Chapitre 1

Par Amusile

Le front collé à la fenêtre de l’autobus, Léandre pousse un long soupir. De la buée se dépose sur la vitre. L’adolescent l’essuie machinalement à l’aide de la manche de son manteau, puis observe à nouveau les rues d’Hora-Mare. Ici, les immeubles grignotent le bleu du ciel, puis le recrachent en ombre sur la chaussée. Les véhicules roulent cahin-caha sur l’avenue. Des fiacres. Des automobiles. Des guimbardes pleines à craquer qui se croisent et s’entrecroisent dans un bruit d’enfer. Les passants s’agglutinent sur les trottoirs, ceux-ci peinent à en contenir le flot. La foule déborde sur le caniveau, mangeotte les voieries, au grand déplaisir des automobilistes qui jouent du klaxon comme dans un jour de fanfare.

Une boule d’angoisse s’accroche à la glotte du garçon. Il tente de la ravaler, en vain. Léandre a grandi dans la Bordure. Loin d’Hora-Mare. À la frontière ouest du pays où l’herbe et la pluie sont omniprésentes. Cette agitation citadine n’est pas coutumière. L'adolescent se sent comme dans un tricot en laine étriqué, où il devient difficile de respirer.

Une main se pose sur son épaule.

— Tu vas tourner vieillard à force de te biler ainsi.

Monsieur Ioren décoche un sourire que sa moustache, taillée au poil près, exacerbe davantage.

— Ne p-pourrions-nous pas re-retourner à l’hospice ? questionne Léandre.

Monsieur Ioren fronce les sourcils au point de les souder en un seul trait broussailleux. Alors, un froid mordant envahit les doigts de Léandre. C’est toujours ainsi lorsque l’adolescent observe vraiment les personnes alentour. Il se glisse sous la trame du Voile, cette frontière entre vie et mort, et perd aussitôt les sensations de ses premières phalanges. Les couleurs s’affadissent, les sons se ouatent. Léandre s’éloigne des vivants, et ses sens s’ouvrent au monde des esprits. L’âmillon du directeur est lové dans le col du manteau sous la forme d’un papillon duveteux. Il chatouille la nuque de son hôte à l’aide de ses antennes en forme de massue. Surprendre ainsi l’intimité entre l’âme et la chair gêne Léandre au point d’attacher son regard à ses bottillons noirs. Elles brillent joliment depuis que Madame Ioren les a vernis juste avant son départ de l’hospice.  

— C’est une chance incroyable qui t’est proposée, lui rappelle monsieur Ioren. Madame Musse dispose d’une belle réputation à Hora-Mare. Et elle a exprimé le souhait de former un pupille. Un en âge de travailler. Ce n’est pas une demande courante, tu en conviens ?

Pour sûr, Léandre en convient. Combien d’orphelins plus petits, moins étranges aussi, furent choisis avant lui ? Son avenir, il le joue maintenant. À Hora-Mare. Cette madame Musse, dont il ignore tout, est sa dernière carte à abattre. Rebrousser chemin serait bien lâche, mais… 

— Si je n-ne lui plaît p-pas ?

— À cause de ton bégaiement ?

Léandre hoche la tête. Son trouble du langage n’est pas la seule particularité à laquelle l’adolescent pense, mais elle s’avère plus difficile à dissimuler que ses escapades non volontaires dans la trame du Voile.

— J’ai foi en toi, mon garçon. Tu es un jeune homme de belle qualité. Aie confiance.

Léandre esquisse un sourire, il n’est guère convaincu.

— Vous êtes-vous enfin décidée, très chère ?

Une voix haut perchée déporte l’attention de Léandre en direction de deux dames, assises sur le banc à sa gauche. Leur âmillon sont posés sur leur front et agitent leurs ailes avec vivacité. Léandre glisse ses mains gelées dans les poches. Cet entre-monde s’éternise tellement que ses orteils s’engourdissent aussi.

— À dire vrai, réplique une des femmes, nous hésitons encore. Les urnes des potiers représentent un coût, et les affaires de mon époux ne sont pas des plus florissantes…

— Rien ne vaut une urne pétrie à la main.

— Vous pensez ? J’ai toutefois ouï dire que la manufacture Schnebly&Co proposait des réceptacles de qualité honorable.

— Payerez-vous la dîme dans les deux ans à venir ?

— Diantre ! Si tôt ? Impossible !

— Investissez alors dans une urne artisanale, ma chère. Vous ne le regretterez pas. L’âme de votre aïeule se conservera parfaitement à l’intérieur, et elle effectuera son ultime voyage comme si sa mort datait de la veille.

