CHAPITRE 14

CHAPITRE 14

 

1.

 

Greg et moi assistons ensemble à une cérémonie de famille - le mariage de Jackson, je crois. Greg est très élégant et je le regarde avec admiration. Je suis vêtue d’une petite robe rouge légère, mes épaules sont nues, pourtant je ne me sens pas vulnérable - joyeuse du couple que nous formons. Nous dansons ensemble. Katherine nous regarde avec bienveillance, son frère Georges a ses côtés. Il se tourne vers elle et j’entends son commentaire : “Depuis que Max est entrée dans sa vie, Greg réussit magnifiquement tout ce qu’il entreprend !”

 

Le rêve se transforme. Je suis à présent seule sur un chemin, au cœur d’une forêt, sous des arbres aux branches infinies qui obscurcissent le ciel. Je discerne une silhouette qui évolue sur le chemin devant moi, et je cesse d’avancer pour que la distance qui nous sépare ne diminue pas. C’est Victoric, il boite lourdement. Il se tourne vers moi, de mauvaise humeur, mais sans chercher à rencontrer mon regard. Il esquisse un geste obscène puis continue à avancer de façon malaisée. Je reste immobile. Il s'éloigne.

 

 

2.

 

Greg m’attend devant la maison, il est habillé avec soin, un costume gris, une chemise claire dont il a laissé le col ouvert. Il me regarde avec bienveillance alors que je suis en jean et en T-shirt, avec, quand même, une veste légère sur mes épaules.

 

  • Je devrais peut-être me changer… lui dis-je en voyant le contraste entre nos deux tenues. Je ne veux offenser personne…

 

Greg rit.

 

  • Ne t’inquiète pas, à Trinity, tu verras, la plupart des gens sont habillés comme toi, pas comme moi. Mais je suis de la vieille école… Je m’endimanche !

 

Il touche mes cheveux comme pour les mettre en ordre, mais son sourire me fait comprendre qu’il ne le fait pas sérieusement. Je ferme les yeux et le laisse faire, j’aime ce contact.

 

  • J’essaie de les laisser pousser …

 

  • Oui, je te vois bien avec des cheveux longs… bleus, toujours ?

 

  • Bleus… et châtain peut-être, un mélange des deux ? Ça t’ennuie, le bleu ?

 

Tout en parlant, je réalise que j’agis déjà comme si nous étions ensemble. Son avis sur mon apparence m’importe.

 

  • Pas du tout. Ça te va bien. C’est toi !

 

Il réunit mes cheveux sur ma nuque comme pour faire un chignon - ils ne sont pas assez longs et il le sait - avant de les lâcher.

 

Pendant le trajet, Greg m’apprend que le lit de Jackson était toujours inoccupé ce matin, Amy n’était pas là non plus, mais il la soupçonne de s’être levée tôt.

 

Nous nous garons près de l'église dans le petit parking en pente.  La dernière fois que je me suis trouvée exactement à cet endroit, j'étais dans un tel chaos intérieur… Greg pose sa main sur mon épaule.

 

  • Ça va ? dit-il prudemment.

 

Je me tourne vers lui et fais une petite grimace. Nous marchons vers l'église, mais n’empruntons pas le petit escalier cette fois. Nous marchons jusqu'à l'entrée principale du bâtiment, une large porte vitrée, surmontée d’un auvent, bien nécessaire dans cette région pluvieuse. Nous entrons, je regarde autour de moi, nous sommes dans un hall lambrissé qui débouche sur le sanctuaire, que je devine, derrière d’autres portes, près desquelles deux cafetières, une de chaque côté, sont posées, avec des gobelets et une carafe d’eau. Greg se dirige vers celle de gauche.

 

  • Le café avant le culte, c’est indispensable… dit-il en se servant. Tu en veux ?

 

Je secoue la tête.

 

  • Je n’aime pas le café. Mais un verre d’eau, oui volontiers.

 

Greg me sers puis me montre l’escalier, à gauche dans le hall, que je reconnais.

 

  • Par-là, on monte vers la salle de réunion, où nous avons la classe de yoga, et aussi les bureaux des pasteurs. Tu as vu le bureau de Libby ?

 

Je réfléchis un instant.

 

  • Non, je ne crois pas.

 

  • Elle l’a décoré avec des objets africains ramenés de ses voyages. Tu sais, elle est née en Ethiopie, mais elle était orpheline, elle a été adoptée par un couple américain. Elle y est retournée plusieurs fois, après ses études. Je suis sûr qu’elle sera contente de te le montrer, peut-être tout à l’heure après le service…

 

Tout en me parlant, Greg salue d’un geste de la tête, d’un sourire ou d’un mouvement de sa main tenant son gobelet de café les paroissiens qui se dirigent vers le sanctuaire. Il semble connaître tout le monde. Je lui en fais la remarque. Il sourit.

 

  • Tu sais, à cette heure-ci, ce sont les volontaires, les bénévoles qui sont là. On se connaît tous… J’ai aidé une fois ou deux à la sono, ou pour la musique… Et puis….

 

Il baisse la voix et son visage prend une expression joyeuse, presque amusée.

 

  • Cette église est très majoritairement blanche, ils veulent se diversifier, accueillir des paroissiens issus de minorités. C’est pour ça qu’ils ont choisi Libby comme pasteur associée…. Et ils font toujours attention d’accueillir de nouveaux venus avec chaleur, surtout s’ils sont de couleur. C’est une chose qui m’a plu chez eux. Ils avaient l’air tellement contents de me voir, alors qu’ils ne me connaissaient pas ! C’est souvent l’inverse quand on est… différent. Personne ne vous parle… On sent qu’on dérange… Tu sais ce qui est arrivé à Gandhi ? Quand il était un jeune avocat en Afrique du Sud, il s’est intéressé au Christianisme, a lu le Nouveau testament, et il a voulu assister à une messe. Il est entré dans une église, mais on l’a poliment mis à la porte. Il n’était pas Blanc, donc on lui a conseillé d’aller ailleurs. Ça lui a suffi. Plus tard, il a dit à des missionnaires qui l’interrogeaient “j’aime bien votre Christ… mais vos Chrétiens, non, je ne les aime pas.” Cette histoire m’a frappé… ça fait réfléchir. Nous, chrétiens, sommes parfois les pires ambassadeurs de notre foi...

