Wargad

Notes de l’auteur : Il s'agit de l'un de mes chapitres préférés donc j'espère qu'il vous plaira également! :)

CHAPITRE 5

Wargad

 

Malgré la lenteur causée par ma blessure à la jambe, Edward Kendrick ne sembla pas dérangé d’être ralenti et continua de sourire patiemment. Je remarquai qu’on passait de nombreux hommes armés, des gardes ou des chevaliers, et des femmes qui portaient des robes similaires à la mienne, aux couleurs variées. Elles transportaient des paniers de linges, de nourriture ou des assiettes de porcelaine.

— Emmène ces couverts à la cuisine, veux-tu, ordonna l’une d’elle à une jeune femme qui partit dans la direction opposée que celle dans laquelle on se dirigeait.

Je lançai un regard à cette jeune femme qui passa par une porte discrète.

On arriva enfin dans la pièce où ce « Connétable Durand » m’attendait. Il y avait une grande table ronde en bois, entourée de beaux sièges, dont deux qui étaient plus impressionnants. Il y avait plusieurs armoiries tout autour de la pièce mais… je n’en reconnus aucune.

Le Connétable Durand, qui avait des cheveux et une barbe noirs grisonnants, leva ses yeux bleu électrique lorsqu’on entra. Il s’empressa de pousser hors de ma vue plusieurs messages. Kendrick m’aida à atteindre une chaise et me laissa m’asseoir.

— Qui es-tu ? demanda le Connétable Durand d’une voix menaçante, me regardant de haut.

— Voyons, Durand, inutile d’essayer de l’intimider, elle est déjà suffisamment terrorisée comme cela, fit son collègue.

— Je voudrais savoir ce qu’une jeune femme inconnue faisait autour du palais d’Azraald et du chêne alors qu’on est en guerre ! Surtout, transportant des insignes qui ne lui appartiennent pas !

Azraald ? Était-ce le nom de la cité ? Un chêne, voulait-il dire le Bilderŵ ? Une guerre ? Quels insignes ?

Le Seigneur Kendrick soupira et se tourna vers moi, tentant d’être plus raisonnable et plus calme que ce connétable.

— Mademoiselle, nous comprenons parfaitement votre frayeur, mais nous souhaitons seulement comprendre. Peu importe ce qu’il vous est arrivé, nous ferons notre possible pour vous aider.

Je les fixai longuement. Le silence se fit de plus en plus lourd et il était évident que Durand allait bientôt m’embrocher avec son épée si je ne disais pas rapidement quelque chose.

— Si… je refuse de parler… que me ferez-vous ? demandai-je d’une voix moins confiante que ce que j’espérais.

— On te fera parler, petite, répliqua le connétable sans hésitation.

— Vous voulez dire que vous allez me torturer pour des réponses. Je n’en ai pas. Je ne– je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je ne sais même pas où je me trouve.

Ils se lancèrent un regard confus. Ma panique prit le dessus :

— Je… où sommes-nous ? Quel est cet endroit ? m’enquis-je précipitamment.

— Nous sommes au palais d’Azraald, répondit le Seigneur Kendrick.

— Non, je– je ne connais pas… On… on est toujours à Dareia, n’est-ce pas ?

— Évidemment, continua-t-il.

Je soupirai de soulagement mais avant que je ne puisse demander quoi que ce soit d’autre, Durand intervint une nouvelle fois :

— Quel est ton nom ?

— Je… je m’appelle Prudence Bunker–

Ma voix se coupa. Je réalisai trop tard mon erreur. Donner mon nom était risqué si l’Impératrice de Sombor en avait après moi, ou ce sorcier qui était apparu dans la brume noir.

La mâchoire de Durand se serra, il ferma les poings. Kendrick lui lança un regard rapide. J’avais l’impression qu’ils venaient d’échanger une conversation entière dans un silence parfait.

Le connétable se releva brusquement et alla chercher un paquet emballé dans un tissu épais. Il le ramena sur la table et repoussa le vêtement pour que je puisse voir. C’était mon arc et mon carquois !

Je m’approchai pour les prendre mais il tira sur le tissu pour les écarter. S’appuyant nonchalamment contre le bord de la table, il fit barrière entre moi et mes armes. Il prit une flèche, brisé en deux et examina attentivement la pointe, puis l’empennage rouge.

