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Par Sorryf

Lundi 12  juillet 2027

J’ai essayé de raisonner mon copain le lendemain, le jour d’après, mais il n’y avait rien à faire, rien ne le faisait changer d’avis. Il écoutait mes arguments poliment, puis il me disait merci de ne pas le dénoncer alors que j’étais contre l’idée. Je ne savais plus quoi lui dire. Au départ, je pensais que Liam faisait ça en quelque sorte pour me prouver quelque chose. Son engagement contre le clonage, égocentriquement j’ai toujours pensé que c’était à moi qu’il était dû, et que là, en suivant ses principes littéralement à son corps défendant, il cherchait à me prouver qu’il considérait les clones, et donc moi, comme humains. Ce n’était pas nécessaire ! Liam n’avait rien à me prouver ! Je m’en moquais de son clone, je voulais que mon copain puisse marcher à nouveau, qu’il puisse me prendre dans ses bras. Mais quand je lui disais, ça l’atteignait pas. J’ai fini par comprendre que je me trompais sur sa motivation.

Alors j’ai ensuite cru qu’il agissait réellement par altruisme, qu’il voulait sauver cet être coûte que coûte. Je pense que c’est ce qui motivait Soledad : sauver quelqu’un. Quelque part, donner une vie. Et aussi faire un peu de bruit, secouer le monde. En les écoutant parler deux minutes, je me rendais tout de suite compte que toutes les idées, elles venaient de Liam, c’était lui qui entrainait Sol, pas l’inverse. Et Soledad reprenait vie. Méchamment, ça m’agaçait. Arrête de soigner les gens Liam, occupe-toi de toi.

Mais en réalité, il n’avait pas mis au point ce plan fou par pur altruisme, ni pour distraire sa Sol-Sol, et au fond je le savais bien. Aussi absurde que ça puisse paraître, il manigançait avant tout pour ne pas se faire greffer. C’était incompréhensible… Ha, qu’est-ce que j’essaie encore de dissimuler ? Moi plus que quiconque, je savais bien que ça n’avait rien d’incompréhensible. Liam ne voulait plus de son corps, et je savais exactement pourquoi. Seulement… c’était pas comme ça qu’il fallait qu’il s’en sorte. Perdre ses membres ne lui ferait rien oublier. Est-ce qu’aucun psychologue  parmi tous ceux qu’il avait rencontré n’avait été capable de lui expliquer ça ? Je devrais aller le dénoncer, tiens, l’empêcher d’agir. Si j’étais pas convaincu qu’il avait aucune chance de réussir, je l’aurais fait. Mais je voulais pas le trahir pour rien.

J’ai essayé d’en savoir plus, autant que possible, voir à quel point il était sérieux. C’était facile, il ne me parlait plus que de ça. Il savait à quelle heure son clone arriverait, mais qu’à ce moment-là lui-même serait déjà en train de se faire opérer. Son plan pour le moment était de faire retarder son opération pour que  le clone passe la nuit dans l’hôpital, afin que Soledad ait une chance de le sortir. Pour ça, il comptait tomber malade. Quand je lui donnais à manger il me demandait de mettre un peu de nourriture de côté, de la planquer sous le matelas pour qu’elle pourrisse et que le jour J il ait une chance de s’intoxiquer avec. C’était tellement pathétique, mais je m’exécutais. Je me sentais coupable et bête, parce que voir Liam si transformé, ça me faisait chaud au cœur. Il me posait des questions sur comment j’allais, sur ce que je ferais pendant les vacances d’été. Il était plein d’énergie, dans son bout de corps. Je restais de plus en plus longtemps, c’était comme avant que tout ça n’arrive, je n’arrivais plus à le quitter.

Ce soir-là, le soleil commençait à descendre et les rayons traversaient la fenêtre droit sur lui. Il ne restait que trois jours avant la greffe. J’étais assis sur le lit de Liam et celui-ci était blotti contre moi. Deux semaines plus tôt, je n’aurais pas imaginé ça possible, mais depuis qu’il s’était mis son plan dans la tête, on s’était rapprochés comme s’il ne s’était jamais rien passé. Ce n’était plus bizarre entre nous, ce n’était plus douloureux. Une voix au fond de moi me disait que ça n’allait pas, mais j’avais pas la force de l’écouter. J’avais retrouvé Liam, malgré tout ce qui nous était arrivé.

- Dis… a-t-il murmuré. Je vais réussir, tu crois ? À sauver mon clone.

Je n’ai rien répondu. Il ne voulait pas de ma réponse.

- Ouais, a-t-il fini par conclure. Moi non plus j’y crois pas trop. Mais on aura essayé, au moins. Et puis qui sait, sur un malentendu peut-être que ça marchera.

Il a eu un frisson. Il regardait devant lui, et ses yeux reflétaient la lumière du soleil un peu trop fort, un peu trop liquide.

- Hé… ça va ?

Deux grosses larmes ont coulé, les premières depuis tout ce temps, à ma connaissance. Pour moi, elles avaient quelque chose de libérateur.

