Une poignée de fruits secs (scène 3)

Par Amusile

Kaour m’ouvrit la porte. Je m’engouffrai aussitôt dans le logis de mon maître, déposai ma caisse de livres sur la console à l’entrée, en soufflant ma fatigue avec discrétion.

— Viens-t’y grainer avec nous, le p'tit chat ?

— J’ai encore quelques corvées à terminer.

— Ça peut bien attendre.

— Et la liste des achats à réécrire dans le registre…

— Ça peut bien attendre aussi.

Il fronça les sourcils, suspicieux.

— Te dérobe pas, p’tit chat. Les excuses à deux sols, ça ne prend pas.

— Kaour, tu sais bien. La salle commune et moi… 

 J’avais une vraie hantise du réfectoire où la garnison, du bleusaillon fraîchement arrivé aux têtes dirigeantes, se réunissait à l’heure des repas et où fusaient les regards et les réflexions douteuses à mon égard.

— Ne faut pas craindre les pierrots. L'est avec nous autres, le p'tit chat. Et puis, le maestre n’est pas là, donc vas pas vivre cachée dans le logis, hein. Te faudra bien goûter un peu d’air. Allons, mignonne, viens grainer avec nous autres.

Sans attendre de réponse, Kaour referma la porte derrière lui. Ses pas s’amenuisèrent, et l’épaisseur des murs avala le tintement de ses trousseaux. « Nous autres » était l’expression de Kaour pour décrire notre groupe d’hurluberlus, composé de lui-même, Jehan, Aurèle et moi. En d’autres termes : le vieux, l’estropié, le rabat-joie et la drôlesse.

Me voilà dans de beaux draps…

Je me tapotai les joues pour chasser les idées noires. Focaliser sur mes corvées serait une diversion efficace et moins douloureuse. Le foyer était éteint, l’air froid. La cheminée, couverte de son manteau de pierre, ouvrait une gueule béante d’où s’échappait une haleine chargée d’une odeur de vieilles cendres. Je baillai en grand la fenêtre. Un frisson cavala sur ma nuque. Réajustant mon châle sur mes épaules, je me laissais gagner par une sensation de paix et de bien-être. Le logis du maestre, c’était ma maison. Je m’y sentais en sécurité. À mon aise. À ma place. J’en connaissais les plus insignifiants recoins. Du pot de chambre à la table en bois massif, du lavabo creusé dans la pierre et sa puisette en bronze au vieux fauteuil laminé, complice des réflexions de mon maître. Mon attention fut captée par le panneau tissé à la main, à l’aide de laines colorées et de fils d’or, où de grands personnages richement vêtus semblaient me suivre du regard. Cette tapisserie de belle qualité, que le maestre hérita de sa noble lignée, résumait la seule pièce d’art du guet. J’en connaissais la trame par cœur pour l’avoir contemplée depuis mon tendre âge.

Mes doigts caressèrent le grain irrégulier de la table centrale. C’était sur ce plateau en bois taché d’encre, soutenu par de simples tréteaux, que messer Sénoc m’avait initié à la lecture, à la cartographie, à l’arithmétique, à l’alchimie et à la brumologie. Source intarissable, je buvais à la coupe du maestre sans modération. Je me souvins sur l’instant de ma toute première leçon. Ce jour-là, des livres attendaient d’être rangés selon un ordre alphabétique. Une tâche irréalisable pour l’illettrée que j’étais. À cette époque, je différenciais à peine un « a » d’un « o ». « Tu es maintenant à mon service, alors sers-moi bien, m’avait-il dit. Pas avec tes muscles, Clervie. Des muscles, nous en avons une pléthore au guet. Mais avec une tête bien faite, car c’est un bien rare en ces lieux. » Nous avions ainsi commencé par la lecture puis l’arithmétique. Comme mon avidité intellectuelle ne cessait de croitre, mon maître enchaîna sur les sciences. Moi, orpheline de basse extraction, embrumée sans lendemain, étais devenue aussi instruite qu’un jeune maestre, et j’en tirai assurément une fierté bien personnelle. 

Penser à messer Sénoc raviva toutefois mes inquiétudes.

Que se tramait-il sur le Rivage ?

La marée serait-elle si mauvaise ?

Rejoindrai-je mes amis dans la salle commune ce soir ?

