Chapitre 5

Par Mimi

 

Et Carole a demeuré chez nous quelque temps. Elle n’avait pas précisé jusqu’à quand elle comptait rester. Nous lui laissions un double des clefs lorsque nous nous absentions pour aller travailler et elle rentrait souvent très tard le soir, parfois même après Phil. Elle errait dans la ville, à la recherche de je ne sais quoi, traînant ses godasses sur les trottoirs givrés. C’était l’une des rares choses qu’elle voulait bien me raconter lorsque nous restions assises dans la cuisine autour de nos tisanes, le soir en attendant Phil, des heures durant. Je ne savais presque rien de son passé, elle ne me confiait pas grand chose d’autre que ce que je savais déjà. Elle parlait de ce qu’elle avait vu sur les routes, des endroits où elle était allée, c’est-à-dire partout.

Elle ne voulait jamais évoquer ce qui la faisait rouler des mois durant, et je n’osais pas aborder le sujet au moment où elle s’apprêtait à en parler. Ses yeux se faisaient alors vagues et brillants et sa voix s’éteignait petit à petit au fond de sa gorge, et elle passait du coq à l’âne en se débarrassant de la conversation d’un geste du plat de la main.

Elle connaissait tout de ma vie. Je lui avais maintes fois raconté comment j’avais rencontré Phil. Cette histoire la faisait beaucoup rire, mais d’un rire calme et silencieux qui aurait pu passer pour un sourire, n’aurait eu ses épaules qui se secouaient et la trahissaient. Elle me disait que j’étais décidément très imprévisible. Elle m’a avoué qu’elle ne m’avait même pas remarquée, assise dans train, alors que son sac m’avait secouée et réveillée. Elle avait été très étonnée de me voir lui courir après. Elle avait d’abord pensé que je m’adressais à quelqu’un d’autre.

-       Tu aurais pu. Ce n’était pas la première fois que tu rencontrais quelqu’un de cette façon.

-       Je n’aurais pas pu si ça n’avait pas été toi. L’autre fois, c’était Phil, et c’était très différent. Déjà, c’était un train grande ligne. Ensuite, lui m’avait remarquée, il faut dire que je n’étais pas très discrète…

Parfois, je l’emmenais avec moi faire le tour des boutiques de la ville. Je ne concevais pas qu’elle puisse s’habiller de bermudas et de chaussettes montantes au mois de janvier sans attraper la mort. Pourtant, elle n’achetait jamais rien. Elle me disait qu’elle était en transit dans cette ville qu’elle trouvait trop habitée. Pendant que je demandais si elle comptait partir bientôt, elle acceptait de rentrer dans un magasin de chaussures. Sans m’attendre, elle s’était dirigée vers le rayon randonnée et avait essayé une paire neuve en quarante-et-un. Elle l’avait finalement prise en m’expliquant qu’elle comptait repartir à pied. Je lui ai dit que je prendrais soin de son vélo en attendant son retour, ce à quoi elle a répondu en riant :

-       Il n’a pas besoin qu’on s’occupe de lui, il peut très bien rester dans le couloir, ce sera parfait.

Jamais Carole ne se souciait de demander, même par politesse, si c’était dérangeant quand il paraissait logique que ça ne l’était pas. J’appréciais sa franchise dans ce genre de situation, même si elle était un rien déstabilisante au premier abord, lorsqu’on n’avait pas encore oublié à son contact ce qui se faisait avec le commun des mortels. Un soir dans le salon, me voyant tricoter un très gros pull au motif torsadé, elle m’avait demandé si je voulais bien lui en confectionner un à elle aussi.

-       Tu sais combien de temps que ça m’a pris ?

Sur le coup, j’avais regretté de m’être un peu emportée, mais Carole ne s’était pas démontée le moins du monde.

-       C’est pas grave, je ne suis pas pressée, je peux attendre.

Phil avait éclaté de rire derrière son journal, et moi aussi. J’aimais bien cette collocation improvisée à trois, surtout les soirs où Phil ne travaillait pas et pendant lesquelles il nous arrivait de jouer au yam ou d’écouter tout un album de Klaus Nomi en dansant comme des fous.