— C’est une flèche de bonne qualité, destinée à la chasse. Que faisait-elle dans ta jambe ?

— J’ai été attaquée, répondis-je calmement.

— Par qui ?

— Je… ne sais pas.

— Qui t’a attaquée ? répéta-t-il en laissant tomber la flèche sur la table.

J’observai un instant le projectile brisé. Je me souvenais parfaitement d’Omri. Son regard sombre et envoutant, si froid après qu’il ait révélé sa véritable nature. Il travaillait pour l’Impératrice de Sombor.

— Je ne sais rien de l’Impératrice de Sombor, murmurai-je en haussant les épaules. Je ne sais pas ce qu’elle me veut.

— Sombor ? répéta Kendrick d’un air confus.

— Et ça ? continua Durand, pointant mon arc et mon carquois rempli de flèches. Je connais bien les armes, et pourtant, je n’ai jamais vu un tel arc. Il est puissant, léger, fait par un expert sans nul doute. Ces flèches et ce carquois sont exceptionnels par leurs qualités, et aussi par le fait qu’ils soient complètement inconnus à Dareia.

— Wargad, corrigeai-je.

— Quoi ?

— Wargad, pas Dareia. Vous devez penser que les continents de Sehaliah et Galatrass ont disparu il y a des millénaires, n’est-ce pas ? C’est la raison pour laquelle vous dites « Dareia » comme si votre monde était le seul qui restait mais… C’est faux. Vous n’avez pas d’elfes… à Wargad ?

Bouche-bée par mes paroles, ils se tournèrent l’un vers l’autre. Un choc horrifié passa sur leurs visages.

— Un instant… es-tu en train de dire… que tu n’es pas… de Wargad ? Que tu viens… d’ailleurs ? chuchota Kendrick, comme si prononcer ces mots plus fort rendrait la réalité plus palpable et plus effrayante.

Je levai les yeux vers eux, et haussai légèrement les épaules, sans savoir quoi répondre.

— Je crois. J’ai… grandi dans le pays de Sehaliah mais… ici… c’est Wargad, n’est-ce pas ?

Un long silence suivit mes mots, comme pour confirmer que j’étais bien à Wargad, l’un des mondes de Dareia.

Kendrick posa une main sur l’épaule de Durand, lourdement, comme s’il n’arrivait pas à contrôler son corps ou le poids qui venait de tomber sur leurs épaules. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose quand un garde entra dans la salle.

— Seigneur Durand, Seigneur Kendrick, Myrddin vient d’arriver !

Ils se redressèrent immédiatement et s’empressèrent après le garde pour aller voir ce « Myrddin ». Ou alors ils étaient soulagés de ne plus me voir pour le moment. Un instant, Myrddin, comme dans les légendes–

Durand se retourna vers moi, pointant un doigt autoritaire.

— Toi ! Ne bouge pas, compris ?! On revient dès que possible avec Myrddin qui devrait comprendre ce qu’il se passe ! Et toi ! continua-t-il en pivotant vers le garde qui sursauta. Garde un œil sur elle, fais-en sorte qu’elle ne s’échappe pas !

— O-oui, sire !

Ils quittèrent la pièce et je soupirai profondément, me laissant tomber au fond de mon siège. Je fixai la plus grande bannière accrochée au mur face à moi. Un grand drapeau bleu avec un dragon doré et un lys argenté. Comme sur le katakh.

— De quelle armoirie s’agit-il ? demandai-je.

— Q-quoi ? hésita le garde, qui perdait des années de sa vie sous le coup du stress d’une mission confiée par le Connétable Durand en personne.

— Ce drapeau, c’est le plus imposant parmi toutes les armoiries qui se trouvent dans cette salle. De quoi s’agit-il ? continuai-je avec un sourire patient, pointant le blason en question.

Il suivit mon regard, cligna des yeux d’un air incrédule, puis me fixa de nouveau.

— C-c’est l’armoirie du Royaume de Melahel, évidemment… Notre royaume.

Je me trouve donc près de la cité d’Azraald, au Royaume de Melahel, dans le pays de Wargad. J’espérai que c’était un mauvais rêve et que j’allais bientôt me réveiller. Malheureusement, la douleur lancinante dans ma jambe ne pouvait pas être une illusion.

