Un jour, sur Terre

Nous étions depuis déjà deux jours à Ho Chi Minh Ville, anciennement Saigon, capitale économique du Vietnam, pour les vacances d’été. Mes parents avaient choisi cette destination en pensant que ça nous ferait du bien, à ma petite sœur et à moi, d'être dépaysées pour les vacances. Ça, dépaysées, on l'était ! Cette ville était épouvantable. Des immeubles à perte de vue, des temples qui se ressemblaient tous et surtout une atmosphère tellement polluée que j’avais l’impression de respirer directement dans le pot d’échappement d’une Ferrari à plein régime. A peine sortie de l’aéroport, j'avais manqué me faire faucher par une mobylette sur laquelle étaient juchés une mère et ses trois enfants – sans casques, évidemment  –  puis je m’étais intoxiquée avec un sandwich bizarre, qui m’avait clouée à la cuvette des toilettes pendant toute la nuit.

Je détestais cet endroit, et visiblement, il me détestait aussi.

Assise sur le matelas trop dur du lit de la chambre d'hôtel miteuse où nous séjournions, je lançai un regard dépité à ma mère. Plus que quatre jours à tenir.

— Dis, tu ne vas quand même pas bouder toutes les vacances?, s'exaspéra-t-elle.

Ma mère semblait imputer ma mauvaise humeur à la crise d'adolescence, mais elle n'y comprenait rien du tout. Il faisait une chaleur étouffante, le code wifi ne fonctionnait pas, et j'avais dû prendre ma douche avec une araignée de la taille de mon poing.

— Allez, c'est l'heure du petit déjeuner ! claironna gaiement mon père.

Il était comme ça mon père. Toujours frais et positif, même lorsque le restaurant de l'hôtel ne servait le petit déjeuner qu'entre cinq et sept heures du matin. Tant pis pour ceux qui aimaient faire la grasse matinée ou qui souffraient encore du décalage horaire. 

— Encore du riz, des nouilles et des nems, je parie ? C’est bon, je passe mon tour ! déclarai-je d’un ton sans appel.  

Les bras croisés, je leur tournai le dos, feignant un intérêt soudain pour les retraités en jogging qui faisaient des étirements dans le parc sur lequel donnait l’unique fenêtre de la chambre.

Mes parents se contentèrent de m'informer qu'ils me ramèneraient de quoi manger, au cas où j’aurais faim plus tard. Je roulai des yeux.

A peine la porte fermée, je fouillai dans la valise de mes parents. Bingo ! Ils y gardaient toujours un peu d'argent de secours. Les billets de la monnaie locale étaient tous affublés du portrait d'un vieil homme et de tellement de zéros que je n'avais aucune idée de leur valeur. Peu importe, la caissière de la petite supérette du quartier, que j’avais repéré la veille, saurait se débrouiller avec. Ce ne serait pas un petit déjeuner de luxe, mais des biscuits et des chips, ce serait toujours mieux que ce fichu riz gluant.

Je sortis de l'hôtel discrètement et me dirigeai vers la supérette.

***

Dans cette ville, les passages piétons étaient rares et les feux tricolores étaient plus là pour décorer que pour réguler la circulation. Néanmoins, je compris vite la technique. Ici, si on ne voulait pas se faire écraser, il fallait se jeter dans le trafic et avancer coûte que coûte, sans ralentir ; en se montrant trop prudent, on se mettait en danger. Les mobylettes filaient à vive allure mais toutes me contournaient, comme si je n'étais qu'une feuille morte qu'il était facile d'ignorer, de dépasser, et de laisser derrière soi.

Il n’y avait même pas de trottoir digne de ce nom, tout au plus quelques pavés sur lesquels de petits vieux discutaient en buvant une bière, assis sur des chaises miniatures en plastique rouge. Je devais bien le reconnaitre, les rues étaient plus animées ici qu’en France. J’étais plongée au cœur du tintamarre des klaxons incessants des mobylettes, des odeurs de fruits et de viande qui émanaient des marchés, et de la musique pop vietnamienne, diffusée par la radio des petits restaurants à chaque coin de rue. Contrairement à chez nous, les vietnamiens passaient visiblement plus de temps dehors que chez eux.

Très vite cependant, je commençai à m'impatienter. J’avais déjà soif et je transpirais à grosses gouttes. Où était donc cette supérette ? Je ne reconnaissais pas cette rue, bordée de nombreuses boutiques d’art, qui vendaient toutes un peu les mêmes peintures représentant des paysages vietnamiens. Incapable de dire si j’avais tourné trop tôt, ou trop tard. Je me stoppai net et virevoltai, cherchai l’hôtel des yeux.

Mince, j’étais perdue.

