Un permaculteur à l'Elysée

Notes de l’auteur : L'écriture est un moyen de changer le monde. Si nos écrits ont vocation à devenir la réalité, voilà l'histoire que je lui soumets.

Mais qui était donc ce trouble-fête qui débarquait d'on ne sait où, et qui avait aujourd'hui la prétention de prendre place à la grande table du conseil des ministres ? Comment le Président du Gouvernement pouvait-il laisser faire une chose pareille ? Marcel Airamette, membre du gouvernement chargé de l'industrie, retira ses lunettes pour les essuyer sur sa chemise hors de prix, les réajusta sur ses yeux de fouine, puis il détailla cet indésirable nouveau-venu : Cheveux longs, barbu, polo vert élimé et chaussures bon marché, teint cuivré par un dur labeur au soleil. Sûrement un paysan.

Le président fit asseoir l'assemblée et prit la parole :

— Mesdames et messieurs les membres du gouvernement, nous accueillons aujourd'hui Felix Dubois, facilitateur en permaculture. Comme vous le savez, il a été invité à assister à nos séances suite à la pétition qui nous exhortait à prendre nos décisions avec l'aval d'un permaculteur, et qui a été signée par plus de quinze millions de nos concitoyens.

Marcel Airamette eu un petit rire cynique et maugréa tout bas :

— Ridicule...

— Nous allons donc commencer par l'emploi, qui est le premier point de notre ordre du jour, reprit le président. Le chômage continue d'augmenter par rapport au début de l'année, et notre politique de réinsertion et de formation bat de l'aile...

Marcel Airamette se leva :

— Mettons donc monsieur Dubois à l'épreuve ! Que proposeriez-vous pour faire baisser le chômage ?

Felix dubois ne cilla pas. Il sourit, d'un air bienveillant, et embrassa du regard l'assemblée :

— Je ne pense pas que ce soit la bonne question à se poser. La vraie question, c'est pourquoi tant de gens n'aiment pas aller travailler ? Car au final, le travail c'est réellement la santé, c'est-à-dire que quand nous nous épanouissons dans nos projets et nos entreprises, nous nous sentons bien, n'est-ce pas ?
— Ce n'est pas la question que l'on vous pose ! Rugit Marcel Airamette.

Alexia Angleme, chargée du travail et de l'emploi, intervint :

— Monsieur le président, mes chiffres montrent que l'offre d'emploi est plutôt respectable, mais le niveau d'étude requis reste un frein pour la demande. Les emplois proposés sont aussi plus précaires qu'à l'accoutumée, avec davantage de contrats de courtes durée et des salaires non valorisés...
— Non mais vous croyez quoi ! Interrompit Marcel Airamette. Les patrons en ont plein le dos des incapables qui ne tiennent pas leur poste ou sont malades la moitié du temps ! Cela représente un coût si énorme pour eux qu'ils n'ont pas le choix, ils sont forcés de proposer des CDD et un salaire minimum ! Sinon tout le monde fermerait boutique !
— Eh bien, qu'ils ferment donc boutique.

Ces derniers mots, prononcés par Felix Dubois, firent couler un silence de plomb dans la salle. Le président finit par se racler la gorge avant de prendre la parole :

— Pardon, monsieur Dubois, mais il va falloir vous expliquer, assena-t-il.
— Avec plaisir, mais j'ose espérer que monsieur Airamette me laissera terminer mon intervention.

Ce dernier rougit et un craquement sous la table annonça la mort prématurée de son stylo-plume de luxe qu'il tordait entre ses grosses mains.
Felix se redressa sur son siège et inspira avant de reprendre :

— Nous avons en permanence la même préoccupation : Sauver notre économie, sauver notre industrie, faire de la croissance notre cheval de bataille. C'est pour cela que nous sommes prêts à précariser l'emploi au profit de l'emploi, et c'est une stratégie qui ne peut que faillir sur le long terme. Laissons les entreprises fermer, car ça signifie que leur temps et leurs méthodes sont révolues et qu'il faut laisser la place à une autre façon de faire.

