47. Petit oiseau

Par Gab B

Chapitre 11 : Le barrage

 

Petit oiseau

 

Assise à l’avant d’un navire bardé de fer, Mara observait les ondulations de l’eau. Les vaguelettes butaient contre la proue et se brisaient en une écume fine et mousseuse. Autour d’elle, une flotte grandiose naviguait vers l’aval du Fleuve. Presque toutes les embarcations de la Cité participaient au voyage. D’imposantes barques blindées, dont celle sur laquelle elle se trouvait, transportaient l’essentiel du matériel, de la nourriture et des travailleurs pour la journée. Elles se frayaient un chemin parmi les nombreuses gabarres de pêcheurs, chargées de quatre ou cinq ouvriers chacune.

Mara fit craquer sa nuque et s’étira. Elle détestait rester oisive, mais à présent que tous se dirigeaient enfin vers le canyon, elle n’avait rien d’autre à faire que regarder le paysage qui défilait à côté d’elle. Très tôt ce matin-là, quand elle avait assisté au départ des soldats qui avaient quitté la ville à cheval, les premiers rayons du soleil poignaient à peine à l’horizon. À présent, alors qu’au loin l’immense falaise rocheuse se rapprochait, le jour était tout à fait levé et colorait la plaine des teintes jaunes de la fin de l’été. La jeune femme ne s’était jamais rendue aussi loin des murs de la Cité et elle sentit son cœur s’accélérer, envahie malgré elle par l’excitation. Un mince sourire étira ses lèvres. Bientôt, le plus grand ouvrage jamais bâti par l’homme serait érigé entre ces deux parois de pierre brune.

Une voix insupportable la ramena à la réalité.

— Peut-être que si j’ai gardé le secret, c’était justement pour éviter ce genre de réaction.

Le sourire de Mara s’effaça aussitôt et se tordit en une moue dégoûtée. Son père avait insisté, ordonné, menacé, si bien qu’elle avait été contrainte d’emmener son frère avec elle. Évidemment, la meunière avait suivi. L’administratrice s’efforça de contenir l’agacement qui montait en elle, sans beaucoup de succès. Son pied droit s’agitait nerveusement contre le pont du bateau.

— Je pensais que tu étais heureuse pour moi, continua Clane sur un ton plein de reproches.

Le murmure de réponse de la petite Kegal avec qui la blonde discutait un peu plus loin ne parvint pas aux oreilles de Mara.

— Je sais que tu aurais voulu que je rejoigne votre famille, c’était également mon souhait. Mais Bann ne s’est jamais intéressé à moi et j’ai rencontré Dami. Et puis, tu devrais plutôt te réjouir : un jour, nous serons administratrices toutes les deux ! Les rivalités entre les quartiers Volbar et Kegal n’auront plus lieu d’être.

— J’aurais juste aimé que tu me fasses confiance, répondit son interlocutrice d’une voix tremblotante.

Son ton indiquait qu’elle était sur le point d’éclater en sanglots. Résignée, Mara se tourna vers elles et les interpella pour faire cesser leur discussion.

— Où est Dami ? demanda-t-elle. Tu devrais le garder à l’œil, il y a beaucoup d’eau autour de nous, c’est dangereux pour un garçon de son âge.

La meunière resta un instant interdite.

— Tu… Ton frère a trente ans, Mara. Et il sait nager, balbutia-t-elle comme si c’était pertinent.

L’administratrice se contenta de lever un sourcil et fixer son interlocutrice du regard. Au bout d’un moment, celle-ci sembla comprendre que sa présence importunait la brune. Elle baissa les yeux et disparut à l’arrière du navire.

Mara fit signe à Ada de venir s’installer près d’elle. D’abord silencieuse, la petite Kegal finit par la remercier pour son intervention et entama une conversation à propos du barrage, puis de leurs quartiers respectifs. Elle n’était pas aussi ignorante qu’elle le paraissait ni aussi perdue que sa timidité le laissait supposer. Son appréhension à reprendre le quartier à la suite de ses parents ne traduisait pas un manque d'intelligence ou d’intérêt ; elle craignait simplement de reproduire la vie de sa mère, débordée entre les visites de courtoisie, les séances au Conseil et les doléances des habitants que son mari fuyait. Pour avoir vécu la même chose cinq ans plus tôt à la mort de sa propre mère, Mara comprenait bien sa confusion.