Je remontai mes manches l’une après l’autre, en un geste franc et décidé. Occuper mon esprit le viderait de ses soucis. Je commençais donc mes corvées par la cheminée ! Je raclai les cendres froides, démarrai un feu dans l’âtre, grattai les dégoulinades des vieilles bougies et en installai de nouvelles sur le manteau en pierre. Pure prévision. Si mon maître rentrait au milieu de la nuit, le logis ne manquerait pas de chandelles. Un lourd rideau séparait le coin de nuit de la pièce à vivre. C’était une alcôve étroite composée d’une couche, d’un secrétaire et d’une étagère avec ses carnets, ses notes écrites et ses lectures du moment. Au-dessus de ce renforcement, accessible par une échelle, se trouvait ma petite chambre. J’irai la rafraîchir après. J’ouvrai donc le lit de mon maître en vue de réchauffer le matelas et les couvertures. Je rangeais les papiers, vérifiais les encriers, nettoyais les calame, sortais le sceau de cendre, remontais des bûches, remplissais la puisette d’eau, paillais le sol pour en limiter le froid mordant, passais d’une pièce à l’autre, tapais les nattes en jonc, tournais en rond, cirais les meubles, tisonnais le feu, tirais les draps à quatre épingles, reposais les nattes sur le sol et organisais les livres oubliés ci et là, ceux de ma caisse attendraient, m’apprêtais à rejoindre dans ma chambrette sous les toits, mais le tocsin beugla l’heure du repas.

— Déjà ? Que les brumes l’emportent, pestai-je.

 

***

Je franchis la porte de la salle commune encadrée par Jehan et Kaour. À proximité de l’entrée, sur l’un des côtés de la grande pièce, ménagée à même la maçonnerie, se trouvait un lavabo allongé, rempli d’une eau à la fraîcheur douteuse qui servait aux ablutions de la garnison. Un semblant d’hygiène dont l’efficacité dépendait de la crasse des mains déjà trempées dans la cuvette. À en croire les doigts poisseux de Jehan et ceux des hommes qui le devançaient, mieux valait garder les miens au sec.

En communication directe avec les cuisines, le réfectoire affectait une forme barlongue, voûtée d’une volée de colonnes par travées. Des fenêtres l’éclairent latéralement, mais la lumière terne de nos jours brumeux chassait à peine l’obscurité ambiante. Attablés par affinité, les guetteurs collationnaient dans un brouhaha mêlant bribes de conversations et cliquetis de couverts. Au plus près de la cheminée à hotte, tous deux assis dans leurs chaises en bois accotées, le navarque Desmond dînait en compagnie de son second, le capiston Renaud. Un troisième siège était réservé au maestre Sénoc, mais il la délaissait souvent au profit de son vieux fauteuil et de ses travaux.  

Quatre bancs plus loin, Aurèle nous gardait un coin de table à l’écart des autres. Nos regards se croisèrent, et il me fit un signe de la main. Il accompagna ce geste bien inutile — nous nous installions toujours au même endroit — d’un sourire enjôleur. Ni chaud. Ni froid. Je les connaissais ses rictus mielleux destinés à m’amadouer. Or, l’épisode sur les marchés de contrebande me restait toujours au travers de la gorge. Je levai un menton qui se voulait dédaigneux, avançai de deux pas, à la suite de Jehan et de Kaour, et attrapai une assiette creuse dans la pile. Le marmiton Bérenger me servit d’un geste machinal une grosse louche de son porridge de blé qu’il préparait dans un bouillon de viande voué à tromper le goût morne des céréales. Son commis plaça une petite miche de pain au milieu du gruau. Nous regardâmes nos écuelles, Jehan, Kaour et moi-même, avec des grimaces qui en disaient long.

— Oh tiens, du porridge ! s’exclama Kaour avec un ton de fausse surprise.

— Tu l’as goûté cette fois, Bérenger ?

— Ouais, et c’est à s’en damner ! répliqua le cuisinier, un sourire gras au coin des lèvres.

Nos assiettes en main, nous rejoignîmes la table d’Aurèle. Il se décala d’un cran, tapota l’assise à sa droite, et me souffla à l’oreille alors que je prenais place :

— Elle est chaude. 

Mine de rien, je rompis ma miche pour en tremper ensuite un morceau dans le porridge. Je m’apprêtai à manger une bouchée quand Aurèle me donna un coup de coude.

— Que me veux-tu encore ? grinçai-je.