Phil aussi passait beaucoup de temps avec Carole. Il me racontait qu’ils se baladaient souvent dans le parc de la citadelle, parlant des heures ou ne disant rien du tout. Il aimait Carole. Il la trouvait si simple et si calme, mais il voyait lui aussi qu’elle dissimulait quelque chose de très douloureux sous ses rires-sourires, ses remarques désobligeantes et ses fantaisies. Je sentais qu’il était fier de moi, fier que j’aie osé ce dont je ne me serais jamais crue capable, parce qu’il semblait certain que d’une manière ou d’une autre, nous étions utiles à Carole. Et plus les semaines passaient, plus nous nous habituions à elle, et nous avions l’impression que c’était tout à fait réciproque.

Aussi, en me levant un matin, j’ai eu la surprise de trouver un mot de Carole sur la table de la cuisine. Je serai de retour avant l’hiver. Consultant la date, j’ai remarqué que c’était le printemps. Une fois encore, elle me surprenait. Jamais je n’aurais pensé qu’elle prêtait de l’importance aux dates, à moins qu’il ne se soit agi d’une simple coïncidence.

En faisant le tour de la maison, j’ai remarqué qu’elle avait emporté toutes ses affaires et rien de plus, sauf son vélo qui patientait sagement dans le couloir, adossé aux nôtres qui avaient rouillé là pas mal de temps déjà.

Une porte a claqué et Phil a débarqué dans la cuisine, pas bien réveillé de sa courte nuit ; il avait été de service jusqu’à deux heures du matin. En se frottant les yeux, puis les joues, il a pris conscience de mon immobilité, du silence inhabituel régnant dans la maison et a balayé la pièce du regard. Il s’est arrêté sur le petit mot en évidence sur la table, écrit au dos d’une carte de visite de mon agence. Sans la lire, il a dû comprendre la situation, parce qu’il a simplement dit, avec un ton des plus naturels :

-       À plus, Carole.