Marcel Airamette devint plus rouge qu'un piment. Il se leva de sa chaise en sursaut, si fort que sa cravate se déchira en ripant sur la table :

— Comment pouvons-nous écouter de telles idioties !
— Calmez-vous Marcel, laissez-le s'exprimer, nous discuterons après, intervint le président.
— Je disais donc, reprit Felix, qu'en réalité, ce qui se passe, c'est que nous attribuons les mauvaises causes à nos problèmes. Nous devons bien identifier la cause avant d'agir, sinon nous risquons de créer d'autres problèmes ou d'aggraver l'existant. Au jardin, arracher des mauvaises herbes c'est peut-être anéantir une symbiose avec les plantes voisines, ou supprimer l'habitat d'un insecte auxiliaire. Laissons faire le temps. Une entreprise qui ferme laissera sa place à une autre, peut-être plus forte, plus efficace, alors que précariser les travailleurs, c'est comme appauvrir le sol du jardin : Au final, plus rien ne pousse.
— Votre analogie est intéressante, bien que naïve, dit le président, car dans le cas qui nous occupe, comment enrichissez-vous notre jardin ?
— Les sociétés humaines sont comme des jardins, donc utilisons la permaculture pour agir comme au jardin : Pas de monoculture, pas de labour, faire des associations de plantes, pas de semences stériles, pailler le sol...

Marcel Airamette, qui était toujours debout, empoigna sa sacoche et quitta bruyamment la salle. Un murmure diffus s'éleva des autres membres du gouvernement, qui s'impatientaient.

— Nous ne sommes pas au jardin, ici, monsieur Dubois ! S'exclama le président.
— Attendez, vous allez comprendre. Dans notre société, "pailler le sol", ça signifie prendre soin des travailleurs, ça implique de les protéger contre les aléas de la vie, contre les maladies : C'est notre système de sécurité sociale. "Pas de semences stériles", ça signifie pas d'entreprises dont l'intégralité des bénéfices vont dans les poches de douteux actionnaires au lieu d'être réinvestis dans le jardin de la cité. Il faut des entreprises qui investissent et croissent, bienveillantes et humaines, pas des entreprises stériles. "Faire des associations de plantes", ça suppose mettre les personnes en relation symbiotique et éliminer la compétition. Ensuite, "pas de labour", ça implique de ne pas détruire notre environnement au profit de notre économie. Par exemple, les mines sont un labour à grande échelle et sont un fléau pour les écosystèmes, et les dégâts sont très longs à réparer. Enfin, "pas de monoculture", ça nous montre qu'il faut réformer le système scolaire qui consiste à rendre identiques tous les étudiants, tous sortis du même moule, tous adoptants les mêmes façons de penser.

Quelques membres de l'assemblée hochaient imperceptiblement la tête, les yeux baissés. D'autres écoutaient, très attentifs, un semblant de sourire naissant sur leur visage. Mais encore la moitié des politiciens commençait à transpirer des signes évidents d'hostilité. L'un d'eux, Tom Kaénesse, chargé de l'économie et du commerce, prit la parole d'un ton belliqueux :
— En somme, monsieur DUBOIS, vous nous demandez de faire machine arrière, plein gaz, et de renoncer à notre économie et à notre compétitivité ! Vous êtes complètement inconscient !
— Je vous demande de faire le choix de la durabilité, tout simplement, assura Felix. Au train où vont les choses, je ne donne pas trente ans d'espérance de vie au système actuel. Et croyez-moi, les dégâts seront irréversibles.