Je sentis alors la panique s'insinuer en moi, dans ma poitrine, mon abdomen. Mes jambes se mirent à flageoler alors que je me rendais à l’évidence. J’avais gaffé. Une femme me bouscula, sans s'excuser. Quand bien même l'aurait-elle fait, je ne l'aurais pas comprise. Je ne pouvais déjà pas faire une phrase correcte en anglais, je n'allais pas non plus essayer de parler vietnamien. Pourtant, cela m'aurait été utile, là maintenant, et je commençai à regretter d'avoir un jour déclaré que l'anglais, c'était pour les étrangers trop fainéants pour apprendre le français. J'essayai tout de même, avec un accent à couper au couteau, de demander mon chemin à un passant.

— Euh...Excuse-me ? Hotel...euh… where ? 

A ses yeux écarquillés et sa bouche en cœur, je vis bien qu’il n’avait rien compris. Je me cognai la tête avec le poing, me maudissant d'être partie ainsi à l'aventure sans avoir au moins relevé le nom de l'hôtel.

Soudain, quelqu'un me tapota l'épaule. Je me retournai, et aperçus un garçon d'à peu près mon âge, qui souriait de toutes ses dents et me tendait un petit éventail, très bon marché. Je le saisis, confuse. Plus loin, une vieille dame au dos courbé se cramponnait à un chariot rempli de dizaines d'autres éventails colorés. Dans une fournaise pareille, ils auraient dû faire fortune, mais visiblement, ce n’était pas le cas ; la grand-mère n’avait pas de chaussures.

— Quoi, tu veux que je te l'achète ? demandai-je en français, consciente que le garçon ne pouvait pas me comprendre.

Perplexe, il effleura délicatement mon visage, essuyant une larme qui avait roulé sur ma joue. C'était stupide. Je fis disparaitre les preuves de ma faiblesse du revers de la main, et lui tendis un billet au hasard. Le garçon le refusa et baragouina quelque chose en vietnamien, une langue aux accents mélodieux qui, étrangement, me rassura. Il attrapa ma main et m'entraîna avec lui, sa poigne ferme mais tendre, comme s'il avait simplement peur que je m'égare de nouveau. Au coin de la rue, nous nous engageâmes dans une ruelle en terre, au bout de laquelle se trouvait un petit ruisseau d’une couleur pourpre – une usine peu écologique dans le coin ? –, des poules et un amas de tôle froissé, que je pris pour leur poulailler. En fait, trois générations vivaient là, le grand-père, la mère du garçon et deux jeunes enfants. L’abri de fortune semblait sur le point de s’écrouler à tout instant et je ne pus m’empêcher de me sentir mal à l’aise en me faufilant entre un réchaud et une télévision pour m’assoir sur la paillasse qui faisait office de sol.

— Hello…, tentais-je fébrilement.

La mère me serra les mains pour me souhaiter la bienvenue. Elle avait le même sourire que son fils, et de petites rides pointaient au coin de ses yeux. Le petit déjeuner disposé sur la table basse consistait en un bol de riz par personne et de l'eau. Rien d’autre. Alors que le garçon parlait à sa mère, le grand-père me tendit un verre d'eau fraîche et son propre bol de riz. Je refusai, gênée de tant d’attention que je ne pensais pas mériter. Le grand-père insista vivement, et je finis par accepter le bol et avaler une cuillère de riz. C’était étrange de me retrouver là ; je ne me sentais pas à ma place. Alors que je mangeais avec appétit, autant par politesse que parce que j’avais réellement faim, l’un des petits enfants me tendit un dessin en m’expliquant, en vietnamien bien sûr, ce qu’elle avait dessiné. Elle avait bien vu que j’étais étrangère, mais pour elle, il n'y avait pas de raison que je ne la comprenne pas. Devant tant d’innocence, j'acquiesçai de la tête à chacune de ses phrases, ajoutant parfois un « aah » ou un « ooh » quand elle semblait attendre un compliment. Lorsqu’elle eut fini, elle me donna le dessin et sorti jouer dans la cour, à courir pieds nus après les poules. Cette petite était attachante.

Lorsque je finis mon bol, le jeune garçon revint vers moi. J’avais à peine remarqué qu’il avait disparu.

— You, okay ?, demanda-t-il, toujours en souriant.

— Okay, acquiesçai-je.

— Hotel ? ajouta-t-il en pointant du doigt la clé d’hôtel qui dépassait de ma poche.

Sans comprendre, je la lui tendis. Il se mit à rire et me montra le porte-clés qui y était accroché, pointant du doigt le nom de l’hôtel. Comment avais-je pu être aussi bête pour ne pas penser à vérifier ?

—Good, good. Taxi ?