 

Nous entrons dans le sanctuaire. Au centre, sur une estrade, le pupitre et une table, recouverte d’une nappe blanche, sur laquelle une miche de pain et une coupe de cristal débordant de fruits sont posés. Tout de suite, je me sens dans un univers familier. Les rangs de sièges forment un demi-cercle sur un pan incliné. Près de l’estrade, Libby, dans une robe à fleurs claire, parle avec un technicien qui règle son micro. Assise non loin d’elle, Amy nous fait un grand signe du bras, comme si elle se trouvait sur un lointain rivage, et vient à notre rencontre. Libby lève la tête vers nous et semble soulagée. Après un dernier mot au technicien, elle se dirige droit sur Greg.

 

  • Dieu merci, vous êtes là, et en avance... Greg, j’ai un grand service à te demander.  Maryellen vient d’appeler, elle est… bon, je n’entre pas dans les détails, mais elle est malade, elle ne peut pas venir. Et comme c’est au dernier moment, ni Ryan ni Valerie ne sont disponibles. Je me demandais…

 

Greg ne la laisse pas finir.

 

  • Tu veux que je la remplace au piano ? Bon, ce sera un peu improvisé, mais bien sûr, je peux le faire… quels sont les chants ce matin ?

 

  • Tu sais jouer ? s'étonne Amy.

 

  • J’ai appris… tu ne devineras jamais où… répond Greg, avec un petit sourire.

 

Libby lui donne les numéros des cantiques et Greg s'assoit devant le clavier, la partition devant lui. Il commence à jouer, effleurant à peine les touches tandis qu’il déchiffre la mélodie.

 

  • Viens, allons nous asseoir, me souffle Amy.

 

Je marche avec elle jusqu’au rang où elle se trouvait avant notre arrivée. Je m’installe, mais à ma surprise, elle ne s’assoit pas près de moi. Elle enjambe sans difficulté la rangée de sièges et prend place derrière moi. Là, elle s’accoude sur le dossier de mon siège et me parle ainsi quasiment à l’oreille. Elle semble de bonne humeur et me demande gaiement “comment va la vie”. Je regarde les épaules de Greg, qui au piano nous tourne le dos, je le devine un peu tendu mais il se débrouille, et je réponds que la vie va bien.

 

  • J’ai trois appartements à te montrer, enchaîne-t-elle. Tu es disponible, cet après-midi ?

 

J’ai le temps, et je suis contente d’avoir quelque chose à faire, plutôt que de me morfondre en attendant des nouvelles de Greg et de son entretien avec Carol.

 

  • Je ne pense pas que les deux premiers te plairont, ajoute Amy. Mais ils sont vraiment près de chez nous, ça vaut le coup que tu jettes un œil. Le troisième… il est vraiment bien. Mais c’est à 20 minutes de notre quartier - 20 minutes en voiture.

 

J’approuve d’un mouvement de tête. Voir régulièrement Greg pourrait devenir compliqué... A moins qu’il ne s’installe dans mon nouveau chez moi. Y a-t-il une chambre d’amis ? Il nous faut de l’espace si nous cohabitons. Est-ce proche de son travail ? Je ne veux pas poser la question a Amy, trop de conditionnels, tout ça est encore de la matière dont on fait les rêves... Tant qu'à rêver… Je pourrais - nous pourrions - acheter un piano, ou un clavier, de quoi lui permettre de pratiquer l’instrument régulièrement ? …  Un instant je me vois passer la main sur ses épaules pendant qu’il joue une mélodie ancienne.

 

  • Je n’ai pas perdu tout espoir que ma mère change d’avis, soupire Amy. Mais je ne sais pas si ça va arriver. Elle est… elle est compliquée. C’est pourquoi je ne veux plus être son agente immobilière. Avec toi, on a vraiment décroché le gros lot. 6 mois payés d’avance, le duplex est toujours impeccable, et tu es sympa sans être envahissante. Et il faut qu’elle trouve la petite bête, c’est le cas de le dire… Donc elle ne sera jamais contente.

 

  • Je n’arrive toujours pas à comprendre, je dois dire. Ça ne peut être vraiment cette histoire de chaton…

 

  • Ce qu’il faut savoir, avec elle, c’est qu’elle est… une guerrière finalement. Elle est prête au combat du matin au soir. Hyper vigilante et tendue, quoi qu’il arrive. Elle se demande toujours de quel côté la tuile va arriver… et finalement, elle préfère provoquer une crise plutôt que d’attendre que quelque chose ne coince. Et puis, la libération de Greg, elle ne s’y attendait pas et elle est sur le qui-vive. Ça la rend irritable pour tout.

 

  • Elle craint qu’il…

 

  • Elle pense qu’il va retomber dedans, tôt ou tard. Ça a été ça pendant des années, des promesses, des semaines en rehab, et finalement, ça finissait toujours comme ça.