Mélanie KAWE, chargée de l'enseignement, affichait une moue dubitative, mais ses yeux brillèrent quand elle intervint dans le débat :
— Monsieur DUBOIS, vous prétendez vouloir réformer le système scolaire, c'est ça ? Je suis curieuse d'entendre vos arguments et la manière dont vous comptez procéder.
— Merci de votre bienveillante intervention, madame KAWE. Oui, je souhaite que nous réformions le système scolaire, car il enseigne à nos enfants plusieurs choses dont nous devons nous débarrasser. La première de ces choses, c'est le jugement : Les élèves sont jugés en permanence, via des notes, des appréciations, des obtentions de diplômes ou de certificats. Donc nous les entraînons naturellement à juger à leur tour. La seconde chose, c'est la compétition : Les élèves sont comparés en fonction de leurs notes ou de leurs performances et se mettent donc naturellement en compétition. De plus, le système éducatif tend des carottes avec les bourses scolaires ou les récompenses honorifiques, ou limite les meilleures écoles aux meilleurs élèves, ou aux plus riches. Donc nous entraînons naturellement les élèves à se battre entre eux sur le plan scolaire, à réagir aux carottes, et à accepter dès le plus jeune âge les inégalités sociales et la hiérarchisation intellectuelle. La troisième chose, c'est l'apauvrissement des perspectives.
— Pardon ? Coupa Tom Kaénesse.
— Le concept n'est pas dur à comprendre. Quand vous demandez aujourd'hui à un enfant pourquoi il va à l'école, il vous répondra soit qu'il y est obligé, soit que c'est pour trouver un travail plus tard. Quelle tristesse ! L'école d'aujourd'hui a perdu son aura et son noble but primordial : L'émancipation ! Le vrai but de l'école, c'est de libérer les élèves de l'ignorance, de l'obscurantisme, du dogme, des préjugés, et c'est de leur offrir non pas une pensée, mais la faculté de choisir et de travailler leur propre pensée, c'est de leur apprendre à apprendre par eux-mêmes, à découvrir par eux-mêmes, à expérimenter par eux-mêmes, et les professeurs doivent ne rester que des tuteurs, au sens premier du terme, et non des "éleveurs", au sens de tirer vers le haut. Quand une plante grimpe seule sur un tuteur, même lentement, elle sera forte. Mais si vous tirez dessus, elle se déracine, ou pire, elle casse...
— Encore vos analogies de hippie, monsieur DUBOIS, s'exclama Tom Kaénesse. Nous n'avons que faire de vos métaphores forestières et nous voulons du concret ! Si vous n'avez rien de mieux à proposer, c'est que le système éducatif actuel est optimal !
— Oui, il est optimal pour créer de parfaits employés obéissants et en compétition, et ceci arrange bien notre économie, c'est évident ! Rétorqua Félix. Mais que fait-on des enfants en échec scolaire ? On les écarte. On les laisse aller au fond de la classe, puis on les laisse redoubler, puis on les éloigne encore davantage dans des classes ou des écoles spécialisées, et ensuite ils seront soit relégués au chômage, soit cantonnés à des emplois dont personne ne veut, sous-payés, contraints de travailler dur pour nourrir leur famille, et n'ayant que peu de temps pour leurs enfants qui finalement auront de grandes chances de suivre la même voie sans issue !

Le silence qui suivit était de glace. Félix avait haussé imperceptiblement le ton, pourtant son visage conservait une neutralité totale. Mais ses yeux sombres brillaient d'une lueur passionnée :

— Et je ne parle même pas de l'état psychologique de ces laissés-pour-compte, qui encaissent les échecs successifs toute leur vie durant, et doivent vivre avec, en laissant à leurs enfants l'image de parents intellectuellement et socialement ratés. Des loosers... Aimeriez-vous être un looser, monsieur Kaénesse ?
— Comment osez-vous !
— Le mot est fort, oui, vous avez raison. Veuillez m'excuser. Il m'avait semblé que ce mot vous était familier, étant donné que vous en avez affublé les parents de la bande de jeunes délinquants récemment emprisonnée, lors de votre dernière intervention à la radio... Vous traitez vos concitoyens avec tant de sagesse...
— Je vous interdis d'user de sarcasme avec moi ! Hurla Tom Kaénesse. Certaines personnes sont fainéantes, incapables, inconscientes et dangereuses, et nous n'y pourront jamais rien !
— Le sont-elles depuis toujours ?
— Je vous demande pardon ?
— Ces personnes sont-elles ainsi depuis toujours ? Depuis leur naissance ?
— Je suppose que non, mais elles ont été mal éduquées, c'est clair !
— Elles ont été MAL EDUQUEES, vous dîtes ? Vous-même, vous remettez donc en cause notre système EDUCATIF ?