Je ne voulais pas rentrer, je me sentais bien ici. J’avais eu si peur de ne pas retrouver mon chemin, d’être condamnée à errer dans les rues de la ville jusqu’à mourir de soif, et voilà que je ne voulais plus repartir. J’avais envie de montrer ma reconnaissance à cette famille, qui m’avait recueilli alors que j’étais en difficulté. Je ne savais pas comment faire, mais peut-être qu’en rentrant à la maison, je pourrais demander à mes parents de m’aider ?

Le garçon discuta avec le chauffeur de taxi alors que la petite fille restait accrochée à moi, comme si elle ne voulait pas que je parte si vite. Je lui caressai les cheveux et adressai un signe de la main à la mère, qui répondit avec un sourire empli de bonté. Le grand-père me tapota l'épaule et enfin, le garçon m'enlaça avant de me tendre le fameux éventail. Pas d’argent ; c’était un cadeau de sa part.

***

Devant l'hôtel, je tendis au chauffeur tous les billets que je possédais, mais il les refusa en désignant l'argent posé sur le tableau de bord : le garçon avait payé pour moi ! C'était la goutte d'eau, et le trop plein déborda sur mes joues. Cette famille n'avait presque rien, mais elle m'avait tout donné, moi qui n'avais cessé de me plaindre depuis mon arrivée, parce que je trouvais que le confort était trop spartiate et que je n’aimais pas la nourriture.

Je retrouvais ma sœur et mes parents dans le hall, qui hurlaient à la réceptionniste qu'il fallait lancer un avis de recherche et plus vite que ça. Je m'approchai, hésitante. Ils avaient pris dix ans d'un coup.

— Mais où étais-tu donc passée ?! s'écria ma mère, sous le choc. Sortie t'acheter un éventail ?! Tu te moques de moi !?

— Ce n'est rien ma chérie, assura mon père. Le plus important, c'est que tu sois rentrée saine et sauve. Allons dans un fast-food, tu dois mourir de faim.

Ma mère lui lança un regard acerbe, comme s’il était totalement inconscient et qu’il ferait mieux de me priver de sortie pendant une semaine plutôt que de me proposer un Mcdo. J’étais plutôt d’accord avec elle, mais je préférai accepter la perche lancée par mon père. Oublions cette histoire de disparition, pour le moment.

— J’ai une meilleure idée...

Et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes devant la petite maison en tôle, ma famille et celle de mon nouvel ami réunies autour d’un barbecue grandiose en guise de remerciement. Avec du riz en accompagnement, bien sûr.

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mariedanj
Posté le 11/09/2020
Tout un jeu de contraste! Riche, pauvre, positivisme, négativisme, jeune égoisme, jeune altruisme. C'est l'éveil de la narratrice à la vie d'autrui qui est touchant. Ça lui permet de sortir de son confort, sa bulle qu'elle tente à tout pris de conserver, de rester dans ce qui est familier et rien de plus. Cet incident l'oblige à connaitre l'autre. Au départ, on sent une enfant centrée que sur elle-même, puis on la découvre capable de s'ouvrir et de donner en retour. C'est bien amené.
Patbingsu
Posté le 12/09/2020
Merci pour ton commentaire, contente que ça t'aie plu !
Vagabonde
Posté le 13/04/2019
J'adore ton texte! 
Ca me rappelle un voyage en Irlande où... je suis partie à l'origine pour fuir les humains et me retrouver seule dans des paysages splendides... et j'ai rencontré des dizaines de personnes tellement intéressantes, spontanées, profondément gentilles et désintéressées que j'ai finalement retrouvé le goût des relations humains :D
C'est ces rencontres qui sont vraiment fantastiques en voyage!!! :D Ton texte nous en fait partager une, c'est beau :)
 
Patbingsu
Posté le 13/04/2019
Merci pour ton commentaire :)
Ton expérience a dû être très enrichissante, ça prouve que parfois, on trouve de belles choses là où on ne les attends pas ! 
Harriett Nay
Posté le 06/08/2017
C'est mignon comme fin, même si je suis triste pour cette famille généreuse qui vit dans des conditions déplorables. Par contre, ça ne me donne bizarrement pas envie d'aller au Vietnam!
Patbingsu
Posté le 06/08/2017
Merci pour ton commentaire Harriet !
Je ne peux pas t'en vouloir de ne pas être très attirée par le pays vu que le personnage principal fait tout pour expliquer pourquoi elle le déteste. Par contre, je vais essayer de lui rendre un peu mieux justice en ajoutant quelques descriptions objectives de la ville, qui est quand même plutôt chouette (même si la campagne vietnamienne, c'est mieux que la ville) ^^
Eilish
Posté le 05/08/2017
C'est simple mais agréable à lire. J'aurais aimé en apprendre plus sur le garçon !
Petites coquilles:
qui m'avait clouéE à la cuvette<br /><br />transpirer à grosseS goutteS<br /><br />je finiS par accepter<br /><br />un sourire empli de bonté (sans e)
Patbingsu
Posté le 05/08/2017
Merci Eilish pour les coquilles ;)
Rachael
Posté le 29/07/2017
Hello pat,
Elle est toute mignonne, cette nouvelle. Cette rencontre avec cette famille est émouvante et l'état d'esprit de ton personnage bien rendu (choc culturel, toussa...)
J'ai juste trouvé dommage que tu ne t'attardes pas un peu plus sur la ville qui reste assez "floue". Ca manque peut-être de quelques petits détails qui expliqueraient pourquoi cela déplait tant à ton personnage. Ou quelques détails sur la famille qui l'aide. Cela donnerait plus de consistance au décor et aux personnages.
 