— Rien ne t’oblige à devenir comme elle. Après tout, Ateb et moi travaillons différemment, et je pense qu’on peut dire que nous sommes toutes les deux compétentes. Vélina aussi, j’imagine, ajouta-t-elle à contrecœur. Tes parents ont beaucoup à t’apprendre, tu feras le tri et tu garderas ce qui te convient le plus. Je pourrai t’aider si tu veux. Et Oblin… Oblin fera de son mieux. Ton apprentissage commence bientôt, n’est-ce pas ?

Son interlocutrice acquiesça pensivement et laissa perdre ses yeux sur le Fleuve. De chaque côté, les champs laissaient déjà place à un sol plus rocailleux. Ils étaient presque arrivés.

— J’aurais simplement aimé profiter de l’insouciance un peu plus longtemps. Passer du temps avec les autres. Faire la fête le soir à la fin des grandes récoltes, au début de l’automne. Ne pas me demander à chaque instant si mes actions vont nuire au quartier et si je prends la meilleure décision.

Mara fit mine d’ignorer sa dernière phrase. Elle ne pourrait rien dire pour lui remonter le moral, ce qu’elle décrivait constituait le lourd quotidien de chaque administrateur.

— Personne ne t’empêche d’assister à la fête des récoltes. Au contraire, si c’est la coutume, il faut que tu y ailles pour rester proche des habitants. Si tu veux, ajouta la brune après un silence hésitant, je t’accompagnerai. Pour découvrir vos… traditions.

Le visage enjoué et de meilleure humeur, la petite Kegal lui raconta en détail ses expériences des années précédentes. Mara regrettait déjà sa proposition. Clairement, les paysans avaient une façon de s’amuser bien différente de la sienne, qui impliquait beaucoup trop de bière et de jeux ridicules. Lorsque la jeune fille leva les yeux vers elle avec enthousiasme, elle tenta de masquer sa grimace derrière un sourire convaincant. Elle avait besoin de passer du temps avec elle, pour l’éloigner de la meunière et la ranger de son côté.

Peut-être aussi qu’elle commençait un peu à apprécier sa présence. Ce n’était pas si désagréable de prendre un petit oiseau sous son aile. Et puis, Mara n’avait pas souvent l’occasion de s’asseoir et discuter avec une personne à la fois intelligente et amicale. Entre son père, son frère et sa belle-sœur, elle peinait depuis un moment à trouver sa place. Les jours, les sizaines, les lunes passaient et Lajos la voyait toujours comme une gamine dont il fallait valider la moindre décision. Elle avait pensé que la construction du barrage la libérerait des contraintes paternelles et qu’elle y puiserait l’autonomie dont elle rêvait, mais l’administrateur avait décrété que Dami et Clane devraient l’accompagner à chaque fois qu’elle se rendrait sur le chantier. Et son seul espoir de prouver sa valeur et son utilité tombait à l’eau.

Bientôt, la flotte de navire arriva à destination. Devant l’entrée du canyon, les bateaux se rangèrent les uns à côté des autres dans une espèce de port improvisé. Les éclaireurs et gardes présents depuis le petit matin avaient sécurisé le lieu, ainsi que les abords de la forêt. Le contremaître de la barque blindée sur laquelle Mara et Ada se trouvaient leur fit signe de le suivre et elles descendirent sur la rive après lui. Ilohaz les attendait sur la terre ferme dans son tout nouvel uniforme. Dans la lumière à contre-jour, ses contours lumineux devenaient presque flous. Mara baissa les yeux, un peu parce qu’elle était éblouie, un peu parce qu’elle ne voulait pas croiser son regard. Il les salua d’un ton raide, visiblement mécontent d’avoir à les escorter. Ils furent rejoints peu après par Dami, sa femme et d’autres notables du quartier Volbar qui avaient tenu à les accompagner pour voir de leurs propres yeux comment étaient dépensées leurs écailles.

Après avoir rencontré quelques officiers, le groupe fut conduit en haut d’une petite colline, à l’ouest du canyon, où la tente de Commandement avait été dressée. De là-haut, ils avaient vue sur tout le site de construction. Quelques bâtisseurs et éclaireurs attendaient au port les équipes qui arrivaient progressivement puis leur assignaient différentes tâches en fonction de leurs capacités. À la lisière de la forêt, plusieurs dizaines d’ouvriers se relayaient déjà pour abattre des arbres. Une fois couchés à terre dans un terrible fracas, leurs branches étaient élaguées avec des haches et des scies plus petites. Les troncs seraient ensuite tractés par des chevaux jusqu’à l’entrée du canyon, où d’autres travailleurs avaient commencé à creuser la roche depuis trois gisements différents. Les gros blocs de pierre ainsi extraits seraient acheminés vers le lieu du futur barrage grâce à une piste terrassée le long de la falaise. Enfin, aux abords du fleuve, les moins vigoureux fouillaient dans le sol pour récupérer de la terre glaise. Une fois mélangée à de l’eau et des tiges de jonc, elle deviendrait un mortier qui colmaterait l’édifice et lui assurerait une bonne étanchéité.

