What's up?

Par Maud14

Ils rentrèrent jusqu’à l’hôtel dans le silence et arrivèrent à la tombée de la nuit. Hyacinthe était partagée entre le dépit et une vague colère contre Ali. Elle savait qu’il était une personne un peu nerveuse, taciturne sur les bords et parfois irascible. C’était d’ailleurs son caractère et son tempérament qui en faisaient un reporter redoutable dans le milieu. Mais là, il avait usé d’une attaque personnelle envers elle, ce qui lui avait fortement déplu. Elle, son amie. Pire, il l’avait affichée au lieu de la prendre à partie. 

Dans le hall, ils tombèrent sur Ahmed et Ali installés dans les fauteuils du salon commun. Ils discutaient, une bière à la main. Les yeux du reporter se relevèrent sur Hyacinthe, et son front se chiffonna légèrement. Il se leva gauchement et alla à sa rencontre, puis, l’étreignit brusquement. Ses mains autour d’elle la serraient maladroitement. 

« Excuse-moi d’avoir été con Hyacinthe », lui chuchota-t-il dans les cheveux. 

La jeune femme ferma les yeux et l’enlaça à son tour. Les flammes venaient de s’éteindre en elle, et toute la rancoeur l’abandonna subitement, là, dans le geste chaleureux de son ami. Elle posa la tête sur son épaule, appréciant la sensation, se reposant dans cette sorte de nid, le temps de quelques secondes. 

« Je n’aurais pas dû m’emporter comme ça, et puis… peut-être que j’ai été trop insistante »

« Non, le type nous aurait rien dit de plus, tu as raison »

Ali caressa doucement les cheveux de Hyacinthe et s’éloigna, une lueur bienveillante dans les yeux. Elle eut soudain l’impression de se revoir deux ans auparavant, dans la même position. 

« Et si ce soir on sortait un peu de cet hôtel que je ne saurai plus voir?, déclara-t-il, un sourire aux lèvres. Ça fait une semaine qu’on est coincé ici, on l’a bien mérité. Il est temps de découvrir Mtwara de nuit. Qu’est-ce que vous en dites? »

« C’est pas de refus », s’exclama Hyacinthe. 

Ahmed passa l’invitation - il devait rentrer chez lui- et Alexandre acquiesça. Ils montèrent se laver et se changer puis prirent la direction du centre-ville. Après 25 bonnes minutes de marche, leurs pieds rencontrèrent les allées sablées du centre-ville animé. Des petits groupes d’hommes et de femmes s’étaient installés dans la rue, discutant bruyamment, mangeant des plats à la douce odeur gourmande, d’autres se chamaillaient gentiment. Arrivés près du stade municipale en plein centre de l’agglomération, ils dégotèrent un petit bar dénommé « Beer & music », où des dizaines de jeunes buvaient une bière aux pieds de la devanture. Une musique aux tonalités africaines s’en échappait.

A l’entrée de l’établissement ils tombèrent sur une large salle à l’ambiance feutrée où trônait un bar dans un coin. Ils aperçurent rapidement une nouvelle porte qui donnait cette fois-ci sur une terrasse. Ou plutôt un patio où s’éparpillaient une vingtaine de tables au pied d’une scène surmontée d’une barre de lumières et de son. Une grande pancarte manuscrite indiquait qu’ils avaient mis les pieds dans une soirée karaoké. 
Le trio s’installa à une table et commanda une tournée de bières locales. Le serveur leur expliqua qu’ici, la bière faisait partie intégrante du sentiment national et qu’il existait nombre de brasseries dans le pays. Plus de 90% de la consommation nationale était soit artisanale, soit issue du secteur informel. Il leur avait donc proposé la « Serengeti ». Hyacinthe apprit par la même occasion le mot bière en swahili qui se disait «  bia ».

« Ce soir, on parle pas travail », déclara Ali, le sourire aux lèvres, alors qu’ils trinquaient leurs bouteilles. 

Ils discutèrent de leurs impressions sur le pays, de ce qu’ils appréciaient, des choses qu’ils voulaient découvrir avant de repartir. C’était surtout Ali et Hyacinthe qui parlaient. Alexandre observait le monde autour de lui. Les gens évoluer autour, leurs gestes, leurs comportements. Le karaoké débuta et les Tanzaniens se mirent à chanter de leurs voix plus ou moins justes. De petites lumières serpentaient d’arbres en arbres, conférant une ambiance plaisante au lieu fait majoritairement de bric et de brocs. Seule la scène et le système son et lumière semblaient avoir été particulièrement soignés par le propriétaire. 

Hyacinthe jeta un coup d’oeil et remarqua qu’ils n’étaient pas les seuls occidentaux dans le bar. Quelques blancs sirotaient leur bière à deux ou trois tables également. Les verres s’enchainèrent, et Hyacinthe sentit bientôt une vive chaleur irradier ses joues alors qu’elles prenaient une légère teinte rosée. La bière tanzanienne était bonne. Mais un peu forte.  