 

  • Oui, mais attends, là, ça fait des années qu’il n’y a pas touché…

 

  • Parce qu’il ne pouvait pas faire autrement ! Tu sais, j’avais 5 ans quand il est allé en prison pour ce meurtre. Si petite que j’étais, je me souviens de ma mère, jetant son chandail, ou son sac à main je ne sais plus, par terre et s’exclamant “il recommence toujours, toujours, toujours !” avec un tel désespoir… Elle a peur d’y croire, en fait, et d'être déçue à nouveau. Ses frères, c’est pareil. Tu ne l’as pas connu avant. Alors pour toi, tout ça c’est nouveau. Mais eux, ils savent. Là, on est dans la période de la lune de miel. Tout va bien, il est gentil avec tout le monde. Et puis les tensions vont commencer. Il va retrouver ses amis, ou les amis de ses amis, et il va avoir besoin d’argent. Et là, il deviendra terrifiant. Manipulateur. Tous les gens autour de lui, famille, amis, y compris toi, y compris Libby, il va essayer de leur prendre de l’argent. Il s'étonne que deux de ses frères ne veulent plus entendre parler de lui. Il a cambriolé la maison de l’un et il a essayé de voler les bijoux de la femme de l’autre. Elle l’a pris sur le fait, s’est mise à crier, il l’a giflée. Et quand Leroy, mon oncle donc, s’est interposé, ils se sont bagarrés et Greg lui a cassé le nez. Oui, tout ça est arrivé avant les 20 ans de prison, mais ça fait réfléchir…

 

Je continue à regarder le dos de Greg avec l’impression que lentement, il devient une autre personne.

 

  • Il ne s’est jamais excusé d’avoir fait tout ça ?

 

Amy émet une sorte de ricanement.

 

  • Si, bien sûr, c’est l’exercice de base dans les rehabs, les lettres d’excuses… Ensuite, après le traitement - très cher, le traitement, soit dit en passant… donc après le traitement, on se tient tranquille quelques semaines au sein de la famille émue, et zou, on recommence ! Il a eu de la chance que mes oncles n’aient pas porté plainte car sinon, il y serait pour la vie, en prison. Tu connais la règle, “3 strikes and you are out!” S’il avait été condamné pour ce qu’il leur a fait, le meurtre du petit jeune du 7/11, ça aurait été la troisième peine. Il a eu de la chance. J'espère qu’il en est conscient…

 

Moment de silence. J’ai l’impression d’avoir le mal de mer alors que mes deux pieds sont solidement posés sur la terre ferme. Je reprends :

 

  • Tu ne crois pas que quelqu’un puisse vraiment changer, après toutes ces années dans un environnement où il a appris tant de choses ?

 

  • Mais bien sur… bien sur… c’est tout ce que je souhaite, que cette fois soit la bonne. Il n'en aura pas d’autres.

 

  • Tu sais quand j’ai eu cette réaction bizarre, lors de la classe de yoga ? Nous avons parlé ensuite, lui et moi, et il a eu une façon vraiment perspicace sans être intrusive de m’amener à parler d’un épisode de ma vie qui m’a beaucoup marqué, il y a des années, ça m’a fait du bien.  J’étais surprise moi-même.

 

  • Quand il n’est pas intoxiqué, il est adorable, je ne dis pas le contraire ! On a beaucoup parlé ces derniers temps, lui et moi, en particulier au moment de ma rupture avec Cooper, j’ai apprécié sa présence… Mais il y revient toujours, à la drogue, c’est le problème.

 

  • Justement, c’est sous l’influence de la drogue qu’il a fait toutes ces choses.... Ce n’est pas vraiment lui. C’est la drogue.

 

  • Oui, mais… quand il sortait de traitement, il n’y était plus, sous cette influence. C’est en toute sobriété qu’il a pris chaque fois la décision d’y replonger. Alors qu’il ne pouvait pas ignorer les dégâts que ça causait à notre famille…

 

Nouveau silence entre nous. Je ne veux pas avoir l’air de défendre Greg aveuglement, moi qui le connais depuis si peu de temps. Mais le malaise que je ressens est difficile à supporter. Amy tourne soudain la tête vers moi, me regardant droit dans les yeux.

 

  • Tu as l’expression de Libby ! s’exclame-t-elle.

 

  • Quoi ?

 

  •  Tu as la même expression que Libby quand nous parlons de lui ! Contrariée qu’on puisse dire du mal de lui, mais impuissante à changer le passé…. Quelque chose comme ça. Elle aussi le soutient bec et ongles quand je lui rappelle ce qu’il nous a fait. Et c’est très bien ! Toutes les deux, vous avez ce regard neuf sur lui. Il a besoin de ça, de vous deux, qui avez foi en lui, à ses côtés. Je veux juste… je ne veux pas que vous deveniez ses victimes.

 

 

6.

 

  • Are you ok?

 

OK. Ce petit mot si simple, qui permet d’exprimer tant de choses. On dit qu’il provient du temps de la guerre civile. Après chaque bataille, le nombre de soldats tués était noté sur un tableau “4 killed” par exemple, puis, pour aller plus vite, 4 K. Si personne n’était mort, on marquait 0 K. OK, personne n’est mort, pas d’irréparable, une bonne nouvelle.

 

Je pose la question à Greg à mi-voix. Je le sens triste malgré son sourire, un peu abattu. Pourtant nous formons une tablée gaie et bruyante à nous six. Jackson nous a fait la surprise non seulement de venir au service à Trinity ce matin, mais de ne pas venir seul. Barbara était à ses côtés. Ils sont à présent le centre d’attention de notre groupe. Barbara, grande, la tête auréolée d’une afro aux reflets dorés, a un sourire tout aussi éclatant. Ils racontent à deux voix leur soirée, et nous rions avec eux. Libby me questionne directement.

 

  • Qu’as-tu fait quand tu as su que Barbara était lactose intolérante ?