- J’ai tellement peur, m’a-t-il avoué d’une voix à peine altérée. Si tu savais, Rahim, si je rate ce coup, si on me greffe les membres de mon clone comme un putain de puzzle… Je sais que toi c’est ce que tu veux, ce que tout le monde veux… mais… purée, si ça arrive… je sais pas quoi faire.

Il s’agitait, il cherchait un endroit ou enfouir sa tête. Pas ses bras. Pas ses genoux. Il s’est tourné et a disparu dans mon T-shirt. Je l’ai serré fort. Il était malheureux, et je me sentais à ma place ici.

- Ça va bien se passer, ai-je tenté de le rassurer. Ce sera un peu bizarre au début, mais tu t’habitueras vite. Je serai là.

- Je sais que tu penses que je suis taré de vouloir faire ça, m’a-t-il répondu avec résignation. Mais… personne m’écoute. Personne veut comprendre. Je… C’est ce que je suis, maintenant. Et je pense que je peux faire avec. Je veux pas être autre chose. Pas ça. Seulement dès que j’en parle tout le monde me prend pour un taré… et peut-être que c’est vous qui avez raison… mais c’est mon corps, je sais pas.

On est restés comme ça si longtemps. Il pensait que je ne le comprenais pas, mais je le comprenais. C’était juste que je voulais mon copain comme avant. À quel point c’était égoïste, alors que j’avais moi-même tellement changé ? Renoncer à cette chance d’avoir une greffe, ça me paraissait idiot, c’est vrai, idiot et absurde, mais entendre Liam revendiquer « c’est mon corps », comme s’il n’essayait pas de s’en défaire, mais de se le réapproprier, ça m’a fait comme un déclic. Ces derniers mois j’avais lu des dizaines et des dizaines d’articles et de témoignages de viols, je cherchais désespérément dedans ce que je pouvais faire, comment je pouvais aider, et ce « c’est mon corps » farouche j’ai su qu’il était primordial, que ce serait désastreux de le négliger. Sacrifier ses bras et ses jambes n’effacerait rien, mais si ça créait un genre de biais assez fort pour que paradoxalement Liam se remette debout, est-ce que ça ne suffisait pas ? S’il avait sombré, ces derniers mois, ce n’était pas à cause du streptocoque mais à cause de la soirée. Et il avait sombré à tel point que perdre morceau par morceau ses bras et ses jambes ne lui avait fait ni chaud ni froid. Mais là, à l’idée de sauver son clone, il refaisait surface. Ses yeux pleins de larmes étaient aussi pleins de vie. Le plan qu’il avait monté lui avait donné une dose d’espoir suffisante pour qu’il veuille à nouveau rire et parler, pour qu’il me laisse enfin entrer. Est-ce que c’était pas ça le plus important ? Dans quel état mental désastreux il allait se retrouver, s’il se faisait greffer contre sa volonté ? Si on imposait ce changement irréversible à son corps alors qu’il voulait pas, alors qu’il voulait pas, et ce juste au moment où il commençait à sortir la tête de l’eau ? Le Liam que je connaissais et que j’avais toujours aimé, c’était celui dont le cœur battait contre le mien à cet instant, ce corps sans bras ni jambes. C’était lui qu’il fallait que je protège.

- Tu sais quoi ? Je vais t’aider avec ton clone. On va le libérer. Compte sur moi.

Il s’est redressé pour me regarder :

- T’es sérieux ?

- Oui.

Il avait eu l’air un peu perplexe, un peu inquiet :

- Euh… c’est pas parce que j’ai pleuré que t’as changé d’avis hein ? Faut pas que tu me laisses te manipuler comme ça, c’était pas le but.

- Je sais bien, idiot. Maintenant s’il te plait laisse-moi jeter toute ta bouffe planquée, c’est dégueulasse. Je t’apporterai un truc avarié la veille.

Il a ri et s’est de nouveau enfoui contre moi, m’empêchant de bouger.

- Merci.