Satisfaite de constater que tout était prêt pour la mise en route du chantier, Mara hocha distraitement la tête lorsque la petite Kegal compara le spectacle au pied de la colline à une fourmilière géante. Voir autant d’hommes et de femmes s’agiter dans un même but lui donnait également cette impression. Quand elle leva enfin les yeux vers son interlocutrice, elle fut surprise de découvrir que tous les autres avaient quitté les lieux. Elle n’avait pourtant pas eu le sentiment de rêvasser si longtemps.

— Où sont-ils tous passés ? demanda-t-elle à Ada.

— Je crois qu’une table a été dressée dans la tente avec des rafraîchissements et de quoi grignoter… 

Mara s’apprêtait à initier un mouvement pour les rejoindre, mais fut interrompue par une voix masculine qui l’interpellait. Elle se retourna pour faire face à un conseiller du quartier Volbar, envoyé là pour veiller à ce qu’aucun ouvrier, payé chèrement pas les écailles du quartier, ne profitât d’une souche ou d’une butte de terre pour se reposer au-delà du raisonnable. Comme il semblait attendre une réaction de sa part, l’administratrice agita la main pour le faire parler.

— Il y a, comme qui dirait, quelques tensions du côté de l’abattage des arbres. Les gardes se plaignent de nos ouvriers, apparemment ils ne travailleraient pas en toute sécurité.

La brune retint un soupir exaspéré. Le Général n’avait jamais caché son opposition au barrage. Elle aurait parié que les soldats envoyés pour surveiller le chantier étaient également chargés de le saboter.

— Vous direz de ma part à l’officier des gardes… commença-t-elle.

— Qui vous donne le droit de commander à un officier ?

Reconnaissant la voix irritée d’Ilohaz, elle sursauta. Elle ne l’avait pas entendu approcher. Il avait l’air contrarié, les sourcils froncés, le front rouge de colère. Cette fois-ci, Mara ne cacha pas son agacement. Ils pouvaient être deux à jouer à ce jeu-là.

— Il semblerait, Commandant, répondit-elle en appuyant sur son titre, qu’il y ait des soucis à la lisière de la forêt.

— Et je m’en suis déjà occupé, administratrice Volbar, aboya-t-il. Vous veillerez cependant à ce que les gens de votre quartier n’interfèrent pas avec la hiérarchie militaire. Ils ne possèdent aucun pouvoir ici. Quelques-uns des gardes n’apprécient pas le ton sur lequel on leur parle.

— Qui avez-vous envoyé pour calmer les gardes ? Plus de gardes ? Êtes-vous bien certains que c’est à vous qu’ils obéissent ? rétorqua Mara.

Le conseiller pouffa. Elle lui jeta un regard noir.

— Je vous suggérais, avant d’être grossièrement interrompue, de dire à l’officier des gardes d’aller se plaindre ailleurs. La sécurité du chantier est du ressort du Commandant Spécial. La hiérarchie a été clairement expliquée à tous. Est-ce qu’il faut que je me déplace moi-même pour le répéter ? Retournez superviser les hommes, ajouta-t-elle alors qu’il secouait la tête en signe de dénégation.

Il fila sans demander son reste sous le regard sombre d’Ilohaz.

— Nous sommes en dehors de la ville et le nom de Volbar ne vous donne aucun droit ici. Vos conseillers contribuent au désordre plus que les gardes ou les ouvriers. Si je juge nécessaire de vous interdire à tous l’accès au chantier, je n’hésiterai pas à le faire.

— Tout le monde sait que c’est vous qui dirigez les opérations, le coupa Mara. Je me chargerai personnellement de le rappeler autant de fois qu’il le faudra. Et ne prenez pas vos grands airs avec moi. Vous donnez peut-être les ordres, mais ce ne sont pas de vos coffres que sortent les salaires de ces travailleurs. D’ailleurs, qui finance ce titre pompeux de Commandant Spécial ?

