Un nouvel horizon

Pendant qu’Agni me parle, les européens se sont dangereusement rapprochés.

Je me dis que se battre ne serait d’aucune utilité et décide de jeter mon arme au sol pour protéger ce qu’il me reste ; je hurle à Agni de faire de même et de ne surtout montrer aucun signe d’agressivité.

Les soldats arrivent à notre hauteur et se penchent vers Agni intrigués. Tenter le tout pour le tout est sans doute la meilleure chose à faire :

« ―J’ai capturé cet enfant lors de la rixe, il n’a rien à voir avec moi de près ou de loin, laissez-le partir ! 

―Rien à voir avec toi ? Pourtant ce gamin vient de lâcher une lame qu’il avait dans les mains et tu veux me faire croire qu’il est innocent, c’est un peu gros tu trouves pas ? 

―C’est moi qui la lui ai donnée. Cet enfant appartenait à un vieux couple de fermiers que j’ai abattu avec mon groupe il y a plus d’une semaine…

 ― Et ben, tu m’en diras tant ! Allez, on les transfère à l’ancienne abbaye, c’est pas trop loin et puis on sera bien discret pour discuter sérieusement avec le jeune homme et son charmant petit prisonnier ».

Une abbaye ? Je me demande de quel genre de lieu il s’agit. Alors, sans opposer la moindre résistance, on marche vers ce qui semble être un lieu de culte, mais une chose étrange m’interpelle dès que l’on entre.

Les murs, les tableaux, tout est en piteux état. Or, notre loi sacrée considère non seulement la destruction mais aussi l’abandon des lieux de recueillement comme un crime envers Dieu et de tous nos territoires, les seuls lieux qu’on ne peut détériorer, sont justement les lieux de culte.

Un passage du livre « La parole des anciens » dit ceci : « la loi de Dieu est souveraine, la loi des hommes est une hérésie. Pour vivre, nous avons besoin de son amour, c’est notre besoin le plus primaire, nul ne peut donc se résoudre à négliger la sainte parole ».

Nous arrivons au milieu du bâtiment, le froid se fait ressentir d’autant que les vitraux sont fracturés et qu’il ne reste que des ruines.

On nous assied donc par terre, juste derrière ce qui semble être l’autel. La tension est à son comble, Agni ne peut plus se retenir de trembler de peur, il est absolument terrifié par ces hommes.

J’enserre sa petite main transie de froid, en attendant que nos futurs bourreaux rompent enfin ce silence interminable.

Un des soldats prend une chaise et s’assoit juste devant Agni, le fixant de son regard impénétrable.

Il prend enfin la parole :

« ―Ils recrutent de plus en plus jeune dans vos sectes de barges, un gamin haut comme trois pommes. Si on n’était pas à Forps 2, je pourrais me faire avoir et penser que tu es inoffensif… Quel gâchis… »

Il se tourne enfin vers moi.

« ―C’est très courageux de vouloir le protéger, mais tu sais, tu lui attireras plus d’ennuis au final. Si tu nous dis ce qu’on veut savoir, on le laisse partir. T’auras pas à t’inquiéter de quoi que ce soit, je suis un homme de parole crois moi…

―Et qu’est-ce-que vous voulez savoir ?

―Tu sais, on a vraiment de la chance de tomber sur vous deux. Les apôtres de Demeter sont si timorés d’habitude…Pourquoi ce regard d’ahuri ? Ce que votre prophète vous a transmis vous a trahis. La marque de Demeter, elle est plus que visible sur votre pomme d’Adam…Tout cela est vraiment consternant, les mêmes erreurs encore et encore…Bon, tu vas nous dire où se cachent tous tes potes et ton chef. Après ça, on te laissera partir avec ton gamin. Sur mon honneur, je vais pas vous faire de mal, je vous le jure ».

Le ton que prenait ce soldat se voulait rassurant, mais je n’avais pas confiance.

Les européens nous détestent. Pour eux, on est juste moins évolués, on se complait dans d’anciennes pratiques. Eux ne croient pas en Dieu et ils sont libres de ne pas croire ; mais moi, je n’ai jamais compris pourquoi je ne serais pas libre.

Je crois que j’aurais préféré ne jamais naitre ici, j’aurais voulu naître en Europe. Au moins là-bas, tout est possible, même pour un gamin comme moi.

 De toute façon je n’avais aucune garantie que cet homme nous laisse tranquille, mais en même temps, je n’avais pas d’autres choix que de lui dire ce que je savais. Je connaissais le sort que les européens réservent à leurs prisonniers Forps.

