’où vous venez ? a-t-elle demandé en me l’arrachant des mains pour l’examiner plus attentivement.

-       C’est là où je vais.

-       Et peut-on savoir où vous allez ?

Elle a relevé la tête vers moi et m’a jaugée par dessus ses lunettes de presbyte.

-       Je ne sais pas. J’espérais que vous me l’apprendriez.

Elle ne s’attendait certainement pas à cela. Elle a remonté la monture de ses verres en haut de son nez et a posé la main sur sa hanche. Son regard s’est fait flou en se tournant vers la fenêtre. Les perles métalliques du cordon de ses binocles s’entrechoquaient en poursuivant le mouvement.

-       Eh bien, vu la hauteur des montagnes, je dirais que c’est à au moins cinquante kilomètres d’ici. C’est à cette distance qu’on trouve les premiers sommets de cette taille.

Je n’ai pas caché ma déception. Cinquante kilomètres ! Cela impliquait un certain nombre de possibilités. Je n’étais pas au bout de mes peines. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin - et ce n’était pas ce qui avait manqué sur le bord de la route à l’aller. Cette fois, j’étais au bord du découragement. Je me suis affalée sur l’accoudoir bancal du vieux fauteuil de Madame Leblois, étonné de ma familiarité.

-       Je peux me tromper, a-t-elle précipitamment ajouté. Ce n’est qu’une estimation, au vu de la hauteur que laisse supposer l’angle de vue et de la couleur des arbres. On peut se pencher sur les cartes, si vous le souhaitez.

J’ai mollement secoué la tête. On en avait peut-être pour des heures…mais je n’étais plus à ça près. Il fallait bien que je commence quelque part. Tant pis si je devais explorer une chaîne de montagnes entière, si ça pouvait me débarrasser de la culpabilité de ne pas avoir fait assez attention à Carole…

C’est ainsi que je me suis retrouvée attablée au bureau du petit salon, face à une Madame Leblois qui aplatissait les pliures des nombreuses cartes de différentes échelles qu’elle avait étalées sur la surface de son secrétaire.

Je l’ai observée suivre les cours d’eau avec la pointe de son crayon sans rien dire. J’imaginais l’énorme mine de graphite qui survolait les vallées, terrorisant les riverains qui tombaient un à un des sommets en essayant de s’échapper. Cette vision m’a arraché un ricanement, que j’ai réussi à camoufler en quinte de toux lorsque je me suis souvenue que je n’étais pas toute seule. Je me suis dit que j’étais devenue complètement folle.

Patiemment, et ignorant - ou faisant semblant d’ignorer - les choses étranges qui surgissaient dans mon cerveau, Madame Leblois a suivi toutes les lignes de crête qui correspondaient à la hauteur et la forme de celles qui s’élevaient sur la carte postale de Carole. Ce fastidieux ouvrage m’a semblé durer des heures. Ma tête lourde s’enfonçait progressivement dans mon poing, la pression faisait disparaître mon coude dans les forêts de papier en vue satellite. La pièce se faisait de plus en plus sombre et je me sentais tomber, chavirer… comme si je venais de sauter en parachute depuis l’orbite géostationnaire.

J’ai été ramenée sur Terre par les joyeux « Guten Abend ! » qu’a lancé le couple liechtensteinois, avec qui je partageais l’étage, en entrant dans le petit salon. J’ai faiblement aperçu Madame Leblois hocher la tête pour leur rendre leur salut. Je me suis demandé qu’est-ce que ça voulait dire d’habiter dans un si petit pays au milieu des montagnes. C’était peut-être là que Carole m’attendait ? J’ai réprimé le fou rire qui montait dans ma poitrine après cette énième supposition confuse et j’ai repris pleinement conscience lorsque ma cartographe a aimanté son regard dans le mien comme pour m’hypnotiser.

-       Je crois que j’ai trouvé, a-t-elle simplement annoncé.

J’ai tâché de me redresser sur mon poignet et de m’intéresser à ses trouvailles. Il y avait plusieurs possibilités, qu’elle avait soigneusement notées sur une feuille volante.

-       Elles ne sont pas toutes dans la même zone, a-t-elle déploré en passant en revue les endroits qu’elle avait sélectionnés. Je suis peut-être passée à côté de plusieurs coins potentiels, mais il me semble qu’avec ça, vous avez de quoi vous occuper. Vous devriez commencer par demander aux syndicats d’initiative des différents parcs nationaux auxquels ils appartiennent, ils sauront vous renseigner mieux que les gens ici.

Je l’ai remerciée sans rien dire, simplement en posant ma main sur son bras et en relisant chacun des noms, en les reliant à leur situation géographique. J’ai ressorti la liste de Phil, qui jusqu’ici ne m’avait pas été très utile, et j’ai relevé les noms qui revenaient sur les deux relevés. Il en restait encore près d’une dizaine… c’était déjà mieux mais il allait falloir chercher…

Brusquement, je me suis sentie décontenancée. Maintenant que j’avais une destination, je ne savais plus du tout quoi faire.

