Vide

Par Liné

Il m’est arrivé une histoire…

Je me baladais, un peu comme je pouvais dans cette ville étroite et puis. Et puis il y a eu cette cabine téléphonique. Un vieux truc en PCV. Ça m’a interpellé, comprenez : c’est une bécane qu’on voyait encore quand j’étais petit, quand… Mais qui, là, maintenant – ici et aujourd’hui – n’existe plus. Au fil des balades, je lorgnais un peu plus sur cette machine. Elle ne bougeait jamais. Je changeais d’angle, la regardais sous toutes ses coutures – à distance raisonnable – je m’en méfiais un peu – je me baissais, me torsionnais, faisais mine de tourner les talons et jetais un coup d’œil brutal par-dessus mon épaule : elle était bien là. Ancrée dans le béton et encastrée dans le décor, ce décor vide de ville étouffante. Elle me narguait. Je voyais bien qu’elle me narguait.

Alors, petit à petit, je me suis approché. Doucement, d’abord, et puis le courage m’a gagné. L’autre ne bronchait pas : il n’y avait que quelques passants qui m’observaient, parfois, faire des ronds de jambe autour de la cabine. Certains me décochaient des sourires entendus que je ne comprenais pas…

Plus je m’approchais, plus elle grandissait. La cabine. Mais, au final, elle n’était pas si impressionnante que ça. Deux plaques en verre collées contre un mur, des touches métalliques, des gros fils gris comme des tubes à respirateurs artificiels. Et le clou du spectacle, le combiné sagement posé dans son… Dans son truc, là, attendant qu’on l’empoigne et qu’il serve enfin à quelque chose.

Alors je l’ai fait. Vous allez pas me croire mais si, je l’ai fait. Je me suis glissé entre les plaques en verre, j’ai agrippé le combiné, l’ai collé contre mon oreille, j’ai entendu les « biiips – biiips » de la tonalité, cette tonalité qui m’a emporté vers mon enfance, et là… Et là, il ne s’est rien passé. Rien d’autre qu’un bruit étouffé au creux de mon oreille, et que personne n’entendait. Sauf moi.

Pour ne pas perdre la face, j’ai composé un numéro. Au hasard. Et tandis que mes doigts s’enfonçaient dans les touches métalliques, m’entourant de ce cliquetis que je ne savais pas m’être aussi familier, je me suis dis… j’ai pensé… Je me suis dit, « Sébastien, c’est une mauvaise idée ». Je ne comprenais toujours pas pourquoi je me méfiais autant. J’ai laissé la sonnerie couler dans mon oreille. J’étais incapable de raccrocher.

A l’autre bout du fil, une voix a fait : « Allô ? ». Une voix humaine – ça changeait de la tonalité, et ça changeait des bruits de la ville. J’ai balbutié quelque chose, rien de très intelligent et, pris de panique, j’ai raccroché. D’un coup – « clac ! ». Je suis resté immobile, la main sur le combiné, avec les « Allô ? Allô ? » de l’inconnu au loin, comme l’écho d’une fuite. J’ai écarquillé les yeux, j’ai souri… et j’ai éclaté de rire. Un vrai rire nerveux, du genre qui vous secoue les omoplates et vous donne le hoquet.

J’ai pas réfléchi. J’ai repris le combiné, j’ai composé un nouveau numéro, et très vite une autre voix est venue se lover dans mon crâne. J’ai dit :

- Bonjour, le lapin du pasteur a pensé que c’était une mauvaise idée d’aller boursoufler les pétunias. Mais il ne vous en veut pas, il a transmis vos oreillettes à la bergère.

J’ai raccroché, « clac ! », et j’ai explosé de rire. Une libération – c’est ce que j’ai ressenti. Une douleur s’est logée entre mes côtes. J’avais du mal à respirer. J’ai cru que, pour ne pas étouffer, ne pas étouffer pleinement, il fallait que je recompose un numéro. Que je tente un nouveau canular.

C’est ce que j’ai fait, et d’une main fébrile. Allez savoir pourquoi. Cette fois, je n’ai pas attendu. Dès que la sonnerie s’est arrêtée, j’ai crié :

- Bonjour ! Je vous appelle d’un hôpital psychiatrique ! J’ai des idées noires plein la tête et je n’arrive plus à insérer les couleurs !

J’ai raccroché. J’ai ri, et j’ai pleuré aussi, un peu. Derrière moi, un infirmier est repassé et m’a donné une petite tape sur l’épaule.

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