Je prends enfin la parole :

― « Je vous révèlerais tout, mais vous le laisserez partir avant ça !

―C’est comme ça t’arrange mon gars, de toute façon, on s’en fout de ton pote, il ne nous intéresse pas ; celui qu’on veut c’est ton chef. Allez, viens mon petit chou, je te ramène chez ta maman… »

Il prend Agni par la main et passe la porte par laquelle nous sommes entrés. Ces deux mastards me regardent en chien de faïence, mais je ne me laisse pas intimider et les fixe avec détermination en les imitant.

L’un de ces deux molosses prend alors la parole :

― « Alors, tu vas nous cracher le morceau, il est où ?

― Il s’est réfugié dans la montagne qu’on voit d’ici. C’est notre lieu de rassemblement, elle était anciennement nommée Halti.

―Putain, on a trouvé la fourmilière Marlow, on va pouvoir foutre un gros coup de pied dedans !! On se demandait bien on vous étiez fourrés tout ce temps, vous êtes tellement discrets faut dire. Les mecs vivent dans des creux de montagnes, j’aurais jamais eu l’idée de vivre dans des trous de rats pareils ! Bah, merci mon p’tit. Maintenant, tu peux aller rejoindre ton copain, il doit t’attendre dehors. Tu vois qu’on est super sympas ! »

Est-ce que j’ai bien fait ? J’ai l’impression d’avoir condamné tout le monde !

Je me lève, titube, passe la porte par laquelle Agni et le soldat sont sortis. Une fois dehors, je prends quelques instants pour inspirer et expirer profondément.

Regardant le ciel avec un certain soulagement, je sens un vent frais et piquant fouetter mes joues, mais ça ne me gêne en rien. Je suis tellement heureux, heureux d’être encore en vie…

Je reprends petit à petit mes esprits, et cherche Agni du regard...Mon cœur se remet à battre et je me mets à faire le tour du bâtiment. Soudain, une odeur familière émane de l’arrière-cour du bâtiment. Une forte odeur de fer accompagnée de petits cris stridents.

Je saisis ma lame avec hâte, et découvre avec effroi un des spectacles des plus macabres que j’ai eus à voir de ma vie.

Agni était toujours avec le soldat, mais ce soldat avait apparemment d’autres projets que de laisser Agni s’en aller.

Il faut savoir que les petites patrouilles européennes sont souvent accompagnées d’un ou plusieurs chiens.

Une idée avait donc germé dans la tête de ce malade : faire combattre son chien contre Agni pour voir qui des deux sortirait vivant de ce « combat-spectacle ».

Il s’écrie :

« ― Allez mon gars, montre un peu que t’as du cœur. Les soldats de Demeter sont réputés pour être des bêtes de combat. Allez oui, c’est ça frappe le à la mâchoire, allez, ET ARRETE DE PLEURER !! Du nerf sinon il va te buter. Tu pourras jamais revoir tes saloperies de potes ahaha !! ».

Je n’ai qu’un couteau sur moi. Lui, me pointe déjà avec son flingue, Agni hurle de douleur. A chaque coup de mâchoire, il va y passer, c’est certain ! Cet enfant n’est pas fait pour le combat, je dois le sauver, je dois risquer ma vie !

Alors quoi, je vais regarder un gamin se faire tuer devant moi ? Je peux pas le sauver ? Non, en fait j’ai tellement peur de mourir…Oui c’est ça, j’ai peur de ce canon glacé posé sur ma tempe.

Lentement Agni se recroqueville. Petit à petit, les cris se font de plus en plus imperceptibles, les pleurs se font de plus en plus rares.

Moi, je reste là, sans réagir, comme inanimé. Je ne ressens plus ni le vent glacial du nord, ni la faim, ni la peur, ni la colère. Je ne ressens plus rien !

C’est comme si mon corps et ma conscience s’étaient mis sur pause pour me permettre de survivre à l’horreur du monde.

Mon corps est enveloppé dans du coton. J’ai énormément de distance sur l’événement en face de moi, comme si j’étais dans un rêve, un rêve dont j’aimerais me réveiller un jour.

Mais je le sais dans le fond, ce rêve, c’est ma vie.

Soudain, je me sens extirpé de ce monde terrifiant et surréaliste. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé depuis ces événements. Le ciel est si sombre. Peut-être ai-je dormi tout le reste de la journée ?