 
Patbingsu
Posté le 29/07/2017
Merci pour ton commentaire Rachael !
C'est vrai que je ne me suis pas beaucoup attardée sur la description de la ville, tout juste quelques lignes en fait. Je pensais que c'était suffisant, mais c'est sûrement parce que j'ai les images en tête. Du coup, je vais essayer d'étoffer tout ça !  ;)
Laure
Posté le 07/08/2017
Coucou Patbingsu !
C’est avec grand plaisir que j’ai découvert ta plume aujourd’hui ^^ En peu de mots, tu arrives à faire vivre un personnage, je croyais vraiment à cette ado un peu irréfléchie mais si attachante. J’aime comment tu décris son dépaysement au début ; moi aussi j’aurais eu du mal !
Elle a eu énormément de chance quand même (peut-être trop ? ça paraissait un peu facile) de tomber sur un garçon si gentil si rapidement. J’aime qu’elle ait tout de suite l’humilité de ne pas le prendre de haut (en même temps c’était peut-être presque facile dans sa situation d’enfant perdue haha), il me semble qu’elle aurait presque pu être méfiante, voire méprisante au début, mais non ! J’ai trouvé ça très cool. Et puis plus tard, quand on apprend qu’ils ont payé pour son taxi, j’ai trouvé ça tellement gentil, moi aussi je fondais un peu ! J’étais contente que la famille de la narratrice revienne les remercier.
Merci pour cette chouette lecture ! C’était super ! Ça m’a rappelé que je t’avais pas répondu (honte sur moi) sur ton jdb, tu peux me parler de mon échange n’importe quand, par MP ou ailleurs, ça me fera plaisir de partager mon expérience, en particulier si tu en as vécu une de ce genre toi aussi !
Quelques détails :
« c'est l'heure du petit déjeuner !, claironna gaiement mon père » : je pense qu’il n’y a pas de virgule après le point d’exclamation
« Je me retournai, et aperçu un garçon » : aperçus
« tu veux que je te l'achète ?, demandais-je » : même chose pour la virgule après le point d’interrogation
« et lui tendit un billet au hasard » : tendis 
« et je fini par accepter le bol » : finis
« Hotel ?, ajouta-t-il » : même chose
« avec un sourire emplie de bonté » : empli
« tous les billets que je possédai » : possédais
« Mais où étais-tu donc passée ?!, s'écria ma mère » : même chose
Patbingsu
Posté le 07/08/2017
Ah Ethel ! Merci pour ton commentaire !
En effet, elle aurait pu être plus méfiante au début, ça aurait été logique mais en écrivant l'histoire, ça ne m'est même pas venu à l'esprit @.@ Je la voyais voyant vraiment comme une enfant perdue qui, du coup, est prête à se raccrocher à n'importe quoi pour s'en sortir. Et comme le garçon avait à peu près son âge, ça l'a mise plus facilement en confiance je pense. 
Quant au coup de chance d'être tombé sur le garçon, la plupart des vietnamiens sont vraiment gentils et pour y avoir passé pas mal de temps, je peux dire que c'est vraiment un truc qui pourrait arriver dans la réalité ^^
Merci aussi pour avoir signaler les coquilles, notamment cette histoire de virgule (ça me pertube de ne pas en mettre alors je vais tout le temps l'erreur). Entre toi et Eilish, j'ai pu en corriger pas mal ! 
Elyon
Posté le 08/08/2017
Une petite histoire toute mignonne ! 
La rencontre avec la famille et leur générosité est très touchante =)
J'ai beaucoup aimé la description de la ville et de l'ambiance, je ne suis jamais allée au Vietnam mais j'ai vécu un an en Inde et ça m'a rappelé cette atmosphère ! Du coup je comprends tout à fait le ressenti de ton personnage principal !
Patbingsu
Posté le 08/08/2017
Merci pour ton commentaire Elyon !
Du coup, tu as lu la dernière version avec l'ajout de description, alors je suis contente de voir que ça t'a plu ! :)
 
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