— Et celui-là ? m’enquis-je en me tournant vers l’autre côté de la salle.

Il s’approcha et suivit du regard la direction que j’indiquais. Je me relevai et mis trop de poids sur ma jambe qui me lâcha. Je m’effondrai avec un cri mais le garde eut le réflexe de me rattraper. Avant qu’il ne puisse ouvrir la bouche, j’attrapai sa tête et le frappai contre le bord de la table. Il s’écroula sur le sol et je me relevai complètement, grimaçant à la douleur perpétuelle dans ma jambe.

— Désolée… mais je ne leur fais pas confiance… murmurai-je en prenant mon arc et mon carquois.

Essayant de maîtriser ma jambe boiteuse et la grimace sur mon visage, je me dirigeai vers la porte. Les deux gardes les plus proches avaient le dos tourné à moi et étaient plongés dans une discussion angoissée à propos d’un orage violent. Je me faufilai aussi discrètement que possible en dehors de la salle et m’éloignai aussi vivement que me le permettait ma jambe. Sur le chemin, j’attrapai un panier de linge et baissai le visage pour le cacher avec mes cheveux et agir comme toutes les servantes du palais. Je pris la direction des cuisines, d’après ce que j’avais entendu plus tôt. Des chevaliers me lancèrent des regards étranges, sans doute à cause de ma jambe boiteuse et des armes dans mon dos mais ils ne firent pas le moindre commentaire. Ils devaient penser que j’étais juste bizarre.

Il y a deux ans, Milly et moi avions décidé de nous rendre à une fête noble qui se déroulait sur un grand domaine viticole. On était de toute évidence non invitées, habillées de nos plus jolies tenues mais qui étaient à peine assez correctes pour passer pour des servantes. Cependant, pendant la totalité de la fête on agit comme si on avait été invitées et appartenait au rang de ces aristocrates – on reçut des regards étranges, mais personne ne doutait que notre assurance n’avait pas été acquise par des années passées auprès de ces gens.

— Hé ! Toi ! s’écria une voix.

Je me glaçai de terreur. Je me retournai. Une femme plus âgée et à l’air courroucé s’approcha. Je déglutis quand elle se retrouva face à moi, mains sur les hanches et sourcils froncés :

— Ne baille pas aux sornettes et dépêche-toi de descendre à la buanderie chercher du linge propre ! Myrddin vient d’arriver et sa chambre n’est pas encore prête ! brama-t-elle avant de repartir aussi sec, donnant des ordres à toutes les servantes qu’elle croisait.

Je me remis à respirer et je tournai les talons, marchant vite tout en essayant de ne pas paraître suspecte. Je finis par trouver la porte discrète que la servante avait prise plus tôt et je m’empressai de descendre les escaliers. Comme ce à quoi je m’attendais, cela mena aux couloirs destinés aux servantes, et droit vers les cuisines. J’abandonnai le panier de linges au sommet d’une pile et continuai ma route vers les odeurs épicées et les ordres lancés à qui mieux-mieux. La chaleur presque étouffante de la cuisine, et les femmes qui rigolaient à pleine gorge me rappelèrent la cuisine d’Hilda et Adela, à l’auberge du Roi Doré…

Le feu qui brûlait dans l’âtre attira mon regard. L’auberge, ma maison, ma mère, avaient été réduites en flammes.

Mon sourire disparut.

Je vis la porte ouverte sur l’extérieur. J’attrapai une cape qui traînait sur une chaise et je sortis sans un regard par-dessus mon épaule. J’étais dans une cour et plusieurs chariots, pour la plupart vides, étaient alignés et se préparaient au départ.

— Tout a été chargé !

— Je vais prévenir les gardes de nous ouvrir le portail !

Les voix résonnèrent et après un coup d’œil autour de moi, je grimpai à l’arrière du dernier chariot. J’attendis un instant, mais personne ne se soucia de ma présence, assise à l’arrière d’un véhicule. J’entendis le grincement lointain de grandes grilles métalliques qui s’ouvraient et les attelages commencèrent à quitter l’enceinte du palais, leur livraison terminée. Certaine que personne ne me verrait, je me glissai derrière la toile pendant que mon transport continuait sa route vers la cité.

