Une histoire au coin du feu

Par Pouiny
Notes de l’auteur : ette histoire a été écrite sous contrainte, avec ces mots imposés : Hiver, Carapace, Lentement, Descendre, Apnée. Le projet "Des mots pour une histoire" Regroupe toutes ces nouvelles que j'ai pu écrire avec des mots que m'ont donné mon entourage, en espérant avoir pu leur rendre honneur !

« Encore une, encore une !

– Bien… Que pourrais-je donc bien te raconter ensuite ? »

Se fit entendre pour toute réponse le crépitement d’une bûche dans la cheminée. La tension était à son comble.

« Et si je te parlais de la fabuleuse tortue volante ?

– Une tortue ? Comment une tortue pourrait être extraordinaire ! Il n’y a rien de plus banal qu’une tortue !

« Attention, mon garçon ! Ne manque pas de respect à la tortue volante. Elle est bien plus qu’une tortue, bien plus qu’un nuage, bien plus que tout ce qu’on pourrait imaginer. La tortue volante est de ces êtres qui sont tout en n’étant pas. C’est une créature gigantesque, toujours en l’air, qui existe en dérivant, vers des buts qui nous dépassent. Une véritable baleine des cieux !

– C’est pas possible, si elle était aussi grosse qu’une baleine, je la verrai forcément quand je regarde le ciel !

– Tu crois tes yeux invincibles, petit homme ? Cette tortue existe depuis bien plus longtemps que toi et moi réunis. Si elle ne veut pas se faire remarquer, jamais personne ne la verra. Sa carapace est d’un vert blanc se fondant avec les nuages. Volant haut, si haut que tes yeux peuvent a peine l’apercevoir, tu peux la prendre pour un nuage. Rien ne la distincte d’elle et d’eux, depuis le plancher des vaches… Mais je peux t’assurer qu’elle existe ! Car je fais partie des rares hommes à l’avoir vu de leur vivant. »

L’homme fit une pause parfaitement calculée dans son récit, le regard brillant de fierté. Le feu de la cheminée lui léchait le dos et ses doigts illuminés s’animaient au fil de l’histoire. Dans la grande pièce en pierre mal éclairée, tout ce qu’il pouvait distinguer a cette heure tardive était les yeux de son unique public, crépitant comme les braises.

« Mais papa, comment as-tu fais ? Comment as-tu pu voir la tortue volante ! Tu as réussi à t’envoler sur son dos ? »

L’homme eut un petit rire, fixant son petit garçon avec malice. Il savait parfaitement comment faire vivre ses silences, attrapant l’enfant dans son univers au craquement du feu de bois.

– Ah… Mais était-ce vraiment la tortue volante, en fin de compte ? Qui pourrait vraiment le savoir ?

– Moi, je te dirai ! Raconte moi, raconte moi !

– Très bien, si tu insistes… C’était il y a longtemps, si longtemps que tu n’étais même pas encore né. J’étais un jeune homme et je parcourais le monde. Des mers jusqu’au plus hauts plateaux, je vivais de partout, avec pour seules affaires à moi mon sac et mes chaussures. Lors d’un hiver particulièrement vigoureux, me voilà bloqué en pleine tempête de neige sur une haute montagne ! Impossible de m’installer où que ce soit, pas plus que d’avancer dans le brouillard et le vent froid. Je me disais que mon heure était venue… Je ne sentais même plus mes mains accrochées fermement sur un bâton de fortune, espérant me frayer un passage vers un abri non loin.

– Quoi, comme abri ?

– N’importe ! Un chalet, une cabane abandonnée, une grotte… Pour tout te dire, un terrier de blaireau m’aurait suffit ! Mais les animaux étaient bien plus intelligents que moi… Tous avaient déjà fait leur terrier depuis bien avant la tempête et, une fois que la neige avait tout recouvert, vivait sous terre sans se soucier du moindre prédateur ou pauvre opportuniste comme moi. Ainsi, je me retrouvais bien seul et bien embêté… La mort était à mes talons, et elle avait mis son plus beau manteau blanc !

– Mais tu n’es pas mort, papa ! Comment as-tu fait ?

– C’est justement là qu’un miracle s’est produit. Alors que je pensais me laisser tomber dans la neige, mon regard s’accrocha a un des rares détails que la brume voulait bien me laisser voir ; devant moi se trouvait une sorte de colline sur la montagne. Un tas de neige immense qui grimpait de façon très sphérique. Mais je n’étais pas en état de m’en étonner ! Tout ce que je remarquai c’est qu’en dessous de cette petite colline de neige, il y avait un petit renfoncement, un minuscule endroit de misère mais qui était protégé du vent et de la neige. Mon cœur manqua d’exploser dans ma poitrine ! Penses-tu, j’étais tiré d’affaire. Je me précipitai aussi vite que je pouvais vers ce coin de providence et me dépêchai de faire du feu avec mon bâton de fortune. Par miracle, il prit ; J’étais exténué, frigorifié, mais protégé.

– Mais papa, quel est le rapport avec la tortue volante ! Il n’y en a aucune dans ton récit !

– J’y viens, mon garçon, j’y viens… je restai là une journée et une nuit entière, me nourrissant avec les réserves qu’il me restait, buvant la neige autour de moi, veillant sur mon feu et tachant à ne pas m’endormir. Pour garder l’esprit éveillé, je tentai de me chanter tous les airs et les histoires de chez moi que je connaissais ! Pour tout te dire, ça me permettait aussi de garder le moral. Cette tempête ne s’en finissait pas ! Même les animaux les plus rusés devaient commencer à s’inquiéter pour leur survie. Et moi, qui avait été un imbécile imprudent, manquait de me maudire à chaque heure qui passait. »

L’homme prit une grande expiration, comme si il revivait le moment ; même le feu n’osa pas interrompre l’histoire du conteur. L’enfant frissonna malgré la chaleur du foyer. Il était désormais à ses cotés dans la tempête de neige. L’homme sourit.

« Mais toutes les choses ont une fin, même les pires. Et la tempête, aussi soudainement qu’elle s’était annoncée, s’arrêta à l’aurore. J’étais engourdi, gelé, affamé et exténué, mais j’étais vivant. Je ne pu retenir mon cri de joie face au jour nouveau et au ciel clair. Mais au moment où j’allais sortir de mon trou… La terre trembla. »

Les yeux brillants de l’enfant s’ouvrirent en grand. Les pierres de la maison travaillaient dans la nuit, comme si elles voulaient retranscrire ce que l’homme disait.

« Un bruit de tous les diables, comme si la montagne elle même avait des jambes ! La neige tombait, comme en avalanche, tout autour de moi. Le ciel disparu d’un coup, le soleil était recouvert par une obscurité plus sombre encore que la nuit. Je manquai de mourir écrasé sous la neige, si je n’eus pas le réflexe de m’éloigner au plus vite d’où j’étais. Persuadé que la terre s’ouvrait sous mes pieds, je me tournais vers le renfoncement où j’étais plus tôt, voir ce qu’il se passait… Et là, je vis une tête.

– Une tête ?!

– Oui, parfaitement ! Une tête de tortue, immense et blafarde, qui me faisait face avec un flegme s’approchant de la sagesse. Ses grands yeux noirs me fixèrent avec bienveillance, bien que je n’arrivai pas à savoir si elle était véritablement capable de me voir. Mes jambes m’abandonnèrent avec la panique. J’étais face à une tortue géante et la colline sur la montagne était tout bêtement la carapace de cette tortue qui m’avait protégée durant toute la tempête. Maintenant que la tortue était sortie et qu’elle semblait prête a partir, qu’allait-il se passer ? »

L’homme ferma les yeux en silence, laissant rebondir sa question sur les murs en pierre de la pièce jusque dans les rêves de son enfant. Il visualisa dans l’obscurité de ses paupières l’apparence de sa tortue, avant de reprendre en une inspiration.