Est-ce que ça n’aurait pas durer plus longtemps ? Deux jours, une semaine ou même plusieurs…Tout semble si flou…

Le corps d’Agni, ou du moins ce qu’il en reste, est posé juste là dans la douce poudreuse imbibée de son sang encore tiède…Cela ne doit pas faire si longtemps…

Je pose mes mains froides sur son visage transi. Tournant sa tête vers moi, j’arrive, malgré son visage mâchouillé, à distinguer l’expression horrifique que son visage arbore encore.

Je n’arrive pas à pleurer. Tout ce que je ressens, c’est un immense poids au niveau de mon plexus solaire, un poids terrible que je ne peux supporter et une immense colère. Cette émotion me consume et je sens avec son apparition, mon sang bouillir de rage.

Oui, je me sens bouillir de haine. Cette émotion emporte même la tristesse. Elle est capable de tout annihiler. Je la sens qui prend toute la place dans mon cerveau et qui s’accroche à moi comme des ronces infernales. Je n’ai plus mal au plexus, je n’arrive pas à être triste. Cette émotion a vraiment tout détruit dans ma tête pour établir son siège, et moi aussi à mon tour, j’ai envie, tout d’un coup, de voir le monde brûler. Ce monde qui me refuse le droit de vivre.

Dans un terrible effort, je me lève et pars sans vraiment savoir où aller.

Je marche ainsi pendant des heures, peut-être même des jours avec le désespoir et la haine comme seuls compagnons de route.

Tout ce que je sais maintenant, c’est qu’il faut vivre et je vivrai quelles que soient les souffrances que je devrais endurer. Je me surpasserai !

Il fait si froid…

Au loin, j’aperçois enfin un renfoncement, une sorte de tranchée. Enfin, un endroit pour m’abriter de ce vent violent.

Je m’y traine avec le peu de force qui me reste et parviens même à trouver un cabanon construit à l’intérieur de la tranchée. Dedans, le froid est toujours présent, mais au moins je ne ressens pas le vent avec autant de force.

Spontanément, mon corps se prostre pour survivre. La seule chose à laquelle je pense désormais, c’est de passer la nuit et de voir à nouveau le soleil darder ses rayons un jour de plus.

Je dois penser à quelque chose pour survivre…Oui, c’est ça…Je dois me fixer un but ! Pas seulement me venger, il me faut retrouver quelqu’un, je le sens !

…Anna…oui, je dois retrouver Anna. Elle seule est aussi importante à mes yeux qu’Agni. C’est avec elle et Agni que je passais le plus clair de mon temps. Avec ces deux-là, nous nous racontions nos soucis et nous faisions face à la dureté de nos vies ! Elle est tout ce qu’il me reste, comment ai-je pu être aussi stupide ! Elle a dû s’enfuir en voyant les soldats débarquer au QG. Je suis sûr qu’elle est en vie quelque part, elle ne se serait pas faite avoir. Elle est spéciale. Je dois absolument la retrouver et la garder en vie coûte que coûte. Maintenant, je n’ai plus qu’elle.

Voici mon but, j’ai trouvé !!

Face à ces pensées, je ne peux refouler un rire nerveux et frénétique et des larmes chaudes se mettent à couler le long de mes joues creusées. Peu à peu, je sens enfin ma vie reprendre de la cohérence : une douce chaleur et une joie malgré le dur froid de la nuit, au creux de mon cœur.

Cette pensée me permet enfin de trouver le repos pendant quelques heures durant…Pendant ce temps, je fais un rêve. Je n’en avais pas fait depuis bien longtemps. C’étaient plutôt des souvenirs avec Agni et Anna durant notre « intégration ».

Nous étions chacun séparés par une épaisse cloison, je me souviens…Dans ces pièces où nous étions, la lumière du jour peinait à entrer à travers la mince ouverture présente sur le mur au-dessus de nos têtes. On ne nous affamait pas et la pièce était entretenue ; mais la règle était de ne pas nous laisser sortir pendant une durée de 5 années à compter de notre arrivée. Nous allions de cette façon, nous purifier de notre vie d’avant et sortir grandis de cette épreuve. Cela était nécessaire. L’isolement permettrait ainsi une introspection profonde. Ainsi, sans parler à personne durant tout ce temps, nous pourrions alors nous élever comme le souhaitait Demeter.