Discrètement, il déposa sur la table, juste à côté de mon assiette, une poignée de raisins secs et de noix.

— L’a quelque chose à se faire pardonner, le gaillard, gronda Kaour.

— Trois fois rien. Des broutilles.

— Des broutilles ? m’exclamai-je.

Ma voix résonna dans le réfectoire, ce qui stoppa les discussions. Les guetteurs se retournèrent vers notre groupe, mais Jehan leur intima de nous ignorer.

— Des broutilles ? répétai-je en murmurant, la tête dans les épaules. Tu ne manques pas de culot, Aurèle. Et ne me dis pas que tu as encore chapardé dans les cuisines ? Si Bérenger le sait…

— Tu ne les veux pas ? 

Il poussa les fruits secs vers sa propre assiette, mais j’arrêtai son geste, attrapai les douceurs d’une main libre puis les glissai dans la poche de ma jupe.

— Sven a des doigts en or. 

Comme il souriait, fier de lui, je me penchai vers son oreille :

— Ces fruits secs, c’est seulement pour avoir volé ma bourse. Pour le reste, et tu vois précisément ce à quoi je fais allusion, je t’en veux à mort ! 

Et sur ces mots, j’avalai une pleine cuiller de porridge.

— Ola, les jeunes, causez-nous de vos affaires, coupa Kaour.  

— Occupez-vous de vos oignons, rétorqua Aurèle. C’est un secret entre nous, n’est-ce pas Clervie ? 

Il me couvrait de honte. Avouer notre achat illégal de naphte ne m’apparaissait pas comme une option envisageable. Jehan se pencha vers son cadet, avec une mine des plus soupçonneuses.

— Tu n’as pas trempé le p’tit chat dans une de tes roublardises, j’espère ?

— Comme tu y vas, grand-père. Et puis arrête avec ce surnom, sincèrement.

— Que grognes-tu encore ?

— Nettoie tes esgourdes, et tu comprendras.

— L’appelons comme ça depuis toute petiote, ajouta Kaour.

— Je sais, merci, j’étais là. Nous sommes arrivées au guet le même jour, elle et moi.

—  Tu as un souci avec ce surnom, Clervie ? demanda Jehan.

Je lui souris.

— Aucunement. 

Aurèle se massa les tempes, agacé, et attrapa sa cuiller en maugréant.

— Laissez tomber. Tous les trois, vous êtes indécrottables !

Nous eûmes un rire bref puis au rythme des allées et venues des hommes, nous mangeâmes nos rations en échangeant des paroles sans grande importance. À cause de leur expérience, Jehan et Kaour quittèrent en premier la tablée ; ils devaient encadrer l’entraînement des recrues. Nous nous retrouvâmes seuls, Aurèle et moi, mais le capiston l’envoya à l’armurerie, réglée une inversion dans les rangements des javelines.  

— Je n’en ai pas pour long, précisa-t-il. Attends-moi devant l’armurerie. 

Je le jaugeai, septique.

— J’ai aussi des choses à régler, Aurèle. Déjà que Kaour m’a forcée à venir… 

Il se pencha sur moi.

— Attends-moi sous le porche, mâcha-t-il les syllabes. Je dois te parler ce soir. C’est important. 

Je ne détectai aucune sournoiserie. Il me dévisageait avec insistance et sérieux. Alors, mon armure de ressentiments craquela sous le poids de son regard.

— Sous le porche, promis-je.

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Jali
Posté le 03/05/2021
Coucou !

Un chapitre plutôt "cocooning" et à raison, Clervie est chez elle. J'ai bien aimé la construction de la description du logis, soit énumérer les divers éléments, puis y ajouter un souvenir, et enfin la longue liste de corvées. J'ai cru que celle-ci servait à montrer l'anxiété qu'éprouvait Clervie, mais vu ta réponse plus bas je me suis trompée x)

Les passages ambiguës entre Aurèle et Clervie sont tout simplement topissimes <3

J'ai juste été étonnée par ce moment où Clervie dit "— Des broutilles ? m’exclamai-je.", pour moi il y a quand même beaucoup de monde autour d'eux, soit beaucoup de bruits et d'éclats de voix à tout va, donc j'ai trouvé disons un peu étrange que sa prise de parole interpelle autant les gens autour d'eux, d'autant plus qu'elle n'a rien dit qui attire particulièrement la curiosité. Ou peut-être que le verbe ici n'est pas assez fort.

