Une Geôle de Keliros

Par Hastur
Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Le cliquetis hypnotique de l’eau résonnait à travers le silence impérial imposé par l’ombre et la pierre. Cette rythmique aqueuse était lente, mais curieusement régulière. La précision de ce métronome incarnait cette volonté mystérieuse que la nature avait, en ce temps, à maintenir une harmonie élémentaire. L’écho se répercutait contre les parois rocheuses de la petite geôle et semblait la hanter pour l’éternité. Ainsi le silence, le vieil Aîné du monde, restait reclus aux frontières de ce petit espace de misère où la richesse se mesurait en parole murmurée. Était-ce là, la plus cruelle des séquestrations ? L’annihilation du silence et la matérialisation d’un temps inaltérable qui s’écoulait au-dehors dans le monde libre et changeant. Un temps granuleux qui nous glissait entre les doigts. Une poignée de sable perdue en plein cœur d’un désert triste et solitaire.

Les ténèbres dominaient la geôle, l’emplissaient de sa substance étouffante et y distillaient une terreur où miroitait le désespoir. Toutefois, une flamme bleutée suspendue avait l’impudence de répandre un faible halo sur le seuil d’une imposante porte à double battant. Elle garantissait le salut des hommes chargés d’entretenir les pensionnaires des différentes geôles de Keliros, la forteresse où étaient retenus prisonniers les lemerius. Ces créatures qui revêtaient l’apparence de femme ou d’homme étaient douées d’un étrange Imperium imprégné d’une folie maligne. Afin de s’en protéger et de prévenir toute contagion, des esprits « sains et dévoués » à la cause humaine décidèrent, il y a bien longtemps de cela, de maintenir en captivité les lemerius. Ils choisirent alors de les traiter de manière à en extraire la moindre parcelle de connaissance. Cependant, les Noxains animés de cette vocation divine furent contraints de respecter tout de même quelques règles élémentaires d’un code déontologique voté par les guildes concernées, ainsi que par le Roi. Le premier article rappelait par exemple à l’expérimentateur peu averti l’importance de conserver le sujet vivant et en relative bonne santé. Ceci à des fins de répétabilité des expériences réalisées, mais aussi en raison des pénibilités résultant du décès d’un lemerius. Il va sans dire que la guilde des lemerius, que les légendes évoquent sous l’appellation « Cercle », est toujours restée à la lisière de l’imagination des esprits pragmatiques et scientifiques de cette intelligentsia décisionnaire.

Les Anciens, ceux nés sur la Surface avant le grand bombardement tardif, avaient coutume de dire : « Un jour, tout se paye. D’une manière ou d’une autre. ». Rien de plus vrai n’a jamais été prononcé à Noxë.

· · ·

Au cœur de l’obscurité, la silhouette fantomatique d’une enfant émergea du néant et s’éveilla dans un scintillement argenté. Un fin nuage de poussière entourait son corps menu aux formes naissantes. La transparence de sa peau laissait apparaître os, muscles, tendons, artères, organes et même son sang. Celui-ci, étrangement semblable à du vif-argent, était piqueté de grains azurés dont l’intensité variait à intervalle régulier. Ses cheveux blancs descendaient en fines boucles jusqu’à ses épaules dénudées. Elle portait pour tout vêtement un simple pantalon rapiécé aux genoux. Ses yeux translucides dégageaient une profonde mélancolie, un lourd sentiment venu d’un autre âge que le sien. Rêves et espoirs dansaient une cruelle valse dans son regard. Dissimulées en coulisse, vérités et réalités battaient la mesure avec rigueur. Cet état d’âme était né le jour où elle avait contemplé un feu bleu et pâle tourbillonner, un feu dont le crépitement faisait écho au chant ancien. Elle se savait condamnée à ne plus jamais chanter ces vers doucereux.

Alors que le cliquetis incessant continuait de taire un silence bien trop familier, la voix de l’enfant spectral s’éleva. Semblable à un éclair de lumière fugace, elle balaya un court instant la solitude de sa majestueuse clarté et de son timbre cristallin.

     —     L’un des nôtres est mort, Mère. Je l’ai entendu errer dans sa toile d’agonie jusqu’à ce que son râle cesse. Subitement. Brutalement. À la place, il y a un étrange vide qui ne semble pas à sa place. J’ai senti son dernier souffle effleurer ma peau lorsque son Imperium s’est évanoui. Étrange que je ne ressente pas nos autres compagnons dépérir. Pourquoi ? Oh oui. Il était grand parmi les nôtres. Peut-être un des Cerclains ? Eux ne sont pas enfermés. Ils sont bien trop malins. Celui-ci n’était plus qu’ombre et rage. Il est curieux qu’il n’ait pas tenté de s’échapper grâce à son Imperium. Ignorait-il donc qu’il en était capable ? C’est étonnant comme son cœur s’est si soudainement arrêté. J’ai entendu au loin son dernier battement, une sorte de frisson fébrile, tout tremblotant. L’ultime flammèche soufflée par le vent. Il sonnait comme un vain appel au secours. Pauvre frère lemerius. Vaine existence cerclée de pierre et de chaînes.

Elle soupira, l’expression lasse, le regard en quête d’une ombre de réponse.

     —     Que sommes-nous censées accomplir ? Quelle destinée est la nôtre ? Et notre chemin, est-il aussi immuable que le reste du monde le prétend ? Je crois que les réponses nous viennent en rêve, mais à notre réveil une main perfide les gomme de notre conscience.

De minces filets d’eau goutaient des stalactites de basalte. Le simple cliquetis régulier s’était mué en cadence anarchique. Recouvrant la majeure partie de la voûte de la caverne, les excroissances pierreuses alourdissaient considérablement l’atmosphère de la pièce. Les murs suintaient et nourrissaient ainsi plusieurs sortes de mousses prolifiques dont la timide fluorescence se retrouvait rapidement engloutie par les ombres voraces de la geôle.

     —     Attendre le moment opportun ? Comme les autres ? C’est là notre espoir ?

Une ondulation parut se mouvoir à travers les ténèbres, mais même un œil vif et aguerri en aurait douté tant le mouvement fut subtil.

     —     Le Cirque ? Nous devrions donc saisir notre chance à cet instant Mère, n’est-ce pas ? Et si aucun Cerclain ne nous aide ? Si nous mourons ? Si le Cercle n’est qu’un mythe façonné par les prisonniers trop bavards de Keliros ? Qu’adviendra-t-il de nous, Mère ? Mourrons-nous transis de désespoir comme notre défunt frère lemerius ? Ou gouterons-nous à l’illusoire liberté de Noxë ? Et même délivrées de notre malheur, quelle suite prendra les rênes de notre destinée ? Mourrons-nous seules et tristes ? Nous ne voulons pas finir seules, n’est-ce pas ? Mais tant que nous serons l’une et l’autre nous, nous serons entières et ferons front à la solitude de l’âme.

Soudain deux foyers viridine luisirent à travers les ténèbres. Ils brûlaient de la Passion Noire propre aux lemerius, de ce mystérieux Imperium gangréné qui ravageait communément leur cœur et déchirait leur âme. Les deux lucioles clignotèrent à deux reprises avant de s’éteindre dans un silence religieux.

Le cliquetis de l’eau s’était tu, mâté par une volonté impériale.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez