Isidore

Nuit.

Instant paisible où la maison s’endort. Heures d’abandon. Trêve. En apesanteur, le dormeur inconscient évolue dans une autre réalité. Celle des joies et des douleurs, des possibles et des interdits. Dans cet univers parallèle, il est autre. Celui qu’il aurait toujours voulu être, celui qu’il n’aurait jamais rêvé d’être, celui qui le porte et celui qu’il combat. Celui qu’il aime et déteste tout à la fois. Il est rayon de soleil, ciel d’orage. Il est la quiétude et la peur, l’enfant et le devenir. Cette lutte intérieure, fratricide, infanticide, consolatrice ou rédemptrice, jour après jour, rêve après rêve, tisse une toile qui protège ou emprisonne à jamais le dormeur...

Nuit.

Instant propice où, ombre furtive, il pouvait enfin explorer de nouveaux territoires sans craindre de se voir rabroué. Ici n’était pas chez lui, il en était conscient, d’ailleurs il ne le désirait pas. Il n’aimait pas cette maison. Elle représentait simplement un abri provisoire dans lequel il séjournerait, le temps d’une froide saison. Telle avait été au départ son intention.

Le tic-tac de l’horloge berçait le silence feutré. Isidore s’était habitué à ces sonorités répétitives, rassurantes en soi d’une certaine manière. Elles l’avaient agacé au début, à présent il ne les entendait plus. Elles se mêlaient aux murmures confus de la demeure : craquement des vieilles boiseries, gargouillis de tuyauterie, toux intempestive, claquement d’un volet mal crocheté, pas étouffés d’une souris sur le parquet ciré et qu’il traquerait peut-être si l’envie lui prenait. Le jeu n’était pas toujours aussi amusant qu’il y paraissait, mais ses talents de chasseur avaient largement contribué à son acceptation.

Il quitta le salon cossu non sans avoir éprouvé le moelleux du canapé, la rondeur des coussins, la docilité des tentures, griffant au passage les points noirs du tapis de chine qu’il estimait incongrus. Isidore passa brièvement dans la cuisine, jaugea avec dédain les trois croquettes desséchées au fond de sa gamelle. Il en espérait davantage et détestait qu’on décidât à sa place de l’heure et de la ration. C’était là l’un des inconvénients majeurs de la domesticité. Bien que très strict sur certains principes, Isidore savait se montrer accommodant, les rigueurs de l’hiver imposant parfois quelques menues concessions.

Isidore bailla. Il s’ennuyait. Son regard s’éleva vers le monumental escalier de pierre. Alors, avec la nonchalance étudiée propre à ceux de sa race, il en gravit une à une les marches.

Sa ronde nocturne le ramenait invariablement à la porte de la jeune maîtresse. La targette branlante céda sans difficulté sous la pression du museau. Il n’ignorait pas l’interdiction formelle de s’introduire ainsi dans une chambre, mais la petite n’y trouverait rien à redire et, pour tout avouer, l’opinion des autres le laissait de marbre. Isidore sauta souplement sur le lit. La dormeuse tressaillit à peine, le souffle régulier indiquait un sommeil profond. Il arrondit puis étira à l’extrême son dos, pelota l’édredon comme pour l’attendrir, tourna trois fois sur lui-même avant d’enfin daigner poser son derrière. Un rayon de lune filtrait à travers les jalousies, dessinant à l’encre grise des lignes obliques sur le mur tapissé de fleurs. Isidore s’en amusa un moment puis, cédant à l’injonction d’un atavisme congénital et néanmoins nécessaire, se résolut au rituel incontournable du coucher. Avec application, il nettoya d’abord chacune de ses pattes puis lécha ses flans, son cou, adoptant pour se faire des postures un peu ridicules que seule l’intimité de la nuit autorisait. Aucun poil ce soir-là n’échappa à la langue râpeuse, Isidore était chat de conscience. Satisfait, il se lova enfin contre le flanc chaud et tendre de l’enfant, reposa la tête sur ses pattes en ronds et ferma les yeux, bien décidé à profiter de la quiétude du moment.

Peut-être, en d’autres temps, se serait-il laissé aller à la tentation d’un vrai somme réparateur, il y songeait parfois, cette idée le séduisait. Mais Isidore était chat, autant demander à une carpe de nager hors de l’eau.

Un frémissement d’air à peine perceptible éveilla soudain son attention. Ses oreilles mobiles cherchèrent la source du désagrément. La trouvèrent. Quelqu’un se tenait droit devant le lit et retenait sa respiration.

Isidore releva imperceptiblement la tête. L’autre l’avait-il vu ou feignait-il de l’ignorer ? L’enfant n’était pas chat qui ne dort que d’un œil. L’inspiration légère trahissait l’innocence. Les chatons étaient-ils semblables aux humains à s’abandonner de la sorte sans l’ombre d’une crainte ? Lui ne baissait jamais totalement la garde. L’autre demeurait là, tanguant légèrement d’un pied sur l’autre comme s’il hésitait ou s’interrogeait sur sa propre présence, en ce lieu, dans cette chambre aux murs tapissés de fleurs. Isidore n’aurait su le dire mais il n’aimait pas les mauvaises surprises. Cet autre ne lui inspirait pas confiance. Il huma l’air comme si l’air possédait la capacité physique de révéler les intentions secrètes. Son instinct de chat le trompait rarement. Aux odeurs sucrées de la fillette se mêlaient à présent une émanation aigre de transpiration, un relent de vieux cuir, de cigarette froide. Les odeurs ne mentent pas. Quels que soient les projets de l’intrus, ils n’étaient pas amicaux.

L’atmosphère s’emplit brutalement d’électricité. L’autre ouvrait et fermait frénétiquement les mains, comme pour activer un sang qui se refusait à circuler ou évacuer une tension trop longtemps emmagasinée. Tous les poils du corps hérissés, Isidore perçut l’imminence du danger. Il gronda, un vibrato rauque et sourd. Un avertissement. Ignorant l’injonction, une poigne nerveuse tenta de l’attraper par la peau du cou. Erreur grossière. Sifflant et crachant son mépris, Isidore bondit toute griffes dehors. L’intrus recula couvrant de sa main son bras labouré. Dérangée, la petite s’agita sous le drap mais sans pour autant s’arracher à la douceur du rêve. Profitant de cet instant d’hésitation, Isidore s’était réfugié sous la couche, toutes pattes rassemblées, les sens en alerte. Mais l’intrus se désintéressa de lui. Isidore comprit qu’il n’était pas la proie.

La demie d’une heure inconnue sonna à l’horloge du couloir, étrange manifestation, comme si le temps lui-même désapprouvait l’instant, rappelant par sa présence une évidence : ici n’était pas la grâce béate du rêve. L’autre tressaillit à peine, hermétique à tout ce qui le détournerait de son objectif. Il avança d’un pas. Se pencha.

Le sommier plia, grinça douloureusement. Un cri, étouffé d’une main dure, fragmenta le silence en millions de particules désespérées. Surprise, terreur, impuissance. Isidore, sensible à la détresse de l’enfant, agitait la queue, angoissé. Que pouvait-il faire ? Que devait-il faire ? Son impuissance l’accablait. Il gronda sa frustration, espérant que la petite puiserait là un certain réconfort. Elle n’était pas seule.

Enfin le trouble cessa aussi soudainement qu’il avait commencé. Le chat sentit la pression se relâcher sur le matelas. Un silence coupable envahit la chambre tandis que l’horloge débitait à nouveau sa stupide litanie. La porte se referma sans bruit, la nuit reprit son cours.

Isidore pointa une oreille hésitante, puis avec délicatesse approcha l’enfant repliée en boule et qui gémissait doucement. À coups de tête insistants il força son attention. Une main tremblante trouva la chaude fourrure. L’animal poussa son avantage et glissa sa joue contre la joue humide de la petite.

Quelques roulements rocailleux se firent entendre, d’abord maladroits, puis de plus en plus affirmés. Des notes basses qui rebondissaient comme autant de cailloux entraînés par un courant tumultueux. Des notes rondes de tendresse qui bercent et pansent les plaies. Des notes entendues à l’aube de sa vie de chat et qu’il croyait oubliées. La douce mélopée d’Isidore enveloppa l’enfant, tissant autour d’elle un cocon protecteur, effaçant pour un temps le martellement absurde de l’horloge indifférente…

 

fin

 

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Laurette Follot
Posté le 14/08/2022
J’ai adoré tes descriptions et l’ambiance générale de ton texte. J’ajoute que ton excellent vocabulaire participe à l’efficacité de ton texte. Bravo !
Hortense
Posté le 15/08/2022
Bonjour Laurette et merci pour ton retour si positif, je suis ravie que mon texte t'ai plu .
A très bientôt, j'irai voir du côté de chez toi.
Hortense
Posté le 15/08/2022
t'ait plu !
Claire May
Posté le 20/07/2022
Bravo Hortense ! Très beau texte, qui commence mystérieusement au cœur de la nuit, puis on s’aperçoit que le personnage est un chat et ça nous amuse. La fin est glaçante et nous plonge dans l’horreur d’un viol ou d’un inceste. Et puis, il y a ce moment où on comprend que l’animal peut, même modestement, panser les blessures du cœur et c’est un peu vrai. J’aime beaucoup.
Hortense
Posté le 21/07/2022
Bonjour Claire,
Merci pour ton commentaire, je suis vraiment heureuse que ce texte t'ait plu. Je suis sensible au sujet de l'enfance et je cherchais un biais pour aborder ce thème délicat sans heurter le lecteur. Le chat est un témoin extérieur qui m'a permis de suggérer l'horreur sans entrer dans les détails. Il me semble que la suggestion a parfois plus de force.
A très bientôt
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