Tom Kaénesse devint livide. Des gouttes de sueur glissèrent sur sa peau pâle et se perdirent dans sa barbe. Il balbutia d'une voix chevrotante :

— Bien joué, bien joué, mais cela ne change rien...Monsieur le président, cessons cette mascarade et renvoyons cet énergumène d'où il vient, nous n'avons que faire d'un paysan et nous perdons du temps !

Tous les yeux étaient posés sur Tom Kaénesse, et personne ne pipa mot. Pour la première fois de sa vie, il subit un concert de regards méprisants, alors que c'était précisément le genre de symphonie qu'il aimait composer en temps normal. Le choc fut insupportable. Il déglutit péniblement et quitta la salle en s'épongeant le front avec la manche de sa veste de luxe.

Quelques années plus tard, Sharon DUBOIS, la fille de Félix, se rendait comme d'habitude à son collège en bus. Comme d'habitude, elle s'était levée de bonne humeur, et d'autant plus que ce matin, l'école avait ré-ouvert ses portes après le weekend. A l'approche du portail, elle entendait déjà le tumulte des élèves, les rires, les cris et les exclamations. Ce matin était un matin particulier : La cour était décorée de centaines de banderoles colorées, et élèves et professeurs commençaient déjà à s'asseoir en cercle. Sharon prit place à la droite du professeur de théâtre et à la gauche d'un élève beaucoup plus jeune qu'elle. La séance démocratique hebdomadaire commençait : L'animateur, le scribe et le régulateur furent tirés au sort, puis chacun put prendre la parole et intervenir sur des propositions d'améliorations du collège, des propositions de cours, les contenus de programmes, les sports favoris, les problèmes rencontrés et leurs solutions...

Quand ce fut terminé, Sharon commençait à avoir faim et se dirigea spontanément vers le cours de cuisine et nutrition pour se préparer une salade de fruits, et en profita pour goûter quelques expériences de ses camarades. Elle entendit les élèves du cours de musique et chant entamer un morceau qu'elle adorait et se précipita vers eux pour rejoindre la classe : Son professeur la vit arriver et lui tendit une guitare avant même qu'elle passe le seuil de la porte. A la fin, la musique lui avait donné une telle énergie qu'elle décida, avec quelques amis, de s'offrir une petite séance de basket-ball coopératif. Après une bonne douche, elle se joignit au groupe animé par le professeur de méditation pour se recentrer.

Son esprit était maintenant parfaitement clair, et prêt pour son rendez-vous d'approfondissement mathématique. Les maths lui plaisaient, elle n'était pas mécontente d'avoir prit ce rendez-vous. Ils étaient peu d'élèves, mais tous motivés et intéressés, d'autant que le professeur leurs faisaient découvrir par eux-même les théorèmes par un astucieux jeu de piste et de réflexion. A la fin de la journée, épuisée, mais comblée et heureuse, Sharon téléphona à son père devant le collège pour savoir s'il pouvait venir la chercher, mais il ne répondit pas. Elle se rappela soudain que le lundi, en fin de journée, les membres du gouvernement se livraient à une séance de yoga pour dénouer leurs tensions. Sharon rit : Depuis que son père avait été nommé à la présidence, beaucoup de choses avaient changé. Imaginer les politiciens se livrer au yoga avait de quoi faire rire, pourtant ils étaient de plus en plus nombreux dans l'administration à suivre cette coutume de fin de journée.

En attendant le bus, elle flâna et observa les alentours. Du mouvement capta son regard : Deux jardiniers rieurs étaient en train de semer diverses graines et récolter quelques légumes dans les parcelles partagées du collège. Quelques élèves leur donnaient la main, et tous souriaient et s'esclaffaient en plongeant les mains dans la terre ou en tirant des carottes du sol.

Sharon reconnut les deux jardiniers : Marcel Airamette et Tom Kaénesse.

Les deux ex-ministres avaient décidément bien changé...

FIN

 

 

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