Au moment où les grilles se refermèrent, un brouhaha provint du palais et je vis plusieurs gardes courir dans tous les sens. La douce voix du Connétable Durand fit échos :

— Retrouvez-la sur le champ ! Elle doit être cachée quelque part !!

Soupirant de soulagement de m’éloigner de ce palais, je m’appuyai contre la paroi du chariot, glissant mon arc et mon carquois de mon épaule pour être plus confortable. Je serrai l’arc contre moi, cachant mon visage contre mes genoux relevés.

J’avais si peur, mais tant que je ne savais pas ce qu’il m’arrivait, je ne pouvais pas craquer. Je devais confirmer où je me trouvais, et peut-être essayer de rentrer à Sehaliah… même si tout ce qui m’y attendait étaient des cendres et des ennemis.

Lorsque les attelages s’approchèrent de la cité, je descendis. Les marchands continuèrent leur chemin en prenant une autre route qui contournait la capitale.

Une immense cité s’étalait sous mes yeux. Un fleuve venait du nord et se divisait en deux courants qui séparaient la ville en trois. La partie entre les deux rivières était le cœur de la cité et même d’ici, j’apercevais une énorme place.

Malgré la douleur dans ma jambe, j’avançai vers cette ville immense et dévorai des yeux tout ce que je voyais. Les femmes portaient des paniers et les hommes transportaient des brouettes remplies de nourriture, matières premières, ou des armes… La ville était structurée en quatre grandes avenues qui partaient de la grande place, et chaque artère donnait des dizaines et des dizaines de rues étroites et tortueuses.

Plus j’approchai du centre, plus l’animation était chaleureuse. Mais la beauté de la grande place me fit oublier la foule : une grande fontaine représentait des dragons qui crachaient élégamment de l’eau, elle était décorée de sceaux et blasons et elle était entourée de bancs de marbre blanc. Sur les murs extérieurs d’un immense immeuble sur ma gauche, trois drapeaux pendaient. Une imposante bannière noire était drapée sur la rambarde du grand balcon.

L’animation était due aux étalages du marché et beaucoup d’habitants se promenaient de stands en stands, un panier au bras. Je commençai à avancer à travers la foule, chaque marchand cherchant à me vendre leurs produits :

— Regardez-moi ces beaux légumes !

— Et ces poissons ! cria un autre. Il est pas beau mon poisson ?!

Malgré la situation dans laquelle j’étais, je ne pus m’empêcher de sourire. Cela me rappelait les journées de marché à Lamania…

Plusieurs gardes arrivèrent sur la place, mains sur les pommeaux de leurs épées. Je m’empressai de baisser le visage, déjà caché par la capuche. Je me penchai vers le premier étalage qui se trouvait là, faisant mine d’admirer les bougies. La vendeuse était occupée avec une autre jeune femme. Je lançai un regard aux gardes qui continuèrent leur chemin sans me voir.

Un soupir de soulagement m’échappa. Je me retournai pour partir dans l’autre direction mais percutai quelqu’un. Ma jambe me lança et je manquai de tomber. La personne m’attrapa le bras pour me maintenir debout.

— Tout va bien ? Vous êtes blessée ? me demanda le garde dans lequel je venais de rentrer.

J’avais été si préoccupée par le groupe de gardes que je n’avais pas réalisé qu’il y en avait d’autres éparpillés sur toute la place.

Il fronça les sourcils à mon silence continu. Je tentai de reculer et rentrai dans une autre personne qui se trouvait derrière moi. L’homme posa une main sur mon épaule, tout en gardant celle du garde à distance.

— Te voilà, je t’attendais, dit le jeune homme dans lequel j’étais rentrée avant de se tourner vers le garde. Veuillez excuser mon amie, elle est si petite qu’elle arrive toujours à se faufiler et à se perdre dans la foule.

Je levai les yeux pour le foudroyer du regard mais il sourit d’un air charmant. Le garde se contenta d’hocher la tête et continua son chemin. Le jeune homme qui m’avait aidée était grand et imposant, avec des cheveux blonds cendrés et ébouriffés, et des yeux chocolat.

Une fois le garde éloigné, je repoussai la main qu’il avait gardée sur mon épaule. Il baissa son regard vers moi, et un sourire amusé apparut sur son visage.