« Elle se pencha vers moi tout d’abord. Paniqué, je crus au début qu’elle allait me dévorer. Sa simple tête était déjà bien plus grande que mon corps tout entier ! Si elle avait voulu me prendre de son bec pour m’avaler tout cru, elle en aurait été parfaitement capable. Mais ce n’est pas ce qui se passa. Sa tête immense me cacha le soleil, lentement, se plaçant au dessus de moi. Avec délicatesse, elle me frôla les cheveux et de son souffle, sembla me caresser avec bienveillance. Choqué, je restai sans voix, immobile. Elle se redressa a nouveau, dans des mouvements lents et mesurés, comme si chaque gestes lui demandait énormément d’énergie. Puis après un moment de silence… Elle s’envola. »

Le silence qui suivi cette phrase fut bien plus long, laissant à l’enfant la possibilité d’imaginer comment une tortue géante sous la neige pouvait bien s’envoler. Puis, après sans doute plusieurs échecs de plans imaginaires, l’enfant fini par demander, presque vexé :

« Mais comment a-t-elle pu s’envoler ? C’est impossible !

– Ah, ça… comment a-t-elle pu ? C’est une bonne question, mon garçon, même moi je n’en sais rien. Elle a simplement écarté ses longues pattes immenses, et avec le bruit de la neige qui continuait encore à lui tomber de la carapace… Elle s’est envolé. Se détachant du sol avec lourdeur, elle eut de lents mouvements dans l’air, comme si elle nageait. Et cela suffit. Elle prit de l’altitude, encore, et encore, tout en s’envolant au dessus de ma tête. Récupérant peu a peu mes esprits, et réalisant l’absurdité de la situation, je la pris en chasse. Je ne me souciais plus de ma faim, ma soif, ma fatigue, ni même de ma respiration. La tortue volante qui sortait de mon champ de vision vers le soleil était mon seul souci. Je lui couru après, presque en apnée, durant ce qui me semblait une éternité. Peu importe a quel point la tache était ardue avec toute cette neige ! Il fallait absolument que je la rattrape, et que je la comprenne. »

L’homme laissa échapper un soupir. Le feu sembla mourir quelque peu dans la cheminée. N’osant a peine rompre le silence, désormais, le garçon demanda :

« Et … alors ? Tu l’as comprise ?

– Absolument pas ! Je l’ai suivie jusqu’à ce que mes yeux ne puisse plus distinguer le ventre de sa carapace blafarde avec les nuages. Quand je réalisai que je ne la voyais plus, j’étais à la sortie de la montagne, à l’orée d’un village de pêcheur. La tortue volante s’était dirigée vers la mer. Quand les habitants du village me virent arriver, avec mon corps tremblant et mes engelures, ils prirent directement soin de moi. Grâce à eux, cet incident ne me posa aucune séquelle. Ils me trouvèrent un travail à la pêche et surtout, ce fut ici que je rencontrai la plus belle des femmes. Et depuis, je n’ai plus jamais ressenti le besoin de voyager ; grâce à cette fabuleuse tortue volante, j’ai trouvé mon milieu, ma femme et c’est ici que tu es né. Et je n’ai jamais eu assez de remercier chaque jour cette tortue volante qui m’a permis de trouver ici mon bonheur, tout en me gardant en vie. »

La voix et les mains du conteur s’était calmée. Ses doigts bouillonnants frôlèrent la joue de son fils. Il était tard, et les histoires étaient bientôt terminées.

« Mais les villageois, malgré tout ce qu’ils ont pu faire pour moi, n’ont jamais cru à cette histoire. Ils sont persuadés que tout ceci n’est que le fruit de mon imagination et des hallucinations du à la fièvre et au froid. Beaucoup de choses se passent quand l’homme se croit mort ! Alors, qui sait…

– Moi, je suis sûr que la tortue volante existe !

– Bien sûr, hein ? Allez, Sören, c’est l’heure de dormir. »

L’homme installa correctement son fils dans le lit, arrangeant presque machinalement ses couvertures. Les yeux du garçon, illuminés par les rêves, se fermaient doucement. Les traits de son visage se détendaient alors qu’il se laissait porter par la nuit, gardant en tête le bruit des braises. L’homme regarda son fils avec tendresse, avant d’éteindre les faibles lumières et s’éloigner. Perdu dans ses pensées, il s’arrêta néanmoins avec un murmure.

« Papa ?

« Qu’y a-t-il, mon garçon ?

– Et maman, elle y croyait à la tortue volante ? »

Il eut a nouveau un sourire pour lui-même, mais peut-être un peu plus triste.

« Elle y croyait dur comme fer, jusqu’à la fin. Bonne nuit, Sören. »

Et d’un coup de vent, les nuages cachèrent la lune.

 

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