Recroquevillé dans un coin, je me disais que j’étais fini, que je n’allais jamais survivre. Mais un jour, j’ai entendu un son que je n’oublierai jamais, une voix, ou plutôt un chuchotement me parvint. J’arrivais à distinguer la douceur de son timbre de petite fille : c’était Anna, la seule et unique. Mais à mon grand étonnement, je parvins à percevoir une autre voix, encore plus tenue, une voix qui semblait être celle d’un nouveau-né. C’était Agni. Ils m’apprirent que j’étais le seul à être isolé. Demeter m’avait donc délibérément menti, mais dans quel but ? Pourquoi étais-je le seul à être isolé, qu’avais-je de spécial ?

Mais peu m’importait. A travers le mur, j’avais enfin quelqu’un à qui parler. Très vite, nous nous sommes liés d’amitié et avons grandi ensemble dans cet environnement où l’étrangeté était reine. Ma seule bouée de sauvetage était ces deux-là. Grandir ensemble alors que l’on ne sait même pas à quoi ressemble l’autre peut paraitre spécial. Mais pour moi, ce qui m’importait était d’avoir un contact avec quelque être vivant que ce soit et à n’importe quel prix.

Très vite, Anna qui était plus âgée me parla de ce qu’elle pouvait voir à travers la mince ouverture du mur. Je me disais qu’elle était probablement plus grande que moi car je n’arrivais toujours pas à voir même au bout de cinq ans ce qui se tramait dehors.

Comme nous n’avions tous les trois aucun souvenir de ce que à quoi pouvait bien ressembler l’extérieur de ces prisons, j’étais captivé à chacun de ses récits sur le monde. J’étais émerveillé même par certaines horreurs qu’elle pouvait décrire depuis le trou du mur. Je ne sais pas pourquoi mais même ça pouvait me passionner. J’avais compris, quand j’étais sorti de cette cage, que mon cerveau recherchait une stimulation autre que ce puits de béton plongé dans la pénombre du matin au soir. J’avais compris à ce moment-là que je voulais vivre et à quel point mon désir de vivre était fort et puissant. Il pouvait même se nourrir du malheur des autres s’il le fallait.

C’était plus fort que moi. Je ressentais cette pulsion animale au fond de mes tripes. Elle me dévorait un peu plus chaque jour et se nourrissait des récits d’Anna et de sa petite voix fluette.

 Au bout de ce calvaire, Demeter lui-même alla nous chercher pour enfin officialiser notre « Deuxième naissance ».

La marque qu’il nous apposa avec cette lame rougeoyante au niveau de notre cou nous fit nous tordre de douleur et hurler à s’en décoller la plèvre. Néanmoins, étant enfin sortis du trou à rat dans lequel nous étions, je ne pus m’empêcher de sourire à la vue de ce soleil qui faisait scintiller la lame destinée à sceller notre perfection.

Maintenant, réveillés par les premiers rayons, je sens en moi une faim de plus en plus intense, mes intestins se nouent terriblement. Je sors du cabanon et sursaute, quand soudain, je crois voir au loin la silhouette d’Agni courir et se cacher tout au bout de la tranchée. Mes jambes se mettent à courir presque malgré moi. Pourtant Agni est mort…Qu’est-ce-qui me prend… Mais je n’arrive pas à m’arrêter. Mon corps ne me répond pas, ne m’obéit plus. Je suis happé par une tempête d’émotion à la vue de cette silhouette d’enfant. Je trébuche dans la boue, mes semelles lisses glissent sur les planches de bois mouillées; mais malgré cela, je ne peux m’empêcher d’espérer.

Quand j’arrive à la hauteur de cette petite silhouette fantomatique, je découvre un garçon au visage apeuré, rien à voir avec Agni.

« ― Comment tu t’appelles toi ? »

Un long silence en guise de réponse, l’enfant semble terrorisé par ma présence. Je décide alors de la jouer différemment…

« ―T’as rien à craindre. Je ne suis pas méchant, je suis comme toi un enfant des Forps, Et toi alors, tu viens de quelle section ? Et comment tu t’appelles ? hein ?

―…Emeth. C’est mon nom. Je viens des Forps aussi, Forps 3…

―Forps 3 ? Alors, toi aussi tu es avec Demeter ! C’est vrai qu’il avait une de ses femmes là-bas…Ca explique qu’il se soit implanté dans ton secteur. »

Emeth n’est pas très bavard et il est encore très méfiant à mon égard, typique d’un disciple du prophète. C’est sa façon de vivre. Alors, ce sera la nôtre aussi ! Je décide de m’assoir dans le cabanon et l’invite à faire de même.

« ―Alors Emeth, tu vas où comme ça tout seul ? Où est passé ton groupe ?

―Je veux m’en aller…partir de l’organisation.