— De rien, je suis ravi d’avoir aidé une jeune femme qui sache faire preuve d’autant de gratitude, ironisa-t-il.

— Je ne t’ai pas demandé d’aide.

— Cependant, tu avais l’air d’en avoir besoin, continua-t-il.

Je m’éloignai, mon cœur battait fort. Mon regard ne cessait de parcourir la foule mais aucun garde ne me portait la moindre attention. Le jeune homme m’observa du coin de l’œil, puis me suivit aisément avec ses longues jambes.

— Si tu veux passer inaperçue parce que tu essaie d’échapper les gardes du palais, tu devrais arrêter d’avoir l’air aussi suspicieuse, suggéra-t-il.

Je me retournai vers lui si brusquement qu’il manqua de me rentrer dedans. Je levai la tête vers lui.

— Je n’ai pas l’air suspicieuse, répliquai-je. Et qu’est-ce qui te fait croire que j’essaie d’éviter les gardes du palais ?

Il haussa un sourcil, peu convaincu. Il lança un regard autour de nous si rapide et discret que je réalisai à quel point j’avais été empotée. Il tira rapidement ma capuche pour montrer mon visage puis passa à mes côtés pour m’offrir son bras. De cette façon, je serai cachée par sa silhouette. Après un moment d’hésitation, je posai ma main dans le creux de son avant-bras.

— Je t’ai tout de suite repérée, entre ta volonté de cacher ton visage et ta jambe boiteuse. De plus, c’est rare pour une jeune femme de porter des armes. Ce sont les gardes qui t’ont blessée ? Qu’est-ce que tu as fait pour les agacer à ce point ? Tu es une Agramienne ? demanda-t-il, sa voix devint plus dure.

— Qu’est-ce qu’une… Agramienne ?

La marche relativement calme qu’on avait commencée s’arrêta brusquement. Il me fixa, confus, comme s’il ne pouvait croire que quelqu’un pose une telle question. Plutôt que d’avoir à répondre aux questions qui allaient venir, je répondis à celles qu’il avait déjà posées pour le distraire :

— Quant aux gardes, ils… ce ne sont pas eux qui m’ont blessée mais je ne suis pas sûre qu’ils m’aient sur leur liste d’amis. J’ai entendu ce terme avant, mais qu’est-ce qu’Agram ? Je croyais que j’étais à Melahel ?

Il me toisa. Je vis dans ses yeux qu’il comprit que je n’étais pas d’ici et que quelque chose d’étrange se passait. Il lança un regard vers la forêt. Je me demandai rapidement si le Bilderŵ qui se trouvait de ce côté du portail avait provoqué la même tempête que lors de mon départ de Sehaliah. Il ouvrit les lèvres, mais avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, une alarme se mit à résonner.

Tout le monde s’immobilisa. Je me retournai quand tous les gardes se mirent à courir à l’autre bout de la place. Un cor fut soufflé. Ils hurlèrent l’ordre de quitter les lieux et l’instant d’après la panique se répandit comme une vague.

— Les Agramiens attaquent ! Barricadez-vous ! Les Agramiens attaquent !!

Tout le monde fuit en criant, les vendeurs quittèrent leurs étalages sans prendre leurs marchandises. Bousculée par la foule, la seule raison pour laquelle je pus restée sur mes pieds fut grâce au jeune homme qui me protégea de son corps.

— Qui sont ces gens ? Que se passe-t-il ?!

— Ce sont eux, les Agramiens, maugréa-t-il à voix basse.

Sans répondre, il m’entraîna vers l’extrémité de la place. Les gens accoururent dans les bâtisses et s’y barricadèrent. Au loin, j’entendis des chevaux au galop. Des hommes robustes se battaient contre les chevaliers, d’autres approchaient d’un air dangereux.

Le jeune homme me tira jusqu’à la forge. Deux feux brûlaient au fond, ce qui me permet de deviner des épées et des établis tout autour de nous. Il me lâcha le bras, ferma la grande porte en bois et la bloqua. Des pas précipités attirèrent mon attention.

— William ! Les Agramiens sont–

La jeune femme s’immobilisa en me voyant. Elle lança un regard à son ami qui m’avait aidée.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle d’un air suspicieux.

— Plus tard, Isolde, répondit-il. Où est mon père ?

— À l’étage.