 

Elle semble encore à bout de souffle, après avoir dépensé toute son énergie pendant le service. Les boucles de ses cheveux dans son cou ont l’air trempé de transpiration. Pourtant elle avait l’air détendue et très à l’aise, le micro à la main sur l’estrade.

 

  • Alors, j’étais dans la cuisine, intervient Jackson, mimant la frénétique rédaction de son message. Réponse de Max : mais peut-elle manger du fromage ? Alors moi (il fait mine de sortir la tête d’une cuisine imaginaire, parlant a la cantonade) “Barbara, le fromage, tu en manges, n’est-ce pas ?”

 

Il a une façon de recréer la scène qui nous fait tous rire.

 

  • Après les explications de Max, j’ai râpé le fromage comme un maniaque, j’ai examiné le four…

 

  • Cette salade était si bonne, commente Barbara. Surtout ces “crisps” de fromage ! Fondus dans le four, c’est ça ? 

 

Je suis sur le point d’expliquer mais Jackson est plus rapide.

 

  • Sous la grille du four ! Pas seulement fondus, mais croustillants et dorés ! C’est pour ça que c’était si bon !

 

Nous sommes dans un petit restaurant non loin de Trinity, spécialisé dans la cuisine du Sud des USA. Poulet frit, filets de poisson panés, haricots, salade cuite, purée de pomme de terre accompagnée de sauce… La table est couverte de plats et nous piochons entre deux rires.

 

  • I am ok, répond Greg.

Il n’a pas l’air ok, mais il semble touché que je m’interroge à son sujet. Il me sourit et presse ma main en retour.

 

Après le repas, les uns et les autres repartent dans des directions différentes, Barbara et Jackson parlent d’aller faire la sieste avant le retour des enfants, Libby et Amy ont des intentions de promenade, Amy m’appellera plus tard pour visiter les appartements, Greg et moi marchons lentement vers l’église où ma voiture est toujours garée - peu de promeneurs, les gens circulent en voiture dans la ville. Les rues sont larges et dotées de trottoirs, ce qui n’est pas le cas partout. Des arbres en fleurs les bordent. Ce pourrait être romantique mais je sens la tristesse de Greg et elle me pèse aussi. Appréhende-t-il de parler à Carol ? Alors que nous arrivons sur le parking où seules deux ou trois voitures sont encore garées, je n’y tiens plus et me tourne vers lui.

 

  • Mais qu’est-ce qui ne va pas ? Je sens bien qu’il y a quelque chose…

 

  • Il y a que… Amy t’a parlé de moi pendant que j’étais au piano. Je me suis tourné vers toi et tu la regardais. Je connais ce regard… Tu étais… tu étais choquée par ce qu’elle t’apprenait. J’ai fait des choses dont j’ai honte, je te l’ai dit… Je ne m’attendais pas à ce qu’Amy te donne des détails. Amy, je veux dire, c’est celle qui garde les secrets de tout le monde, dans la famille. Et je pensais que nous étions proches, elle et moi, depuis que je suis libre.

 

  • Oui, c’est ce qu’elle m’a dit aussi, elle aime beaucoup parler avec toi.

 

  • Mais alors, pourquoi…? Je veux dire, ce n’est pas comme si je prétendais être un petit saint… pourquoi ressortir ces vieilles histoires ?

 

Je ne sais que dire et soudain, comme il le fait souvent, Greg devine la réponse à sa question.

 

  • Elle pense… elle pense que je vais recommencer. Je vais me droguer et redevenir un cauchemar pour mon entourage. Elle ne te racontait pas ces histoires au hasard. Elle voulait te mettre en garde ….

 

Il ferme les yeux et je vois l'émotion le traverser. Puis il donne un coup de poing sur le toit de ma voiture et s’exclame :

 

  • Personne, personne dans ma famille !! Même pas Amy ! Personne ne veut croire que j’ai pu changer. Que je ne suis plus le même. Ils sont tous là, à m’observer, surs que je vais m’étaler de tout mon long. Parce que je suis si faible, si stupide !! J’ai tué un homme, mais non, ça ne m’a rien appris ! 17 ans de prison, ça ne m’a rien appris ! Marion m’a pardonné d’avoir tué son fils, mais ça ne signifie rien, je n’ai pas changé ! Et mes frères, eux, refusent de me pardonner d’avoir volé leurs affaires !

 

Son poing sur le toit de la voiture a fait un bruit de gong.  Le métal s’est incurvé avant de reprendre sa forme. Son geste brusque, le bruit et les éclats de voix me frappent de plein fouet et je fais un bond en arrière. Immobile, figée, je veux disparaitre comme un escargot dans sa coquille. Il s’en rend compte et je vois ses épaules qui s’affaissent, l’accablement le submerge.

 

  • Je te fais peur…. reprend-il à voix basse.  Pardon, Max. Tu es toute pâle. Je ne suis pas en colère contre toi ! Je suis en colère près de toi….

 

Il fait un pas vers moi, mais instinctivement, je fais un pas en arrière. Je lève ma main.

 

  • Donne-moi un instant… lui dis-je. Juste un instant.

 

Il faut que cette peur irrationnelle disparaisse, ou en tout cas diminue. Je ferme les yeux. Se remet-on jamais d’avoir été une servante au Moyen Age, celle sur qui on peut se défouler quand on est de mauvaise humeur ? Je me répète doucement que nous sommes en 2020, au tout début du mois de juillet, et je visualise même une carte de Tacoma pour me situer. Petit à petit, mon cœur reprend un rythme moins précipité. J’ouvre les yeux.

Greg a disparu.

 

 

7.

 

  • De quoi as-tu peur, exactement?