Un âmillon gris plane au-dessus de leur tête. Son aura est aussi terne qu’un jour de pluie. Il effleure le haut-de-forme qu’un homme garde sous le bras. S’élève, puis s’éloigne. Encore deux battements d’ailes, et le papillon éthéré se pose sur la cloche, au-dessus de la porte de l’autobus. C’est l’âme d’un défunt que personne n’a retenu. Un p’tit gris, comme Léandre surnomme ces âmes vagabondes.

À côté de lui, Monsieur Ioren s’agite. Il regarde l’heure à sa montre à gousset, puis sort un morceau de papier de la poche intérieure de son manteau. Dessus, il est écrit : « Madame Albertine Musse. Prendre le bus ligne 13. Descendre à la station Goudard. Suivre l’avenue des Dix Ponts, puis tourner à la troisième intersection. Longer la rue du chat qui pêche. Numéro 42. Frapper à la porte bleue. Ne surtout pas arriver en retard. » Le mot « surtout » est souligné trois fois.

Après un rapide coup d’œil par la fenêtre, monsieur Ioren tapote l’épaule de Léandre.

— Nous descendons au prochain arrêt.

Le directeur s’empresse d’actionner la cloche. Mais elle ne tinte pas. Quand un vagabond se pose sur un objet mécanique, il le grippe souvent dans ses plus simples rouages. Le directeur insiste. Toujours rien. Le p’tit gris n’est pas décidé à bouger. Après avoir frotter ses orteils contre la semelle de ses bottes, histoire de retrouver un semblant de sensation dans les pieds, Léandre remonte l’allée centrale, en direction du chauffeur. Dans la tête de l’adolescent, les mots de sa prochaine phrase tournent en rond.

— Que veux-tu, mon garçon ?

— La cloche est hantée, monsieur.

Une phrase sans un seul accroc. Léandre s’offre un sourire.

— Encore ? s’exclame le conducteur. C’est la troisième fois en une semaine !

L’homme peste sur le tarot tarifaire des exorcistes qui ne cesse d’augmenter. Puis, réalisant la présence de Léandre, il lui demande :

— Autre chose ?

— N-nous souhaiterions d-descendre au p-prochain, s’il vous plaît.

Tant d’hésitations, cette fois. Alors, Léandre ravale son sourire.  

 

***

 

Les scones sentent toujours bon quand ils sortent du four. C’est une odeur généreuse, dorée, moelleuse. Le parfum est similaire à celui des dimanches de l’enfance quand Albertine passait à la boulangerie acheter deux baguettes. « Pas trop cuites, s’il vous plaît. » Ces mots maintes fois répétés frappent sa mémoire. Un sourire aux lèvres, Albertine répartit les douceurs encore chaudes sur un plat de service. Quelques gouttes d’eau de rose dans la pâte. C’est son secret pour des scones réussis.

 — À condition de les manger avec de la bonne confiture de framboise.

Décidée, Albertine saisit le pot. Ferme ses mains sur le couvercle. Plisse le front. La douleur mord ses doigts. Cisaille ses phalanges. Elle insiste. Rien à faire. Ce satané couvercle ne bouge pas d’un iota. Albertine regarde ses mains tordues par le labeur. Battage, pétrissage et modelage de l’argile. Tout son talent est forgé dans ses os, même si l’arthrose en grignote aujourd’hui le cartilage.

Maudite vieillesse, va.

La garce lui est tombée dessus sans crier gare. Un jour, comme pour ce pot de confiture devenu impossible à ouvrir, Albertine s’est sentie usée.

— Si vous aviez pris un conjoint à votre belle époque… lui a rappelé madame Charrier, sa voisine. Monsieur Dognoin qui tient la friperie au coin de la rue a toujours un grain dans le cœur pour vous.

Se coltiner un deuxième vieux à traîner ? Jamais, ô grand jamais.

— Que deviendra votre boutique ? s'est inquiétée alors la commère.

Madame Charrier, sous son petit air de fausse niaiserie, a alors soulevé le seul argument pertinent aux yeux d’Albertine. Sa boutique de poterie, oui. Sa fierté. Pour l’instant, les affaires tournent grâce au stock. Mais le stock, ça ne dure pas éternellement. Un successeur. Voilà ce dont Albertine a besoin. Pas tout petiot, le môme, mais pas homme non plus. Le bon âge, en somme. Elle lui apprendra le métier. Ce métier de potier des âmes. S’il est doué, elle lui léguerait sa boutique.

L’horloge sonne seize heures trente.

Il lui reste la table à dresser, le thé à infuser, et son corps à traîner jusqu’à la cuisine. Vite. Albertine se met en mouvement. Les premiers pas s’avèrent les plus saccadés. Toujours. Elle insiste. Déroule ses muscles. Accélère. Elle est une vieille locomotive mal huilée. Increvable. Pschit. Pschit. Et la voilà sifflant l’excédent de vapeur par les narines.