Il soupira de soulagement puis se rendit à l’arrière du bâtiment, dans une autre pièce. Quand il revint, il nous ignora et se dirigea vers la fenêtre la plus proche.

— On dirait que les Agramiens ont réussi à pénétrer la ville mais ils sont retenus par les gardes, dit-il en observant du mieux qu’il put.

— Tant mieux, que ces monstres soient décimés par nos soldats, siffla-t-elle avec une grimace.

Elle se tourna vers moi et me regarda de haut en bas.

— Pourquoi est-ce que tu as fait entrer cette fille dans la forge ? Qui est-ce ? Tu travailles au palais, non ?

Je lançai un regard à ma tenue, sans doute la raison pour laquelle elle pensait que j’étais une servante du palais.

— Cette fille n’est pas d’ici, répondit William, s’approchant en me fixant d’un air sombre. Qui es-tu, et d’où viens-tu ?

J’ouvris et fermis la bouche, hésitant longuement.

— Je… vous remercie pour votre aide, mais je peux me débrouiller maintenant, déclarai-je en me dirigeant vers la porte.

À mon passage, il m’attrapa le bras et me repoussa en arrière. Je grognai à la douleur qui traversa ma jambe.

— Un orage éclate au-dessus du chêne et une jeune femme à la jambe blessée, qui ne connait ni Azraald, ni l’existence des Agramiens, se balade en se cachant des gardes du palais. Il est hors de question que je te laisse sortir d’ici avant que tu n’aies répondu à mes questions. Lorsque ce sera fait, si tu veux te jeter dans la gueule du loup, je ne te retiendrai pas.

Le silence résonna, à part pour le son des batailles, étouffé par la distance et les murs.

La jeune femme s’approcha et sourit d’un air aimable.

— Tu peux nous faire confiance. Je m’appelle Isolde Brodbeck. Et voici William Smith.

Elle m’offrit sa main tout en restant distante, comme si elle tendait à manger à un animal sauvage qu’on devait apprivoiser. Fronçant les sourcils, je me redressai et dis d’un ton sec :

— Je ne suis pas un animal, inutile de faire comme si j’en étais un.

Elle perdit son sourire, replia doucement ses doigts puis rapprocha sa main de son corps, comme si je l’avais brulée avec mes paroles. William eut un fantôme de sourire avant de s’adresser à moi :

— Tu connais nos noms, quel est le tien ?

— Je… je m’appelle Lily… mentis-je, restant sur mes gardes.

— Lily ? C’est mignon comme prénom. D’où viens-tu ?

Isolde était plus joviale que William. L’une était lumineuse de joie, et l’autre taciturne et distant. Isolde apportait de la chaleur et William, au contraire, un mur froid.

Comme je ne répondis pas à leur question, William intervint de nouveau :

— Tu ne sais vraiment pas ce qu’est Agram ? demanda-t-il d’un air suspicieux.

— Tu ne sais pas ? Comment est-ce possible ? s’enquit Isolde, confuse.

Un silence s’imposa et elle m’attrapa le bras.

— Pauvre enfant, elle a dû perdre la mémoire…

— Je n’ai rien perdu du tout ! m’écriai-je en reculant. C’est cette fée ! Et… et le Bilderŵ… !

— Le quoi ? Une fée ? répéta William, haussant un sourcil.

— Je veux juste rentrer chez moi, retrouver ma mère et ma vie d’avant !

Ils se regardèrent d’un air étrange. Je passai une main sur mon visage, désespérée. J’en avais assez de ce cauchemar atroce.

— Assieds-toi, fit Isolde.

Elle me guida à un tabouret et s’assit face à moi tandis que William resta debout, contre un établi, les bras croisés sur sa poitrine.

— Raconte-nous ce qu’il t’est arrivé, dit-elle doucement.

Je ne savais pas ce que je pouvais dire ou non, mais si je restais silencieuse, je n’apprendrais rien sur l’endroit où je me trouvais et comment rentrer chez moi. Et ce William m’avait aidée avant même de connaître mon identité. Même si j’avais l’impression qu’il l’avait seulement fait parce qu’il ne me faisait pas confiance.

— Vous… connaissez Sehaliah ? demandai-je d’une petite voix.

— Sehaliah est l’un des continents qui a été détruit il y a des siècles, répondit William d’un air confus.