 

Je marche nerveusement de long en large dans mon entrée, prête à reprendre ma voiture. Après avoir cherché Greg dans les rues alentour, je suis rentrée chez moi. Il me semblait n’avoir gardé les yeux fermés qu’un instant… Plusieurs minutes ont dû s’écouler pour qu’il ait le temps de s’éclipser ainsi... Je crois l’avoir entendu marmonner quelque chose… des mots désabusés à son encontre.

 

  • Je crains… je ne sais pas, qu’il veuille se suicider.

 

Emilie est à peine visible, mais je discerne sa chevelure blonde.

 

  • Non, répond-elle, il a promis de ne jamais tenter de le faire.
  • A qui ?
  • La mère de Mike… Marion.

 

Tout de suite, je respire plus facilement.

 

  • Reprendre de la drogue ?

 

  • Ça l’a tenté, mais il n’a pas cédé. Il a fait des promesses pour ça aussi. En fait, ça l’a calmé de marcher, et il regrette de t’avoir quittée comme ça. Il a cherché une cabine téléphonique pour t’appeler, mais évidemment, il n’en a pas trouvé.

 

Un flot d’ondes légères me traverse. Je souris à Emilie en la regardant du coin de l’œil, ce qui est le meilleur angle pour l’apercevoir.

 

  • Tout va bien, alors…
  • Ne t'inquiète pas…

 

Quand Emilie dit “ne t'inquiète pas”, ce n’est pas une assurance de calme plat. Par exemple, elle m’a dit de ne pas m’inquiéter à la veille de notre arrestation par la gestapo et aussi quelques jours après le licenciement de Michel, mon sous-chef, qui précédait de peu l’explosion du Domicile de l’Oursin. J’ai appris à l’interpréter plutôt comme une sorte de “Ne t’embarrasse pas de soucis, d’angoisses imaginaires, ça va tanguer”. Mais impossible de savoir d'où vont venir les vagues.

 

 

8.

 

“Bénir l’espace qui nous sépare”.

 

C’est avec ces mots que Libby a commencé son sermon, le titre d’un livre de prières et de bénédictions. Elle explique que ces quelques mots, ce titre, l’ont inspirée[1].

 

“Grâce à l’espace qui nous sépare, nous sommes des individus qui ont une vie propre, et non des êtres collés les uns aux autres, fusionnés, qui ne peuvent subsister par eux-mêmes. Nous avons besoin de cet espace qui nous rend libres, et c’est dans cette liberté que nous pouvons décider de devenir une communauté, des amis, une famille. Sans cette liberté, notre décision d'être ensemble n’a aucune valeur. Mais c’est aussi dans cet espace, dans cette séparation, que naissent les malentendus, les crises, les conflits.”

 

J’avais aperçu Rob, le “head pastor” (Amy me l’a montré discrètement) un homme chaleureux de petite taille, pourvu d’épais cheveux blancs, au milieu de l’assistance. Il souriait en écoutant Libby avec un intérêt marqué. Ils avaient convenu, dans la crise que l’église traversait, que chacun s’exprimerait dans le cadre du service dominical avant que le conseil presbytéral ne se réunisse et vote. Avec élégance, Rob avait offert de commencer, ce qui laissait à Libby l’opportunité d’avoir le dernier mot.

 

Rob, nous avait dit Libby, avait vigoureusement exhorté l’assemblée à sortir de leur zone de confort en accueillant ce groupe qui leur ressemblait si peu, avec leur vénération des armes et leurs rituels hiératiques et étranges.

 

“Comment Jésus approche-t-il ceux qui deviendront ses disciples, ses fidèles, ses amis ? avait-il lancé. Il crée des relations avec eux. Notre Dieu est un Dieu qui établit des liens avec nous, et nous invite à faire de même avec nos voisins, et nos voisins sont tous ceux que nous sommes amenés à rencontrer, même s’ils sont aussi dissemblables que possible. Même si nous sommes révoltés par certains aspects de leur vie. La requête de ce mouvement nous permet, si nous l’osons, de les rencontrer sur notre terrain, de leur montrer qui nous sommes. Ça peut être l’ébauche d’un parcours inédit et plein d’enseignement, pour eux peut-être, pour nous, certainement.”

 

  • Comment répondre à ça avec des suggestions de prudence, une saine méfiance, la probabilité que ce groupe nous utilise d’une façon déloyale… soupira Libby. Comment rappeler que ceux que nous devons servir, ce sont les plus démunis, les isolés, pas ces cinglés qui ont assez d’argent pour acheter des armes d’assaut qu’ils ont décidé de nous mettre sous le nez, probablement après un pari entre eux ? Ce n’est pas dans un sermon que l’on peut dire ce genre de choses. Et de toutes façons, les membres du conseil presbytéral ont déjà formé leur opinion. C’est ce que j’ai vu lors de notre dernière réunion. Alors… j’ai décidé d’aller dans une autre direction.

 

Ainsi Libby parla, avec des exemples clairs et parfois plein d’humour, des désaccords et des conflits, de l’importance à les confronter, mais avec des règles claires : rester sur le sujet débattu sans dériver vers les attaques personnelles, accepter de ne pas avoir le dernier mot, et une fois une décision collective prise, la respecter sans amertume.

 

Bénir l’espace qui nous sépare… cette phrase me revient à l’esprit alors que j’entre, aux côtés d’Amy, dans le premier appartement. Une plainte monte en moi. Je veux rester dans mon duplex, sous le même toit que sa famille.

 

L’appartement est au rez de chaussée d’un immeuble qui doit avoir une quinzaine d’années. Moins de mètres carres - on parle ici de square feet, autrement dit de “pieds carrés” - l’endroit me paraît minuscule, étouffant, presque. Je réalise que l’étage de mon “duplex” me permet de vivre dans un lieu qui n’est pas très grand mais qui me semble spacieux.