Je lui ai caressé les cheveux rêveusement. Si on y arrivait, et je comptais tout faire pour, il resterait un homme-tronc pour toujours. Quel genre de copain permettrait ça ? Tout le monde m’a répété toute ma vie que ce garçon trop bien pour moi allait me briser le cœur, il ne l’avait jamais fait, et je savais maintenant que jamais il le ferait, parce qu’il m’aimait mille fois plus que ce que j’avais imaginé. Et moi aussi, je l’aimais tellement plus, je l’aimais tellement que je l’accompagnais dans ses délires auto-destructeurs.  Haha, je suis horrible. Je n’ai jamais apporté quoi que ce soit de bien à mon copain, et lui m’aime trop pour avoir des exigences. Alors, en même temps que je lui ai promis de l’aider dans son plan, je me suis aussi fait une promesse à moi-même : qu’on réussisse et que Liam reste mutilé pour toujours, ou qu’on échoue et qu’il retrouve un corps, je ferai tout mon possible pour qu’il remonte la pente, je n’abandonnerai jamais. S’il ne guérit pas, si Anthony l’a détruit pour toujours, je resterai à ses côtés toute ma vie. C’est la partie facile de ma promesse. Mais si un jour il va mieux, s’il arrive à se reconstruire, s’il parvient de nouveau à accepter d’être heureux, à s’ouvrir aux autres, à ce moment-là, je devrais lui rendre sa liberté. En douceur, sans lui faire de peine. On s’aime trop, on s’aime à en avoir brûlé, à en avoir perdu nos membres. Liam m’a donné tellement, et moi en échange, je le prive de sa greffe. Il mérite une relation plus saine que moi, avec quelqu’un d’un peu moins lâche, qu’il aimerait un peu moins fort. S’il guérit assez pour pouvoir retomber amoureux, il mérite quelqu’un qui ne l’ait pas sous-estimé si longtemps, qui n'ait pas été là à le regarder au pire moment de sa vie, qui ne lui rappellerait pas ça tous les jours avec son visage brûlé, qui n’aurait pas participé à empêcher qu’il retrouve ses membres.

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tiyphe
Posté le 22/10/2020
Alala ce chapitre est vraiment trop beau encore !
Rahim réfléchit beaucoup et il est sacrément sage pour un clone de 20-mais-14 ans. Son POV était tellement nécessaire et je suis trop heureuse de l'avoir découvert.
Liam me rend tellement malheureuse à côté de ça, sa volonté de disparaître avec sa nécrose, c'est pas il veut mourir, mais disparaître. C'est terrible !

Franchement Félicitations pour ces personnages que tu as créés, ils sont vraiment uniques avec tout pleins de choses qui vont ou ne vont pas et c'est ça qui en fait leur force. Ils sont hyper attachants et en même temps on a envie de les secouer pour les faire réagir !

<3
Sorryf
Posté le 23/10/2020
Oui Rahim est un peu trop mature pour son age, je me rendais compte en l'écrivant... mais bon, en meme temps il prend des décisions de merdes, elles sont juste bien enrobées xD
Joke
Posté le 20/05/2020
Rep à ta rep de com précédente : quand je parlais d’écho tragique, c’était pas à la greffe que je pensais, mais plutôt à la décision que prend Dark Kiwi, à la fin de KEM : dans ton précédent chap, on voit Liam tout heureux à l’idée de sauver son premier clone, il veut vivre et sauver une vie, et à la fin du roman il décide de… enfin voilà quoi.

En tout cas, concernant ce nouveau chapitre, il nous apprend encore beaucoup de choses sur tes deux personnages, et ils sont très émouvants, chacun à leur façon!
Sorryf
Posté le 25/05/2020
Aaah oui, c'est vrai. J'avais pas vu ça, mais j'avoue c'est triste. (j'étais concentrée a essayer de montrer le twist plot de se spin off, que la motivation première de Liam pour sauver Chibi n'était pas l'altruisme comme on le croit dans KEM, mais une raison plus égocentrée (je dis pas ça péjorativement) : ne pas retrouver son corps. L'altruisme n'était que la 2eme raison. Mais dans tout les cas, le revirement a la fin de KEM est le même :-( , et j'avais pas vu cette partie sur le fait de sauver/tuer. Pauvre Liam :-( )
ludivinecrtx
Posté le 19/05/2020
Coucou.

Bon encore un très beau chapitre, là on comprend vraiment pourquoi Grenade laissera FDB s'approcher autant de Kiwi.

" Mais si un jour il va mieux, s’il arrive à se reconstruire, s’il parvient de nouveau à accepter d’être heureux, à s’ouvrir aux autres, à ce moment-là, je devrais lui rendre sa liberté. "

C'est beau, non tu l'aimes pas trop Rahim. Tu ne lui veux aucun mal, vous vous aimez maladroitement et il y a juste trop de non-dits... Pfff ce chapitre m'a encore serré le coeur
Sorryf
Posté le 19/05/2020
merci!! c'est vrai qu'ils sont maladroits ces deux là, et puis ya trop de pensées qui tournent dans leurs petites têtes !
C'était mon but, d'expliquer pourquoi Grenade va se retirer de la vie de Kiwi comme ça. J'avais prévu d'amener ça progressivement mais j'ai pas eu l'occasion alors BOUM ! je balance tout en gros paté dans ce chapitre xD ! mieux vaut tard que jamais lol !
Hinata
Posté le 18/05/2020
J'aime beaucoup ^^

L'écriture est un peu maladroite parfois (surtout au début du chapitre j'ai trouvé, après plus du tout), mais en fait ça va avec le ton de petit Rahim tout perdu <3

J'aime bien Liam dans ce chapitre, et j'aime bien que Rahim évoque l'avenir, ça nous parle beaucoup, forcément <3
Sorryf
Posté le 19/05/2020
oui j'ai eu un peu de mal, j'étais émue en écrivant xD
Je peux pas m'empêcher de bacler un peu mes fins d'histoires je crois, je me fais emporter par le sprint final xD
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