« Et toi l’pigeon, tu cause pas beaucoup. Qu’est-ce que t’en penses du pays? »

Alexandre tourna tranquillement la tête vers Ali et bu lentement une longue gorgée de sa bouteille. 

« Ici les humains sont plus simples qu’en France », répondit-il tout bonnement. 

« Ah ça! C’est sûr! Ça me fait penser au peuple d’Amazonie que j’ai  eut la chance de rencontrer il y a quatre ans… »

Mais Hyacinthe n’écoutait plus. Les flammes que l’étreinte d’Ali avaient atténué, n’avaient pas suffit à éteindre le feu. Son esprit, embrumé, retraçait la journée, son altercation avec le reporter. Elle pensa à Alamar malgré elle, malgré la volonté de ne pas parler travail.  Elle se sentit soudain inutile. Trop fragile. Pas assez forte. La route devant elle parut brusquement trop longue, trop lente, hors d’atteinte. Elle se jugea si petite face à ce mastodonte pollueur tueur tricheur d’Alamar.  

L’alcool coulait dans sa bouche, dans sa gorge, sur ses lèvres. Sa tête était tournée vers les chanteurs amateurs, mais elle ne les entendait pas non plus. Le visage de Lucas apparut parmi les clients. Elle tressaillit. Ça recommençait. 

« Tu as merdé ».

Les mots crus et durs d’Ali s’incrustèrent dans son esprit. Son regard sévère et déçu. Elle n’y arriverait pas. Elle foirait tout ce qu’elle faisait. Comment pouvait-il compter sur elle? Elle, ce boulet. L’ivresse grignotait chaque minutes un peu plus ses pensées. Inhibait sa raison. Ressortait ce qui était refoulé, bien caché dans un coin sombre qu’elle avait pris soin de cadenasser. 

« Ca va? »

La voix d’Alexandre murmura à ses oreilles. Hyacinthe tourna la tête vers lui et tomba sur deux yeux qui l’étudiaient. Elle hocha la tête. 

Ali revint avec de nouvelles bières. Hyacinthe s’en empara et se leva.

« Je vais aux toilettes », mentit-elle.

Puis, elle se dirigea vers la salle couverte et s’accouda au bar. Elle ressentait le besoin de s’extraire des regards pesants d’Ali et d’Alexandre. De ces regards inquiets. De ces regards qui la renvoyaient face à la frêle personne qu’elle était. Un petit groupe s’amusaient à jouer aux fléchettes près du bar. Elle les observa, distraitement. L’un d’eux la surprit et lui fit signe de les rejoindre. 

Leurs grands sourires bienveillants convinrent Hyacinthe de se mêler à eux et ils organisèrent un petit tournoi. Leurs anglais n’était pas mauvais et ils discutèrent gaiement tout en essayant de planter dans la cible les petites pointes acérées. Le perdant commanda une nouvelle tournée. Puis, le perdant de la partie qui suivit, devait aller chanter devant tout le monde. Malgré toute sa volonté, Hyacinthe se retrouva dernière. 

Mais cela faisait déjà quelques temps qu’elle n’était plus elle-même, aussi, suivit des hommes et des femmes, elle prit la direction de la scène extérieure. La bière à la main, le visage impassible, elle s’immisça près du gérant du karaoké et lui chuchota quelque chose à l’oreille.  

Les premières notes de guitare de What’s up de 4 non blondes raisonna dans la nuit. Oubliant où elle se trouvait, en Tanzanie où ce groupe californien n’était peut-être pas connue, Hyacinthe s’empara du micro et se positionna au centre de la toute petite scène. Ses compagnons de jeu s’installèrent à ses pieds, riants comme des enfants. Oubliant toute la honte qu’elle devrait ressentir à ce moment-là, oubliant Ali et Alexandre, oubliant la situation. S’oubliant elle-même, elle commença à chanter, grisée par tout ce qu’elle venait de boire. Comme au bon vieux temps. 

« Twenty-five years and my life is still, 
Trying to get up that great big hill of hope
For a destination
And i realized quickly when i knew i should
That the world was made up of this brotherhood of man
For whatever that means »

Sa voix, au début instable, se fixa au gré des paroles et des émotions que le morceau lui procurait. Elle ne l’avait pas choisi par hasard, non. C’était son hymne depuis trois ans. Ses pieds, plantés au plancher, se mirent à bouger petit à petit. Les tanzaniens à ses pieds l’encourageaient.