— Le Mémine express arrive en gare, s’amuse Albertine.

Dans la cuisine, les braises ronronnent dans le fourneau. Albertine remplit une bouilloire au-dessus du cuvier, puis pose son cul sur la fonte chaude. Et ensuite ? Bien sûr, du thé. Elle se dirige vers le placard. Elle sort un plateau. Scrute les boîtes d’infusion. Pense au môme qui va débarquer.  

Quel thé aime-t-il ?

Aime-t-il seulement le thé ?

Albertine s’agace. Elle poste toutes les boîtes sur le plateau, puis s’en retourne au salon. Au passage, un regard vers l’horloge.

Seize heures trente-sept.

Presse donc Mémine, disent les aiguilles.

— C’est vrai, leur répond-t-elle, la table n’est pas dressée.

Le pot de confiture, avec son couvercle métallique en guise de couronne, la nargue depuis le centre de la table. Maudite vieillesse !

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Pamiel
Posté le 03/12/2021
Bonjour Amusile,

Très belle entrée en matière. On ressent un vocabulaire imprégné, quelque chose de nostalgique et chaleureux à la fois dans les mots que tu choisis.

J'ai relevé deux-trois choses :

"S’il est doué, elle lui léguerait sa boutique." --> Je pense que tu voulais dire lèguera ?

"Pschit. Pschit." --> J'ignore pourquoi, mais étant donné qu'il s'agit d'une onomatopée, j'aurai mis ce passage en italique.

"puis pose son cul sur la fonte chaude." --> En respectant la temporalité dans laquelle tu sembles inscrire ton roman, la sorte d'affection d'Albertine, le public auquel tu destines ton projet... Peut-être employer "son séant" à la place ? "Son fessier" ?

"Presse donc Mémine, disent les aiguilles." --> Il manque peut-être une virgule avant Mémine.

Du reste, je trouve Léandre très attendrissant. J'ai hâte de voir ce que sa rencontre avec la fameuse Mémine va engendrer. Ton style a une patte qui sent bon le pain chaud !
Amusile
Posté le 15/12/2021
Coucou Pamiel,

Merci beaucoup pour les suggestions qui sont pertinentes.
Contente que Léandre te plaise et que mes mots sentent bons ^^
MarenLetemple
Posté le 01/12/2021
Coucou !!
J'adore tes descriptions ! Le premier paragraphe est absolument parfait. Les immeubles qui grignotent le ciel et le recrachent sous forme d'ombre... quelle image génialissime ! Et celle de la locomotive : superbe !
Je sens que les deux personnalités vont bien se trouver.

Petite coquille : "Leur âmillon sont posés sur leur front et agitent leurs ailes avec vivacité." --> Leurs âmillons

Très bon début :)
Amusile
Posté le 15/12/2021
Coucou !
Contente que les descriptions te parlent !
Et merci pour la coquille.
Nyubinette
Posté le 19/11/2021
Je suis arrivée ici par hasard. J'ai flotté sur le forum puis sur le site. J'adore l'ambiance dans laquelle ce premier chapitre nous plonge. Une plongée rapide et efficace dans l'histoire. Facile de se reconnaître dans Léandre avec tous ces chamboulements. J'ai eu l'impression de redécouvrir la capitale avec ton premier paragraphe, j'ai même sué d'angoisse en imaginant la foule ! Tu as réussi à fondre le côté magique des petits gris, du voile et esprit. Ca me donne vraiment envie de lire la suite !

J'ai hâte de voir ce que tu vas nous proposer :D

Merci de ce partage.
Amusile
Posté le 25/11/2021
Coucou,

Je suis contente que le hasard t'ai conduit jusqu'ici.
Pour Hora-Mare, en effet, je m'inspire de Paris dans les années 1900 pour l'ambiance.

Merci beaucoup pour ce commentaire
Hastur
Posté le 24/10/2021
Hello !

Je dois admettre que je suis assez superficiel, puisque c'est le combo couverture/titre qui m'a fait tenter l'aventure. Je n'ai même pas lu le résumé, préférant la surprise hi hi ^^.

Et c'était une excellente surprise. J'ai pris un grand plaisir à lire ce premier chapitre. Très rapidement, on s'attache à Léandre, on reconnait très bien cette peur du changement qui arrive toujours trop tôt. Le personnage d'Albertine est aussi très bien dressé pour notre première rencontre avec elle.

Ce que je trouve très fort, c'est qu'en peu de phrases, mais avec un vocabulaire clair et précis, tu nous livres tout plein d'informations sur les personnages sans les expliciter maladroitement. Tout est plutôt dans les gestes et l'action, si discrète soit-elle.