Alors qu’il s’avançait vers elle, le visage cramoisi, elle sut qu’elle était allée trop loin. En réalité, elle se fichait totalement des gardes, des ouvriers et des conseillers de son père. Sa contrariété ne tenait qu’à la présence du Commandant, l’attirance qu’elle éprouvait pour lui, et la frustration de ne pas pouvoir l’embrasser.

Soudain, une petite voix à côté d’eux la fit sursauter.

— Est-ce que nous pouvons vous aider à régler ces troubles ? demanda timidement Ada. Des miliciens pourraient être détachés pour remplacer les gardes récalcitrants et apaiser les tensions ?

Le Commandant ouvrit la bouche, l’air penaud. Sa colère sembla retomber comme un soufflé. Visiblement, lui aussi avait complètement oublié la présence de la jeune fille. Un sourire s’empara des lèvres de l’administratrice. La petite Kegal faisait preuve de diplomatie et de perspicacité, bien plus que son propre père. Ses parents avaient gagné au change en faisant d’elle leur première héritière : sur le chantier, Bann jouait à diriger la découpe du bois, sans se rendre compte qu’il avait été dépêché loin du commandement pour ne pas encombrer Ilohaz. Mara secoua la tête en repensant à son père et sa proposition ridicule. Quelle femme saine d’esprit accepterait de partager la vie d’un homme aussi égocentrique, même pour toutes les écailles du monde ?

— Merci pour votre offre, répondit finalement Ilohaz. C’est une idée intéressante. En tant que future administratrice du quartier Kegal, puis-je vous demander de rédiger une missive pour votre chef de milice, lui enjoignant de nous envoyer des hommes ?

— Tout de suite ? s'enquit Ada, perplexe.

— Le plus tôt sera le mieux, vous avez vous-même entendu, le chantier vient de débuter et des troubles ont déjà éclaté. Il ne faudrait pas que la situation empire.

La jeune fille leva un regard interrogatif à son accompagnatrice, qui hocha la tête de haut en bas en signe d’encouragement. Dès qu’Ada eut disparu dans la tente de commandement pour s’acquitter de sa mission, Mara et Ilohaz se rapprochèrent l’un de l’autre, presque inconsciemment, jusqu’à se trouver bien plus près que ce que la raison exigeait. Leur soudaine proximité la déroutait, pourtant la distance qui les séparait encore, dressée entre eux comme un mur de pierre, était trop difficile à supporter, surtout maintenant qu’ils se trouvaient seuls.

— Elle est plus maligne qu’elle n’en a l’air, souffla l’administratrice. Elle doit se douter que c’était juste une excuse pour te retrouver en tête-à-tête avec moi.

Le Commandant haussa les épaules et avança d’un pas pour combler l’espace vide entre eux et la prendre dans ses bras. Au contact de leurs deux corps enfin réunis, Mara ferma les yeux et posa sa tête sur le torse d’Ilohaz. Sa nuque et son dos se déchargèrent d’une tension dont elle n’avait pas eu conscience jusqu’alors. Les battements de son propre cœur résonnaient dans sa tempe, à l’unisson avec ceux qu’elle percevait dans la poitrine du Commandant.

— Tu me rends fou, murmura-t-il à son oreille. Quand nous ne sommes pas ensemble, je ne pense qu’à toi. Quand je te vois, je ne réfléchis plus correctement. Tu as bien remarqué tout à l’heure dans quel état tu me mets. On ne peut pas continuer comme ça. Je ne peux pas continuer comme ça.

Que pouvait-elle répondre à cela ? Elle non plus n’arrivait plus à supporter ni sa présence ni son absence. Elle leva la tête pour le regarder. Ses yeux semblaient brûler d’une flamme si ardente qu’elle eut soudain très chaud.

Finalement, que lui importaient les conventions ou l’avis de son père ? Son frère avait bien épousé une meunière, pourquoi ne pourrait-elle pas vivre avec l’homme qu’elle voulait ? Lajos resterait bien administrateur au moins une quinzaine d’années encore… D’ici là, elle aurait largement le temps de trouver un moyen d’écarter Dami et sa femme de la gestion du quartier. Elle aussi avait le droit de mener sa vie comme elle l’entendait. Avec qui elle l’entendait.

— C’est toi que je veux, souffla-t-elle.

La réponse qu’il s’apprêtait à formuler mourut sur ses lèvres alors qu’elle y pressait les siennes. Les mains autour du visage de l’homme qu’elle aimait, serrée dans ses bras contre sa poitrine, elle se sentit à sa place pour la première fois depuis longtemps.

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