―Partir ? Et pour aller où Emeth ? Ces sectes sont peut être dures, mais pour nous, c’est le seul moyen de survivre. Les groupes, c’est ce qu’il y a de plus important pour les gosses, sinon on est foutus ! Et puis, tu penses vraiment pouvoir survivre tout seul dehors ?

―Je m’en fous de survivre, je veux vivre c’est tout, c’est pas plus compliqué que ça. Peu importe si je dois crever demain. Au moins, je mourrai en homme libre.

―En homme libre ? Je vois pas l’intérêt d’être libre si tu es mort le lendemain ! Le but de la vie est simple Emeth : rester en vie. Tu devrais écouter un peu plus les anciens au lieu de dire des bêtises qui peuvent te coûter très cher.

―J’ai piqué des livres à Demeter pendant qu’il était de passage sur Forps 3 l’autre jour. Parmi ces bouquins, il y en a beaucoup qui traitent du même thème, quelque chose de très intéressant : la philosophie. Ces gens sont très intelligents. J’adore les lire tous ces grands penseurs. Ca devait être vraiment passionnant la vie avant : les points de vue de chacun étaient différents. Moi, je pense que les choses sont ce qu’elles sont car tout le monde pense la même chose au final…En fait, je pense qu’on n’arrive pas à la cheville de tous ces gens d’avant, mais je ne sais pas trop comment l’exprimer. Je ne comprends pas toujours tout ce qui est écrit, mais j’ai l’impression de découvrir quelque chose d’important et j’adore ça ! Cela me stimule comme jamais rien ne l’avait fait depuis des lustres !

―Emeth, ne répète surtout pas ce que tu viens de dire à qui que ce soit. Tu sais ce que l’on réserve au hérétique chez nous ? Tu veux vraiment le savoir ? Alors, pour l’amour de Dieu, évite de sortir de ce genre d’ineptie. Et puis entre nous, je doute que le maître lise des livres aussi idiots.

―Idiot ? Non, je ne pense pas que tout cela soit idiot. Je commence à peine à comprendre la grandeur de notre monde mais surtout sa complexité, et tu sais par quel moyen ? Grâce aux livres que je lui ai volés ! Oui, je regrette et l’acte en lui-même est mauvais je le sais bien, mais j’ai eu une sorte de révélation ces derniers jours. Je suis absolument passionné par la philosophie ! Et ça, c’est grâce à tous ces livres qui ont des points de vue différents sur le monde et sur nos semblables. C’est pourquoi j’ai pris la décision de m’enfuir. Mon but est d’en lire le plus possible avant de mourir. Je veux découvrir le monde et devenir comme ces gens dans ces livres : me forger une opinion sur ce monde ! ».

En écoutant ce garçon je me sens sali, sali par la manière qu’il a de considérer la religion, sali par ce qu’il faisait passer avant cela : la philosophie. Le maître nous avait toujours montré les dangers de ce genre de discipline. Alors, pourquoi cet enfant semblait-il à ce point animé par quelque chose de grand ?

Et surtout, pourquoi je me sens à ce point stimulé ? Je ressens l’envie pour la première fois de discuter et de me connecter à quelqu’un sur un sujet profond. Ses yeux pétillants d’excitation et de vie, c’était bien la première fois que je voyais cela. Bizarrement, Emeth et ses sujets étranges m’intéresse et m’apaise. Oui, il y avait quelque chose dans sa voix d’apaisant que je n’aurais su définir avec exactitude. Demeter appelait ça la « passion », mais cette dernière ne pouvait exister que pour Dieu…Pas pour cette pseudo discipline hérétique !

« ―Raconte-moi un peu, qu’est-ce que tu feras quand tu auras lu tous ces livres ?

―Je ne sais pas trop, je deviendrai libre probablement grâce à la connaissance accumulée. Et alors, je serai heureux…Enfin, ça c’est le chemin idéal. Et toi, qu’est-ce-que tu vas faire quand on va se quitter ?

―Je…Je dois retrouver quelqu’un à qui je tiens beaucoup, c’est mon but dans la vie. »

Emeth esquisse un léger rictus d’amusement.

« ―J’ai dit quelque chose de drôle ?

―Non, du tout. Je suis surpris. C’est assez philosophique le coup du but dans la vie, toi qui as l’air de détester cela.

―Et bien…il y a peut-être quelque chose à tirer de tes propos Emeth. »

Le jeune garçon se met à rire et moi aussi…ça fait du bien, ça fait longtemps…quelques secondes s’écoulent dans le silence de la contemplation de ce moment si particulier.

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