Sinon la fin m'intrigue, je me demande de quoi Aurèle souhaite tant parler..

Pour la forme, j'ai noté ceci :

nettoyais les calame -> calames

Des fenêtres l’éclairent -> l'éclairaient

réglée une inversion -> régler ?

A bientôt !
Amusile
Posté le 04/05/2021
Coucou Jali

Merci pour ton retour.
Tu as aussi raison sur la tendance qu'à Clervie à s'occuper physiquement quand ses angoisses sont trop fortes. C'est une manie qui revient plusieurs fois dans le roman... Donc, tu étais aussi dans le juste, à la lecture. Mes intentions étaient doubles : montrer sa place de domestique dans le Guet et dévoiler aussi le côté anxiogène que peut être sa vie dans le Guet.

La remarque dans le réfectoire est pertinente. J'ai certainement poussé le trait. Je devrai certainement insisté sur le fait que Clervie est convaincue d'avoir crié très fort, mais que ce n'est pas véritablement le cas. Cela renforcerait sa tendance à vouloir rester discrète.

Je note, merci.
Zlaw
Posté le 24/04/2021
Bonjour ! =)


Un bon équilibre entre description et dialogues dans cette partie de chapitre. Les descriptions de lieux ne sont jamais faciles, parce que quoi qu'on fasse personne ne va jamais se projeter la même chose. Mais comme d'habitude, tu fais bon usage des détails pour poser l'atmosphère plus que les plans, ce qui est amplement suffisant. Les quartiers du Maestre et de Clervie restent sur cette impression de quiétude étouffée qu'on a déjà entrevue, comme une bibliothèque abandonnée, remplis d'une poussière ensoleillée (alors que pourtant, l'omniprésence de la Brume à proximité laisse peu de place à la luminosité) sans toiles d'araignées. C'est serein et cozy, malgré la quantité ahurissante de ménage nécessaire. Le passage sur les corvée était en effet entournant, mais je suppose que c'était le but. ^^

Au réfectoire, on change d'ambiance, passant du silence au bruit, de la propreté à une certaine crasse, du sec à l'humide. J'ai du mal à me sentir en sécurité au milieu de celle foule, même si pourtant Clervie est jusqu'ici bien entourée et protégée. J'espère que ça ne va pas changer. Elle est ici chez elle ; se faire railler dans une auberge est une chose, ici ce serait triste.

Kaour confirme ma première impression de lui. J'ai envie de lui faire confiance. Je trouve sympa que tu aies réussi à distinguer les personnalités de tes personnages aussi subtilement. Pour le moment aucun ne rentre vraiment dans un cliché, et ils sont semblables (par le contexte) tout en étant tous différents. C'est discret mais bien mené, je trouve. Ça te laisse de la place pour les affiner sans nous laisser sur notre faim ou perdus.

En ce qui concerne Aurèle, je me demande ce qu'il peut bien vouloir tramer. C'est plutôt appréciable qu'il cherche à s'excuser. Sans l'estimer comme un sale type, je n'en attendais pourtant pas tant de sa part. Son insistance pour donner rendez-vous à Clervie me laisse cependant songeuse. Ça va plus loin que de simplement obtenir son pardon, à mon avis. Je pense qu'il y a autre chose.
Dernier point qui m'a à la fois fait tiquer et bien plu : le moment où Clervie défend son surnom de petit chat. Mais pourquoi est-ce que ça fait grogner Aurèle, en fait ?


À bientôt !
Amusile
Posté le 24/04/2021
Coucou,
Ravie de voir que tu continues ta lecture.
Tu saisis parfaitement les ambiances, comme les personnages. Quant aux corvées, en effet, je tenais à rappeler que Clervie, bien que instruite, est avant tout une domestique au guet de More ; elle se charge donc de certaines basses besognes. Elle est au service de son maître, et c'est important que le lecteur ne la figure pas plus importante, de façon à mieux comprendre comment elle est perçue au sein du guet de More.
Enfin, en ce qui concerne Aurèle, c'est un personnage particulier. Pour moi, c'est certain. Pour le lecteur, sans doute. Il n'est ni bon, ni mauvais. Il est lui, avec sa manière propre de fonctionner. Et, pour le dernier point qui t'a fait tiquer, je te laisse découvrir en poursuivant ta lecture.
Merci encore pour ton retour.
Et à bientôt.
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