 

Nous sommes près de la maison mère, en effet, à quelques rues de là, mais c’est sombre, les installations bon marché n’ont pas bien vieilli. Le plastique qui tente d’imiter le marbre ou la pierre a jauni.

 

  • Tu trouves ça moche ? demande Amy sans ambages.
  • C’est un peu déprimant…

 

Ensuite, nous visitons un appartement au deuxième étage d’un immeuble voisin. C’est moins lugubre, plus de clarté. Mais… le voisinage est à prendre en compte.

 

  • Carol habite dans l’immeuble, à l'étage au-dessus, sur la façade est. Elle dit que, de sa fenêtre, elle peut voir notre maison.

 

Hors de question. Même si elle s’avérait déménager dans le duplex comme elle le voulait, je ne voudrais pas vivre ici. Comme si elle suivait mes pensées, Amy se tourne vers moi.

 

  • Tu lui as dit que tu allais partir ? Tu le mentionnes dans ta lettre.

 

  • Non ! Je n’ai aucun moyen de la joindre, d’ailleurs. Non pas que je souhaite le faire…. Je crois que Greg allait lui rendre visite cet après-midi… Tu crois qu’ils sont là ?

 

Instinctivement je regarde vers le plafond, comme si je pouvais les voir.

 

  • Non, ils devaient se retrouver à Point Defiance, précise Amy.

 

Greg a raison : elle est bien renseignée sur chacun ! Imaginer Carol et Greg ensemble dans la beauté du parc ne me fait pas plaisir. D’ici qu’il arrive encore tout douloureux de notre conversation et qu’elle le console…

 

Finalement, nous voici dans le troisième appartement situé à University Place, une petite commune à l’intérieur de Tacoma et qui donne sur le Puget Sound.

 

L’immeuble est grand, et du 6eme étage où se trouve l’appartement, je peux apercevoir le bras de mer. Les pièces sont bien distribuées et le fait que l’appartement soit encore meublé par son locataire actuel le rend d’autant plus accueillant. Oui, je suis tentée. Si ce n’est la distance… Je réalise qu’avec ce déménagement, je devrai recommencer à zéro, m’insérer dans une vie totalement nouvelle, comme lorsque je suis arrivée. J’ai vécu au rythme de mes voisins jusqu’à présent.

 

Amy s’assoit sur une chaise, près de la cuisine. Elle se tortille inconfortablement et demande :

  • Qu’est-ce que tu en penses ?
  • Oui, c’est mieux, bien mieux… Ça va ? Tu n’as pas l’air bien.

 

Amy a un sourire incertain.

 

  • J’ai mal au ventre…
  • Tu as mangé quelque chose qui…?
  • Non, coupe-t-elle, ça m’arrive toujours quand je suis contrariée. Et je suis contrariée parce que… (elle mordille sa lèvre, prétendant être un enfant penaud) … je me suis fait engueulée…
  • Quoi ?! Qui ?
  • Libby.
  • Libby ?... Je ne la vois pas engueuler quelqu’un… mais pourquoi ?
  • Enfin, engueuler, le terme est un peu fort. Elle m’a… parlé avec une certaine fermeté. Ce qui, chez quelqu’un d’autre, équivaudrait à un discours enflammé !

 

  • A propos de quoi ? Si je ne suis pas indiscrète…

 

Amy fait une petite grimace qui plisse son nez.

 

  • A propos de Greg… Je lui ai dit que nous avions parlé, elle est hyper-inquiète ! Elle sent une… comme une étincelle entre vous deux, Greg et toi. Elle approuve, elle pense que tu serais bien mieux pour lui que Carol. Maintenant, elle craint que je n’aie tout gâché avec mon récit sur son passé.

 

  • Mon pauvre chaton, tu ne vas pas te rendre malade pour ça !

 

  • Ce qui me rend malade, c’est l’idée que j’ai déçu Libby, en fait… soupire la jeune femme, et je la sens envahie d’émotions.

 

Je ne sais que dire, car après tout, je connais peu Libby, et si j’ai peine à croire qu’elle soit déçue, qu’est-ce que j’en sais ? Je décide de changer de registre.

 

  • Bon, j’ai vu l’appartement, j’ai pris des photos, voilà ce qu’on va faire. On va rentrer, tu vas venir chez moi, je vais préparer une bouillotte et une tisane qui fait merveille, tu vas te détendre avec les chats…

 

Amy ne proteste pas et se lève avec une petite grimace. Quand nous nous retrouvons dans sa voiture, elle semble de nouveau elle-même, même si je note qu’elle glisse souvent sa main à l’intérieur de son jean pour faire pression sur la zone douloureuse de son ventre.

 

  • Que penses-tu de Barbara ? demande-je pour lui changer les idées.

 

Amy a un grand sourire.

 

  • Elle est parfaite. On va voir si ça dure, mais ils ont l’air ravis l’un de l’autre ! Elle m’a dit qu’elle ne pouvait plus écrire d’article sur Jackson, elle est tombée dans ses bras trop vite ! Par éthique, elle devrait prévenir qu’ils sont ensemble, que ses lecteurs sachent qu’elle n’est pas impartiale. Mais elle a des tas d’amis dans les médias et elle fait déjà circuler ses vidéos. Ça peut être un tournant capital pour lui !

 

Elle continue de parler d’abondance de ses espoirs pour la carrière de Jackson. Sa sens du détail m’impressionne. Elle s’occupe de son site web, et de ses différentes pages sur les médias sociaux, et elle suit avec extrême attention les mouvements de ses admirateurs.