 

 

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Fannie
Posté le 26/03/2020
Marion est fatiguée, découragée, et ça se comprend. Mais elle montre bien peu d’enthousiasme et de reconnaissance face aux efforts que madame Leblois déploie pour l’aider à trouver le lieu de la carte postale alors qu’elle n’a rien à y gagner. Que faire ? Visiter ces endroits l’un après l’autre en commençant par le plus proche me semblerait logique. Que Marion se sente dépassée par l’ampleur de la tâche, je comprends ; mais là, on lui sert les réponses sur un plateau et maintenant qu’elle les a, elle ne sait plus quoi faire...
Coquilles et remarques :
— mais si je ne pensais pas apprendre grand chose de plus sur la première [pas grand-chose]
— Evidemment, personne ne savait où elle allait [Évidemment]
— et cette perspective n’était pour l’instant pas des plus enthousiasmantes [« et pour l’instant cette perspective n’était pas des plus enthousiasmantes » ou « et cette perspective n’était pas des plus enthousiasmantes pour l’instant » sonneraient mieux]
— Elle était écornée par les rangements et dérangements successifs lors de mes investigations. [Tu as peut-être choisi ces termes pour leur similitude de consonance et avec une pointe d’humour, mais « dérangement » n’est pas l’opposé de « rangement ».]
— Où que se situât cette vallée, Carole s’y trouvait, c’était certain. [Le subjonctif imparfait, bien que parfaitement correct, détonne dans le style ambiant par son caractère châtié ; il faudrait ruser pour le contourner sans maltraiter la grammaire.]
— Ça ne pouvait être que le printemps, elle n’aurait eu ni l’aspect, ni l’énergie de quelqu’un qui part en randonnée. [Il manque quelque chose, il me semble ; « autrement elle n’aurait eu ni l’aspect, ni l’énergie », peut-être ?]
— et j’avais rencontré les bonnes personnes pour me rassembler - malheureusement pas autant que je l’aurais souhaité [pour « me rassembler » ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire. / Il faut un tiret long.]
— Tout ce dont j’avais besoin était d’un aiguillage [un aiguillage ; « d’ » est de trop parce que tu as déjà « ce dont » avant]
— Madame Leblois n’était elle jamais très difficile à trouver. [Il faudrait mettre « elle » entre deux virgules.]
— Après avoir jeté un œil dans le petit salon [« un coup d’œil » serait préférable]
— Voilà qu’elle m’appelait Marion, maintenant. Je me suis alors rendu compte que j’ignorais le sien. [Si tu veux mettre « le sien », tu dois dire « Voilà qu’elle m’appelait par mon prénom ».]
— Pas vraiment, ai-je reconnu avec une grimace pour justifier mes dires. J’espérais que vous pourriez m’aider, me suis-je reprise entre deux éclaircissements de voix. [Je trouve que les deux incises ne passent pas bien ; il faudrait remplacer la deuxième par une phrase explicative dans la narration.]
— et m’a jaugée par dessus ses lunettes de presbyte [par-dessus]
— Elle a remonté la monture de ses verres [En essayant d’éviter de répéter le mot « Lunettes », tu fais une autre répétition tout aussi dérangeante, voire plus : « remonté/monture ».]
— Autant chercher une aiguille dans une botte de foin - et ce n’était pas ce qui avait manqué [Il faut un tiret long.]
— Je me suis affalée sur l’accoudoir bancal du vieux fauteuil de Madame Leblois, étonné de ma familiarité [étonnée / je dirais « qui s’est étonnée » ; grammaticalement, « étonnée » devrait se rapporter à « Je ».]
— Je peux me tromper, a-t-elle précipitamment ajouté. [Je dirais « a-t-elle ajouté précipitamment ».]
— Patiemment, et ignorant - ou faisant semblant d’ignorer - les choses étranges [Il faut des tirets longs.]
— dans les forêts de papier en vue satellite [en vue de satellite]
— Je me suis demandé qu’est-ce que ça voulait dire [Je me suis demandé ce que]
— Brusquement, je me suis sentie décontenancée [Je dirais « désemparée » plutôt que « décontenancée » parce qu’elle ne sait pas que faire ; ce n’est pas qu’elle ne sait pas comment se comporter.]
Keina
Posté le 16/02/2016
Quatre mois après, ça y est, j'ai enfin repris Marion et Carole ! Je suis désolée d'avoir mis tant de temps, moi qui me targuais de me souvenir très bien de l'histoire, j'ai été décontenancée par le chapitre 18 et j'ai finalement repris la lecture depuis le chapitre 10 pour me souvenir de quoi il en retournait...
Et voilà, je suis de nouveau sur la piste de Carole en compagnie de Marion ! Quand je vois le nombre de chapitres qu'il reste, je me dis que tu aimes faire durer le suspens...j'en n'ai que plus hâte de lire les prochaines péripéties de Marion (et de Phil, qui, j'espère, va bien finir par la rejoindre un jour !)... :)
Mimi
Posté le 16/02/2016
Bonjour Keina ! Ça me fait très plaisir de te revoir passer par ici :-) Tes commentaires sont toujours très appréciés !!!
Merci d'être revenue pour finir Marion et Carole, que j'ai mis des mois à mettre en entier sur PA (alors que ça ne m'a pris que 10 minutes… bref, j'ai encore honte).
Haha oui, c'est vrai, j'aime bien le suspens, en fait quand un livre en contient trop peu, ben j'ai plus de mal à le finir ^^ alors comme le but, c'est aussi d'écrire un livre qu'on aime, j'en profite pour y glisser ce que je préfère dans la lecture !
Merci beaucoup pour tes retours, je m'en vais de ce pas répondre à tes autres commentaires !!! 
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