« And so i cry sometimes
When i'm lying in bed
Just to get it all out
What's in my head
And i am feeling a little peculiar
And so i wake in the morning
And i step outside
And i take a deep breath and i get real high
And i scream at the top of my lungs
What's going on? »

Hyacinthe inspira puissamment et éleva la voix. Des paires de mains s’étaient levées dans son public. On reprenait la chanson avec elle, au loin. 


« And i say. hey hey hey hey
I said hey. what's going on? 
And i try. oh my god do i try
I try all the time. in this institution
And i pray. oh my god do i pray
I pray every single day
For a revolution! »

Hyacinthe se laissa happer par la chanson, l’incarnait. La comprenait, la vivait. Serrant le micro dans ses mains, elle se déplaçait, cherchant dans l’assistance une réponse à ses questions. Ses yeux, possédés eux aussi, tombèrent sur ceux médusés d’Ali et d’Alexandre. Le groupe des fléchettes criaient pour l’accompagner, l’enivraient, la poussaient dans ses limites. Elle leur tendit le micro où ils baragouinèrent les paroles qui s’affichaient sur un petit écran. 

Puis, le morceau s’envola, avec la voix de Hyacinthe. 


« And i scream at the top of my lungs
What's going on? »

Les larmes lui montèrent aux yeux, sa voix s’écorcha. C’était sa chanson. C’était sa chanson pour lui. C’était son cri de désespoir. Son message d’alerte, son coup de gueule. Son cri de rage. De douleur. De deuil. Ses yeux s’étaient fermés, sa main empoignait sa chemise, à l’endroit de son coeur. Elle était seule. Seule au monde. Terriblement seule. 

Puis la chanson se calma, c’était la fin. Les dernières notes se firent presque murmures. Sa parole s’éteignit. Des hurlements joyeux retentirent autour d’elle, mais elle était ailleurs. Son coeur s’était mit à battre contre ses tempes et sa vision se brouillait. Elle posa le micro, descendit les deux marches et fonça droit à travers les tables pour fuir. Il lui sembla qu’on l’appelait, mais elle ne répondit pas. 

Hyacinthe traversa le patio, la salle du bar et se retrouva dehors, dans la rue. Elle vida sa bouteille, les joues humides, les mains tremblantes, le souffle court. L’ancienne Hyacinthe avait refait surface ce soir-là. Elle s’assit en titubant sur le trottoir, manquant de s’étaler de tout son long dans la poussière. Puis, elle observa le ciel tanguer, les étoiles danser, l’encre noire tout dévorer. Elle avait bu, beaucoup trop bu. Trop vite. Elle avait tenté de se réfugier à nouveau. Un gémissement s’échappa de sa gorge et elle se courba sous l’effet de la douleur qui lui comprimait la poitrine. 
Une main chaude se posa sur son épaule, un bras l’entoura. Une présence réconfortante et arrimée au sol la recueillit telle une petite chose délicate et vulnérable contre elle. 

« Tout va bien », souffla Ali près d’elle. 

Hyacinthe se sentit loin de chez elle, loin de sa maison, loin de sa vie, comme un animal soudain apeuré, aveuglé par les phares d’une voiture. 

« Je savais que ça ne serait pas une partie de plaisir pour toi, reprit-il tout bas. Et j’aurais jamais dû te dire ça aujourd’hui. J’ai déconné. Je m’en veux ». 

La jeune femme le repoussa.

« Arr… Arrêtes un peu! C’est à moi… de gérer ça. Toute seule. Comme une gr…ande. Pas besoin de ta pitié ». 

Ali fronça les sourcils.

« Je n’ai pas pitié de toi »

« Alors arrête d…de me regarder comme ça! », s’énerva-t-elle. 

Hyacinthe se releva péniblement, et vacilla sur ses jambes. Mais une main ferme sur son épaule la stabilisa. Elle se retourna vivement et fusilla Alexandre du regard.

« j’ai pas… pas besoin de garde du corps! », vociféra-t-elle, méprisante. 

Le regard calme et impassible du brun la fit perdre le peu de contenance qu’il lui restait. 

« Tu comprends pas hein? Toi tu peux pas comprendre ce que c’est les sentiments. T’as l’air d’avoir l’âge mental émotionnel d’une huître. C’est… quoi ton problème? T’es handicapé senti…mentalement? T’es pas humain? »

« Hyacinthe… », l’appela doucement Ali. 

« Hyacinthe, Hyacinthe… Hyacinthe elle dit ce qu’elle pense, elle a pas le droit? »

Une lueur fugace se dessina dans les iris d’Alexandre assombries par la nuit. Le vent s’était levé, faisant tanguer le petit drapeau accroché au-dessus de la porte du bar. 

« Allez on rentre », déclara Ali en prenant la direction de la route pour se diriger vers l’hôtel. 