 

  • Barbara a fait ses études sur la côte Est. Elle y a encore beaucoup d’amis, des journalistes, des producteurs, ce qui est excellent ! Il est surtout connu par ici. Je vois sur les pages statistiques un mouvement de curiosité qui vient de par là. Ce qui montre que les amis à qui elle envoie des vidéos de Jackson les apprécient suffisamment pour les envoyer à leurs propres amis. C’est très, très positif. Ce dernier show était un peu différent des autres, je l’ai senti - à son contenu bien sûr, mais aussi à l’ambiance dans la salle. Il y avait plus… d’épaisseur, tu vois ? De profondeur, de maturité. Bon, ça reste basé sur l’humour, mais là, il y avait une autre dimension.

 

Elle me donne une petite tape sur le bras.

 

  • Et je crois que tu as eu une très bonne influence sur lui. Je ne sais pas s’il aurait pu négocier ce tournant sans toi.

 

Je la regarde, dubitative.

 

  • Tu crois ? Je ne l’ai pas aidé à écrire quoi que ce soit…

 

  • Je sais, répond Amy avec un petit rire. Mais tu lui as dit non. Tout en restant une amie. C’était nouveau, pour lui. Crois-le si tu veux, mais jusqu’à ton arrivée, il a toujours eu gain de cause quand une fille lui plaisait. Regarde Barbara ! Et tu es… je veux dire, tu es toute simple ! S’il s’agissait d’Emma Stone ou Lupita Nyong’o, il aurait su d’avance que ça pourrait ne pas marcher ! Mais toi, tu arrives de l'étranger, seule, sans amis, il n’imaginait même pas que tu résisterais à ses avances ! Si tu savais comme il avait déjà organisé votre avenir…

 

J’étouffe un rire surpris.

 

  • ‘Notre’ avenir ??

 

  • Oh oui ! Il n’aimerait pas que je te dise ça, alors ça reste entre nous. Il était sûr que vous alliez rapidement vivre ensemble, il prévoyait que la deuxième chambre du duplex deviendrait la chambre des enfants… Que tu l’aimes bien mais que tu n’aies pas envie d'être avec lui, c’est tout à fait nouveau pour lui comme expérience. Et il fallait qu’il traverse ça. Il était triste… mais comme il l’a dit sur scène, il a décidé qu’il resterait ton ami, il a réalisé que ta présence lui faisait du bien… Tu le fais murir, même Maman lui passe tout.  Tu sais, il était parfois un peu désinvolte avec des fans, ou des amies qui auraient voulu plus de lui. Il ne se rendait pas compte comme on peut se sentir blessé et vulnérable dans ces cas-là. Même Carol !

 

  • Quoi, Carol ? dis-je, surprise.

 

  • Carol a toujours eu un petit faible pour lui, bon pas quand elle nous babysittait, mais elle l’a revu il y a deux, trois ans, à peu près, et elle lui tournait autour, lui parlait de tous les avantages à avoir une petite amie un peu plus âgée… Je me suis d’ailleurs demandé, quand elle a commencé à écrire à Greg - c’était à peu près au même moment - si ce n’était pas une façon de rester dans son sillage, d’une façon ou d’une autre. A propos… tu ne m’as pas dit…

 

Elle me jette un regard oblique avec un petit sourire. Elle a l’air tout à fait remise de son mal de ventre.

 

  • Est-ce qu’il existe une étincelle entre Greg et toi, ou Libby se fait des idées ?

 

Je souris. Ce soir ou demain, Greg et moi serons peut-être ensemble. Elle m’a parlé avec une telle liberté, une telle confiance, je ne veux pas lui mentir. Mais sans en dire trop, rien n’est sûr.

 

  • On s’entend bien, c’est vrai.... Mais pour le moment, il est avec Carol… Plus tard, peut-être ? Si quelque chose arrive entre nous, j’espère que ça ne sera pas trop pénible pour Jackson…

 

  • Oh, ce sera une sacrée claque, ça tu peux en être sûre ! Mais encore une fois, c’est très bien ! Il est un peu condescendant avec Greg. C’est vrai, il y a plein de choses que Greg a dû apprendre en sortant de prison, la technologie, tout ça, mais ce n’est pas une raison. Je suis contente ! Je vous vois bien ensemble…

 

  • Et, ajoute-je en posant ma main sur son bras, tu pourras dire à Libby que ce que tu m’as raconté n’a pas fait de dégât.

 

Elle sourit mais je l’entends soupirer. Elle presse son ventre à nouveau.

 

 

 

9.

 

  • Les chaussures, McElroy! Enlève tes chaussures ! Pieds nus !

 

A mon ordre, donné sur un ton d’adjudant, Amy pousse un cri de surprise qui se termine en éclat de rire.  La tisane de thym frais semble lui avoir fait du bien. J’ai fait chauffer un peu d’huile dans laquelle j’ai ajouté de la lavande du jardin et de la menthe. Le mélange a tiédi, je le filtre. Amy est à présent installée sur le divan où j’ai tant parlé avec Greg, où je l’ai embrassé sur la paupière gauche.

 

Je m’installe devant Amy sur un petit banc en fer forgé déniché lors d’une vente de jardin. Cette fois, je prends un ton feutré comme si nous étions dans l’atmosphère ouatée d’un spa.

 

  • Nous allons commencer. Maintenant, veuillez me donner, s’il vous plaît, un de vos pieds.

 

Amy a un gloussement amusé.

 

  • Le gauche ou le droit ?

 

  • Comme tu le sens.

 

Au fur et à mesure du massage, Amy se détend. Guimel vient s’installer le long de son bras.

 

  • Ça a été une drôle de journée… dit-elle après un long silence.

 

Je lui souris. Verrai-je Greg ce soir ?

 

  • C’est étrange, murmure Amy qui semble si détendue qu’elle est proche de l’endormissement. Tu ne lui ressembles pas, mais pourtant… plusieurs fois aujourd’hui, tu m’as fait penser à Libby… Vous avez toutes les deux quelque chose de… nourricier. Je ne sais pas exactement comment le décrire.