— Il n’est pas détruit, et c’est d’où je viens.

Il déglutit et se tourna vers Isolde qui semblait aussi choquée que lui.

— Je… je ne sais pas vraiment pourquoi mais… mon village a été attaqué. Je me suis enfuie avec l’aide de… d’un ami. Il m’a emmenée à un endroit appelé le Bilderŵ.

— Qu’est-ce que c’est, ce Bidule ?

— Bilderŵ, corrigeai-je. Il s’agit d’un lieu sacré, un chêne immense et magique–

— Un chêne ? Comme notre chêne ?

— Votre chêne magique est appelé juste « chêne » ? maugréai-je.

— Écoute–

— Qu’est-ce que ce chêne a fait ? interrompit Isolde.

— J’ai… j’y ai rencontré une fée, qui garde ce portail… entre les mondes. Et elle m’a envoyée ici.

— Un portail, entre les mondes, gardé par des fées ? répéta William en fronçant les sourcils. Tu as conscience que tu sonnes complètement folle ?

— Tu as conscience que tu sonnes complètement inutile ? répliquai-je.

Il fit une drôle d’expression et se redressa brusquement, ne pouvant croire que je lui avais parlé sur ce ton. Il eut un petit rire de fond de gorge, presque ironique.

— Folle ou pas, tu as une sacrée audace pour t’adresser à moi comme ça, fit-il.

— Et tu es sensé être quelqu’un de spécial ? Un roi peut-être ? ironisai-je en désignant la forge autour de nous.

Il roula les yeux au ciel d’un air agacé. J’aurais presque souri, si Isolde n’était pas à nouveau intervenue, exprimant son impatience d’en apprendre plus :

— Donc, tu viens d’un autre monde, de… Sehaliah, c’est bien ça ? Pourquoi as-tu été envoyée ici ? Que t’est-il arrivé depuis ?

— La nuit dernière une tempête est arrivée de nulle part, cela devait être le portail du chêne, commenta William.

— Je ne me souviens pas vraiment de mon arrivée ici, quand je me suis réveillée, j’étais au palais. Des hommes arrogants et imbus de leurs personnes ont décidé de m’interroger et lorsque j’en ai eu la possibilité…

Je ne finis pas ma phrase mais c’était assez explicite pour qu’ils comprennent.

— Tu t’es enfuie du palais, c’est pour ça que tu es recherchée par des gardes. Qui étaient ces hommes qui t’ont interrogée ?

— L’un d’eux s’appelait Benbrick, ou quelque chose comme ça–

— Le Duc Kendrick ? Le maréchal du Connétable Durand ? fit William d’un air ahuri.

— Et l’autre était ce Durand.

Il se tourna vers Isolde qui secoua la tête.

— Qu’est-ce que le Connétable Durand et le Seigneur Kendrick voudraient savoir d’une complète inconnue ? s’enquit-elle.

— Les mêmes questions que vous, je suppose, intervins-je. D’où je viens, pourquoi, comment – malheureusement, je n’ai quasiment aucune réponse. Est-ce que… est-ce que vous connaissez quelqu’un qui… pourrait m’aider ? Me donner des réponses et me permettre de… rentrer chez moi ? murmurai-je, serrant les pans de ma robe nerveusement.

— Oui, au palais, tu devrais y retourner et demander au Connétable Durand de te pardonner pour ton impudence ! s’exclama Isolde. Il est l’homme le plus puissant de Melahel, il est le seul à pouvoir t’aider ! William–

Avant qu’elle ne puisse finir sa phrase, les escaliers de bois grincèrent. On se tourna vers un homme âge, courbé vers l’avant. Son visage était fatigué et ses traits étaient marqués par le tourment, mais il y avait suffisamment de William pour comprendre qu’il s’agissait de son père. Il s’arrêta en me voyant, et cligna des yeux, confus.

— William, qui est cette jeune fille ?

— Um, c’est… Lily, qui vient d’un autre monde et cherche un moyen d’y retourner, répondit-il.

Il le dit d’une telle manière que j’aurais pu croire qu’il se moquait de son père, si ce n’était pour le fait qu’il s’agissait de la stricte vérité (à part mon nom, mais il n’en avait aucune idée). L’homme ouvrit et ferma la bouche puis hocha la tête, comme si c’était normal.