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Fannie
Posté le 16/03/2020
Tu as l’art de nous faire languir. Maintenant que Carole a vécu quelque temps chez Marion et Phil, on ne sait presque rien de plus sur elle. Elle a un mélange de timidité et de culot qui donne l’impression qu’elle a une certaine maladresse dans les rapports humains. À moins qu’elle se fiche de ce que les autres pensent ou ressentent, ce que je ne souhaite pas parce que ça me décevrait grandement. J’aime bien la réaction de Phil quand il se rend compte que Carole est partie.
Coquilles et remarques :
— traînant ses godasses sur les trottoirs givrés [Je trouve que le terme « godasses » détonne dans le style ambiant ; je propose souliers ou godillots.]
— elle ne me confiait pas grand chose d’autre [pas grand-chose]
— Ses yeux se faisaient alors vagues et brillants et sa voix s’éteignait petit à petit au fond de sa gorge, et elle passait du coq à l’âne [Il y a trop de « et » ; tu peux remplacer le deuxième par une virgule : « Ses yeux se faisaient alors vagues et brillants, sa voix s’éteignait ».]
— en se débarrassant de la conversation d’un geste du plat de la main [Je n’arrive pas à imaginer le geste.]
— mais d’un rire calme et silencieux qui aurait pu passer pour un sourire, n’aurait eu ses épaules qui se secouaient [si ce n’étaient ses épaules]
— Elle m’a avoué qu’elle ne m’avait même pas remarquée, assise dans train [dans le train]
— Elle avait été très étonnée de me voir lui courir après. Elle avait d’abord pensé que je m’adressais à quelqu’un d’autre. [Pour éviter d’avoir trois phrases d’affilée qui commencent par « Elle », je propose : « Elle avait été très étonnée de me voir lui courir après et avait d’abord pensé que je m’adressais à quelqu’un d’autre. »]
— Déjà, c’était un train grande ligne. [Je propose « un train de grande ligne » ; la tendance actuelle à omettre les prépositions est malheureuse.]
— Parfois, je l’emmenais avec moi faire le tour des boutiques [« emmener avec soi » est considéré comme un pléonasme]
— Pendant que je demandais si elle comptait partir bientôt, elle acceptait de rentrer dans un magasin de chaussures. Sans m’attendre, elle s’était dirigée vers le rayon randonnée et avait essayé une paire neuve en quarante-et-un. [Ce passage est un peu maladroit ; je propose : «  Alors que je demandais si elle comptait partir bientôt, elle a accepté d’entrer dans un magasin de chaussures. Sans m’attendre, elle s’est dirigée vers le rayon randonnée et a essayé une paire neuve en quarante-et-un. / N.B. « quarante-et-un » est la graphie rectifiée ; la graphie classique est quarante et un.]
— surtout les soirs où Phil ne travaillait pas et pendant lesquelles il nous arrivait de jouer [« les soirs / pendant lesquels » ou « les soirées / pendant lesquelles ».]
Mimi
Posté le 21/03/2020
Le début de l'histoire se passe sur une longue période, je pense que c'est ce que j'ai voulu transcrire. Si je pense qu'elle est comme ça. Je ne pense pas que ce soit un défaut, c'est une sensibilité différente, et si on s'attache trop à ce que pensent ou ressentent les autres, on ne dit plus rien et on devient hypocrite donc je crois que je préfère les gens comme ça ;-)
Merci pour ton commentaire !
Jupsy
Posté le 09/04/2016
Plus j'avance dans l'histoire, plus je suis étonnée par sa tournure. Je dois t'avouer qu'elle me fait l'effet d'un vrai courant d'air frais après tant d'histoires où des drames se jouaient, où des personnages agonisaient. Mine de rien, cela fait du bien même si je reste étonnée par la gentillesse naturelle de Marion, qui a tout de même ouvert sa porte à une inconnue à la franchise déconcertante. Bon, elle a Phil pour la protéger si nécessaire, mais j'espère quand même que son instinct de rencontre ne la poussera jamais à ouvrir la porte à un psychopathe... Rassure-moi, Carole n'est pas une psychopathe ?  <br />
Mimi
Posté le 09/04/2016
Et moi, tu ne crois pas que je suis un peu une psychopathe ? :D
Je dois reconnaître que je ne me soucie pas souvent du réalisme de mes histoires. Moi je n'aurais jamais fait ça pour de vrai. Après, connaissant Carole, je l'aurais probablement fait. J'ai eu plusieurs amies un peu comme elle et elles étaient adorables, je les aurais volontiers accueillies chez moi (mais en les connaissant un peu plus que Marion ne connaît Carole, peut-être ^^
C'est gentil de comparer l'histoire à un courant d'air frais ^^ je suis d'autant plus flattée que tu as littéralement eu une crise cardiaque dans un chapitre un peu plus loin ! On va dire que c'était le courant d'air qui annonçait la tempête...
Corbeau
Posté le 19/09/2013
Etrange rencontre et étrange relation qui se crée entre ces trois là.Marion est un peu inquiétante tout de même, de courir comme elle le fait après des personnes qu'elle ne connaît pas. XD
Je suis curieux de savoir quelle sera la prochaine direction que prendra cette histoire. Pour le moment, impossible pour moi d'en deviner la suite. Quant à Carole, elle est pour le moins mystérieuse et j'aime assez son petit côté imprévisible. 
Bref, c'est toujours aussi fluide à lire, tes chapitres son courts et c'est un format qui me plaît. :)
Bonne continuation ! 
Mimi
Posté le 19/09/2013
Re Blop !
Je suis d'accord, je n'aurais jamais le cran de Marion pour courir après de parfaits inconnus ^^ Je suis très satisfaite d'avoir réussi à t'intriguer avec un peu plus que mon résumé :D Merci pour toutes les belles choses que tu dis ! Et enfin quelqu'un de mon avis sur la longueur des chapitres^^ (je n'aime pas vraiment les très longs chapitres, il faut être sûr d'avoir du temps devant soi avant de commencer à lire xD)
À bientôt, j'espère, et bonne continuation à toi aussi !
 Mimi
PS : J'en connais beaucoup des insatisfaits de leurs écrits… tu ne te laisserais pas tenter pour poster le début de quelques-uns de tes écrits ? ;)  
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