« Et si moi j’ai envie de rester? », le défia-t-elle, le menton relevé. Elle n’avait pas envie de rentrer, de se retrouver seule avec ses pensées, avec ses blessures, avec ses angoisses. Elle voulait encore se soulager, profiter de l’accalmie. D’un moment d’insouciance. Ali lui adressa un regard noir.

« C’est hors de question »

« Ah ouais, t’es mon père maintenant? Tu crois que j’ai besoin d’un père peut-être? »

« Cesses de te comporter comme une gamine! »

Sa voix avait tonné, sèche et ferme dans la nuit chaude. Hyacinthe sentit la colère mêlée à l’appréhension d’Ali et elle en eut la parole coupée. Malgré les valeurs de l’alcool, elle avait reconnu cette air, celui qu’elle avait vu tant de fois sur son visage. Celui de la peur. De la crainte de la voir un jour dépasser les bornes, et de ne plus être en mesure de la retenir. Cet air lui donnait des frissons et ressentir une tristesse abyssale. 

Sans dire un mot de plus ils se mirent à marcher. La démarche engourdie de Hyacinthe rendait plus long leur périple. Alexandre n’avait pas répondu à ses remarques cruelles. Son grand dos disparaissait par moment dans la nuit, entre les rares réverbères. Une fatigue éthylique s’abattit bientôt sur la jeune femme, la faisant grogner mollement, ralentir le pas. 

« A ce rythme-là on va pas y arriver », s’agaça Ali en se retournant les mains sur les hanches. 

La haute silhouette d’Alexandre fit volte face, engloutit les quelques mètres qui les menaient à Hyacinthe, et, dans une succession de gestes habiles, la hissa sur son dos. 
« Accroche-toi », lui commanda-t-il. 

Hyacinthe, qui n’était plus qu’une poupée de chair et d’os, obéit sans rien dire et se laissa aller contre lui. 

Ils reprirent la route dans une cadence plus rapide et arrivèrent bientôt le long de la route côtière les menant à l’hôtel. Les yeux de la jeune femme s’étaient fermés, et elle se sentit partir dans un sommeil nébuleux assez rapidement sous le contact chaleureux d’Alexandre. 

« … est comme ça? Si triste? », entendit-elle en s’éveillant légèrement dans une sorte de brouillard. Le dos du grand brun avait raisonné contre sa poitrine. Ali soupira. 

« Elle t’a parlé de Lucas? » 

« Non »

« Ce serait plutôt à elle de t’en parler, mais la connaissant elle ne le fera pas, et je pense que c’est mieux que tu saches dans quoi tu t’es vraiment embarqué… Au cas ou. Lucas était son frère jumeau. Il est mort il y a trois ans maintenant dans une explosion sur une plateforme offshore d’Alamar, au large de l’Angola. Trois personnes sont mortes ce jour-là, mais l’affaire a été classée rapidement. Ils ont r—conclut à une fuite de gaz. Une enquête journalistique a été menée en parallèle et a soulevé que la boite avait pris la décision de forer un peu trop loin, tout en mettant la sécurité de côté. Ce qui est, strictement interdit. Mais tout a été fait pour étouffer l’affaire ». 

« Le frère de Hyacinthe est mort à cause d’Alamar? », murmura Alexandre comme pour lui-même.

« C’est ça. Ça n’a pas été facile pour elle, d’autant plus qu’ils étaient très proches… j’ai dû la ramasser à la petite cuillère. Son déménagement lui a fait un grand bien, mais venir ici allait forcément raviver de vieilles douleurs ». 

Le coeur de Hyacinthe se serra dans sa cage thoracique. Il savait. Maintenant il savait son secret. Celui qui la rongeait depuis trois ans. Elle avait été privé d’une partie d’elle-même. On lui avait arraché sa moitié. Son coeur était en lambeau depuis. Elle en avait voulu à la terre entière. Puis, elle avait canalisé ce sentiment-là dans son engagement pour les sujets environnementaux et de biodiversité. 

Le bruit d’un moteur de mobylette éclata dans la nuit et réveilla complètement la jeune femme qui reprenait le chemin des limbes mouvantes du sommeil alcoolisé. 

La pétarade mourut à quelques mètres d’eux et Hyacinthe sentit le corps d’Alexandre se tendre soudainement. 

« Eh, qu’est-ce que vous voulez? », s’exclama Ali. 

La jeune femme releva la tête juste à temps pour apercevoir une arme briller sous la lune avant qu’Alexandre ne la dépose sur le sable du bas côté dans un mouvement rapide. Deux hommes approchaient d’eux, d’un pas de hyène dans la nuit.

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Maric
Posté le 15/04/2022
Chapitre magnifique, tout en émotion. J'ai mis la chanson de Hyacinthe en le lisant et quelle surprise en découvrant qui était Lucas, je m'attendais à autre chose (petit ami) mais l'émotion n'en était que plus grande. Bravo
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