 

  • Nourricier ? C’est parce que je…

 

  • Non ! Pas parce que tu cuisines ! Enfin, oui, un peu. Mais Libby me fait cet effet là aussi, et elle n’est pas un as de gastronomie.

 

  • C’est peut-être avec ses mots qu’elle nourrit les gens ?

 

  • Non… justement pas… c’est plutôt une façon d’écouter. L’impression qu’on peut vous dire les choses les plus… je ne sais pas, les plus bizarres, les plus étonnantes, et vous pouvez encaisser, accepter, comprendre, sans juger… Enfin, aujourd’hui avec Libby, ce n’était pas tout à fait ça, mais tu vois ce que je veux dire…

 

En partant, Amy me dit qu’après ce massage qu’elle qualifie de “divin”, elle a l’impression de marcher sur des nuages.

 

  • Demain sera un autre jour, assure-t-elle en partant, comme si c’était moi qu’il fallait réconforter. 

 

Je lui donne une “hug”, une de ces étreintes américaines. Au moment où mes bras se referment sur elle, je revois Greg, et le bienfait de le sentir proche, ses bras autour de moi.

 

Maintenant qu’elle s’éloigne, je ne suis plus qu’attente de Greg.

 

[1] “To Bless the Space Between Us” by John O’Donohue, A Book of Blessings. New York: Doubleday, 2008.

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Yannick
Posté le 23/06/2020
La conversation entre Amy et Max est vraiment très bien, entre le passé et le présent, le futur. Cet autre regard sur Greg le rend encore plus difficile à saisir, on se met à douter aussi. Je trouve que c’est bien inséré dans l’histoire et ça oblige à réfléchir, d'une façon plus générale, sur ce genre de situation.

Quelques détails:
Nous entrons, je regarde autour de moi, nous sommes dans un hall lambrissé qui débouche sur le sanctuaire, que je devine, derrière d’autres portes, près desquelles deux cafetières, une de chaque côté, sont posées, avec des gobelets et une carafe d’eau. Greg se dirige vers celle de gauche.
-- > Cette phrase est difficile à suivre, je crois que tu devrais la reformuler (c'est marrant, d'ailleurs, c'est très différent du style simple et fluide du reste de l'histoire..?).

Il n'en aura pas d’autres: d’autre.
était lactose intolérante: était intolérante au lactose (ou indiquer la formulation anglophosne en italique ou "entre guillements" ?)
Les boucles de ses cheveux dans son cou ont l’air trempé : trempées
il n’en a pas trouvé: trouvée ( ?)
Sa sens du détail m’impressionne : son sens
Elle s’occupe de son site web, et de ses différentes pages sur les médias sociaux : enlever le « et » (il y en a un autre après)
Je lui donne une “hug” : j’aurais plutôt dit « un hug »
annececile
Posté le 24/06/2020
Remarques tres justes. Je me sens a l'aise dans les dialogues, je peine parfois dans les descriptions... et pourtant je veux que les lecteurs visualisent ou l'action se deroule. Tu es tres attentif et detaille, et c'est precieux. Merci!
Zoju
Posté le 12/05/2020
Salut ! J'ai bien aimé lire ce chapitre. Cela fait du bien de retrouver le reste de la famille. Pas que j'ai un problème avec Greg et Max, mais les autres m'avaient un peu manqué. Les moments de légèreté entre Max et Amy font du bien. Je trouve la discussion dans l'église entre Max et Amy intéressante. Cela apporte une autre vision et même si on n'espère pas que ses craintes se réalisent, on comprend le point de vue de Amy sur Greg. Je trouve le moment qui a suivi juste après entre Greg et Max assez fort. On découvre une autre facette de Greg même si sa réaction après amène de nombreux doutes. La partie où j'ai eu un peu plus de mal, c'est le début de la partie 8 avec la réflexion sur bénir. Je trouvais que cela tombait étrangement. Autre élément que j'ai retrouvé ici et qui m'avait un peu manqué, ce sont les anecdotes historiques (Petite histoire du OK). Je trouvais ça un peu dommage qu'il y ait moins de références historiques dans les derniers chapitres, même si je comprend que ce que tu y racontais n'était pas propice à ce genre de propos. Quoi qu'il en soit, je suis curieuse de voir comment ton histoire va évoluer. Courage pour la suite.
annececile
Posté le 13/05/2020
Merci pour ton commentaire! Oui, je comprends ce que tu veux dire avec le debut de cette partie, ou on revient en arriere dans le temps. Je ne voulais pas que tout soit chronologique en fait. Le regard critique que tu portes sur Greg m'interesse beaucoup. Dans mon esprit, il n'etait pas un personnage ambigu, mais finalement qu'on puisse avoir des doutes a son sujet n'est pas une mauvaise chose. Merci de continuer a me lire et de me donner ton avis, c'est tres precieuse!
Zoju
Posté le 13/05/2020
En ce qui concerne la partie 8, j'ai trouvé ce qui m'avait posé problème. C'est le fait que tu évoques de nouveau cette secte avec les armes (je pourrais dire communauté), mais que tu ne l'évoques plus après. Cela relate surtout les faits avec les points de vue de Libby et Rob, mais il n'y a aucun autre élément extérieur. Après, on passe tout de suite à l'appartement et on n'en parle plus. (Même si je comprends pourquoi la partie sur bénir l'espace se trouve là). Pour Greg, je pense qu'avoir des doutes à son sujet peu apporté une profondeur au personnage qui lui manquerait peut-être s'il était trop facile à cerner.
annececile
Posté le 13/05/2020
Ah, je comprends ce que tu veux dire. Tu as tout a fait raison. Je vais y reflechir! Merci de cette precision.
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