La partie surnaturelle est très intrigante. La façon dont tu l'exposes fonctionne très bien je trouve. Elle remplit parfaitement sa fonction dans ce chapitre puisque à la fin il n'y a qu'une chose que l'on souhaite: en savoir plus.

En bref, pour résumer, je trouve que c'est un très bon premier chapitre, une porte d'entrée taillée avec soin pour découvrir un nouvel imaginaire :).

Je ne sais pas si la suite est en cours de correction ou d'écriture, mais en tous les cas, bon courage :) !

A bientôt !
Amusile
Posté le 24/10/2021
Bonsoir Hastur,

C'est déjà une bonne chose que le titre (et la couverture) t'ai conduit jusqu'ici et que tu as pris plaisir à lire ce début d'histoire. Je t'avoue que l'enthousiasme que tu as communiqué m'a beaucoup touché.

>> Ce que je trouve très fort, c'est qu'en peu de phrases, mais avec un vocabulaire clair et précis, tu nous livres tout plein d'informations sur les personnages sans les expliciter maladroitement. Tout est plutôt dans les gestes et l'action, si discrète soit-elle.

Tu as touché du doigt ce qui me plait de décrire dans mes histoire.

>> Je ne sais pas si la suite est en cours de correction ou d'écriture, mais en tous les cas, bon courage :) !

J'écris le second chapitre, en ce moment. J'écris d'abord sur papier, puis je réécris à l'ordinateur. L'histoire sera donc publiée chapitre après chapitre, mais il me faut un peu de temps entre les deux.

Merci encore pour ta lecture et ton commentaire.
JeannieC.
Posté le 19/10/2021
Hello !
Intriguée sur le forum part ta couverture et les thématiques de ton projet, me v'là pour découvrir ça =)

Quelques petites réactions en vrac au fil de la lecture ^^
>> "L’adolescent l’essuie machinalement à l’aide de la manche de son manteau" J'accroche un peu sur cette phrase niveau sonorités, "machinalement / manche" "l'adolescent / machinalement" peut-être "d'un geste réflexe avec la manche de son manteau" coulerait plus fluide ?
>> "Cette agitation citadine n’est pas coutumière." Pas coutumière pour lui qui vient d'ailleurs ? Ou pas coutumière en ville ? Cela mériterait précision pour moi, je n'ai pas compris
>> "L'adolescent se sent comme dans un tricot en laine étriqué, où il devient difficile de respirer." J'aime beaucoup cette image <3 Elle est plutôt originale
>> "exacerbe davantage." Pas besoin de "davantage", il est déjà contenue dans l'idée d'exacerber = accroître
>> "ne lui plaît" plais
>> Je n'ai pas bien compris le coup de la cloche hantée, il y a une âme dedans ? Et ça n'a pas l'air de choquer le chauffeur, il est même en mode "c'est la troisième fois", je pense que ça mériterait petite explication
>> "Les scones sentent toujours bon quand ils sortent du four." Miaaaam des scones (oui remarque complètement inutile pardon xD )
>> "Le parfum est similaire à celui des dimanches de l’enfance quand Albertine passait à la boulangerie acheter deux baguettes." Je ne sais pas si c'est voulu mais entre le prénom d'Albertine et le parfum de pâtisserie qui rappelle l'enfance, il y a un énorme côté Proust dans cette phrase <3

Mis à part ces quelques p'tits chipotages, c'est un début très agréable. Ton écriture est fluide, avec ce jolies descriptions et un personnage principal que je trouve très touchant avec sa particularité, sa réserve, son bégaiement aussi. Le rapide portrait de la vieille Albertine est très sympa aussi, tu nous la brosses efficacement en quelques lignes avec ses manies, ses habitudes, des difficultés de l'âge. Des personnages touchants. Et comme dit sur le fofo, cet univers de l'artisanat et de la poterie me parle bien. Tu as un concept intéressant aussi avec cette perception des âmes, même si j'ai eu du mal par exemple avec le passage du conducteur à savoir si c'est quelque chose d'habituel dans ton univers ou si seuls quelques personnages ont ce pouvoir-là. Curieuse de la rencontre entre Léandre et Albertine, c'est un projet qui promet =)
Amusile
Posté le 19/10/2021
Merci beaucoup d’être venue commenter ce début. Je note les remarques et vais corriger très vite les petites coquilles. Les coquines, elles savent s’immiscer partout.

Quant à l’univers, on en apprend davantage sur les p’tits gris dans les chapitres suivants. Mais c’est une bonne chose que de vouloir en savoir plus. Contente également que les deux personnages arrivent à t’être sympathique. C’est pas toujours évident de débuter une histoire, mais les personnages sont souvent la porte d’entrée la plus efficace.

Encore une fois,
Merci !
Vous lisez