— Ah.

— Elle était en danger lorsque les Agramiens sont arrivés, continua William.

— Je vois…

Son visage s’assombrit et il sembla perdu pendant un moment. Il se retourna pour remonter à l’étage mais s’arrêta au dernier moment.

— Lorsque la menace dehors sera écartée… j’ai entendu dire que Myrddin était de retour en ville.

— Je sais, papa, tu me l’as dit ce matin, fit William. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller le voir, mais j’irais dès que les Agramiens seront partis.

— Lothaire, intervint Isolde, on est occupés et je suis certaine qu’Émeline aurait besoin de votre compagnie pour se sentir rassurée pendant que la bataille fait rage.

— Bien sûr…

Il repartit, et je me tournai vers William qui garda sa mâchoire serrée.

— Il va bien ? demandai-je à voix basse.

Il me lança un regard froid et sombre. Je regrettai instantanément ma question.

— La guerre nous a beaucoup pris, répondit-il d’une voix dure comme la pierre.

— La guerre… contre… Agram ? hésitai-je, voix chevrotante.

— Ne te préoccupe pas de telles choses, fit Isolde d’un air rassurant en réalisant que j’avais peur. Si tu veux rentrer chez toi, tu devrais retourner au palais et demander à voir le Connétable Durand et Myrddin, je suis sûre qu’ils t’aideront.

— Qui est ce Myrddin ? La fée… a mentionné son nom, et ils ont parlé de lui au palais, continuai-je.

— Il s’agit du mage le plus puissant de Dareia, fit William.

Quand j’étais petite ma mère et Calador me racontaient les histoires de Cinq mages et sorciers puissants, immortels, appelés les Inedor, qui parcouraient tout Dareia pour guider et protéger ses habitants. Myrddin… Myrddin était l’un d’entre eux, mais… Ce n’était qu’une légende, un conte pour enfants.

Isolde prit mon silence pour de l’inquiétude. Elle pinça les lèvres avant de prendre mes mains dans les siennes pour me réconforter. Je grimaçai à la sensation étrange qui parcourut mon bras gauche. Cela attira l’attention d’Isolde et William qui observèrent ma main grisée d’un air confus, et inquiet :

— Ce n’est pas normal, qu’est-ce qui est arrivé à ta main ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas… lorsque je me suis réveillée, c’était–

Ma voix se brisa en un cri lorsque la douleur frappa mon corps et me fit tomber au sol. Isolde essaya de me retenir et William approcha pour m’aider à me redresser. Je lançai un regard paniqué à ma main qui tremblait de douleur.

— Qu’est-ce qui m’arrive… ? murmurai-je, sans espérer de réponse.

— Cela ressemble à de la magie… Tu penses qu’il s’agit d’un mauvais sort ? interrogea Isolde, levant son regard vers William.

— Un mauvais sort ? répétai-je. Mais… je viens seulement d’arriver ici, ça n’a aucun sens ! Je n’ai rien fait de mal !

— Peut-être est-ce un effet de ton arrivée à Wargad, cela peut ne rien être, ajouta-t-elle en tentant de me rassurer.

Je me tournai vers William, espérant qu’il affirmerait ces mots mais son visage resta grave.

L’alarme cessa de résonner, suivie d’un cor. Leurs sons étaient étouffés par la distance mais toute la ville l’entendit. William réagit enfin. Il soupira de soulagement, et me fixa d’un air méfiant.

— Les Agramiens ont été repoussés. Je devais partir à la recherche de Myrddin qui est enfin de retour à Azraald. Si tu veux, viens avec moi et tu pourras lui poser tes questions. Peut-être saura-t-il ce qu’il t’arrive.

— Est-ce qu’il pourrait… me faire retourner dans mon monde ? m’enquis-je d’une voix hésitante.

Ils se regardèrent rapidement puis William se tourna de nouveau vers moi, ignorant ma question. Il prit sa cape et la mit autour de ses épaules.

— Je pars tout de suite. Viens et tu pourras poser toutes les questions que tu veux à Myrddin.

Je soupirai. Après tout, je n’avais pas vraiment le choix… Au moins, Myrddin me permettrait sûrement de retourner à Sehaliah, s’il était aussi puissant que tout le monde voulait me faire croire.

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