Un cyborg narcoleptique et une sentinelle d'os

J’ai du mal à retenir mes larmes. Ventris IV dévastée. Il ne reste plus rien de cette civilisation sinon des flammes et ce que nous avons emporté. Je ne doute pas que mon père aura fait bon usage de cette triste nouvelle. Les bénéfices seront élevés, n’est-ce pas ? Au détriment d’un morceau d’histoire et de savoir inestimable.

L’historique des relevés cosmologiques de ce secteur de la Voie lactée ne révèle aucun danger imminent pour la planète, et ce depuis des années. Aucun croiseur répertorié dont la trajectoire aurait été assez proche de Ventris IV ou d’une autre planète pour dévier de son orbite habituelle. Et s’il s’agissait d’un croiseur libre ? Requête au serveur : hypothèse à confirmer : Astéroïde provenant de la ceinture de Ventris XI, une planète massive à plusieurs centaines d’années-lumière de la n°4. La réponse me revient aussitôt. L’IA réfute mon hypothèse. Les relevés radars de notre vaisseau n’avaient rien remarqué qui correspond à un énorme caillou-surprise.

Ce croiseur serait-il apparu comme par magie ?

Ma tablette me notifie d’un appel entrant. Valère regarde tout sauf l’objectif, son profil engoncé dans un costume fatigué ne lui rend pas justice. Il a encore de l’allure malgré l’âge avançant, les bras épais, les gestes vifs, autant que son esprit.

J’hésite à décrocher. Le dévisager quand il ne regarde pas n’est pas donné à tout le monde.

Je décroche. Il tourne son visage vers l’objectif.

Dès qu’il me voit ses hauts sourcils fournis se rejoignent, de profondes rides traversent son front et creusent son regard.

— Veux-tu en parler ?

— Pas comme ça, pas ici.

— Dans ce cas, je t’attends demain à l’université.

Il raccroche et de nouveau je suis seule avec mon pad et mon journal.

Je suis rongée par une seule question : que se passera-t-il lorsque je découvrirai Nassirya ?

Mérawen corp. Irait-elle jusqu’à détruire la plus grande découverte de l’histoire pour multiplier par mille la valeur des rares vestiges récoltés ?

Je dois trouver un moyen d’empêcher ça.

 

 

J’ai pris plusieurs jours de congés, prétextant un coup de fatigue après le voyage. Trop heureuse de ne pas m’avoir dans les pattes, ma sœur valida mes congés aussitôt les avais-je requis. Quelques heures plus tard, je grimpais dans un vaisseau en direction de Sémiramis, la grande lune.

Construire sur une lune est, étrangement, plus avantageux que sur la planète. Les charges pour y vivre sont élevées avec l’entretien de l’atmosphère artificielle et de tous les équipements nécessaires à la vie sur un caillou spatial. Pourtant, le reste est bon marché, le terrain ne vaut quasiment rien. Les lunes sont des planètes low cost. C’est sûrement pour ça que la cité universitaire s‘y trouve.

La première classe était spacieuse, tables de travail, sièges larges à accoudoir… Le grand luxe venant avec mon passeport voyageur édité par la Mérawen Corp. Il fut un temps où j’avais des scrupules à m’asseoir avec les grandes fortunes. Puis, on se fait à tout, surtout au siège massant.

Le plan de vol prévoyait une escale à Gorhenne avant de décoller vers la lune. Une heure de trajet supplémentaire qui me laissa tout le loisir de relire mes notes sur Nassirya.

 

Sous couvert de mes recherches pour le système Ventris, j’ai déniché d’antiques lames de données. Essentiellement des certificats de conformité pour des cargaisons organiques.

L’une d’elles était datée selon le nouveau système horaire, donc après la création de la Fédération. Nassirya existait encore, ainsi que les trois colonies de seconde génération.

 

La Terre a été si frileuse dans sa conquête spatiale, craignant qu’à terme les colonies reviennent pour revendiquer des droits sur la planète d’Origine, que les dirigeants ont décidé de diviser la conquête spatiale en trois temps. D’abord Nassirya, la première, la seule à connaître l’emplacement de la Terre.  

Puis, une seconde génération de colonies, trois planètes qui serviraient de tampon entre la troisième génération et la première. Il fallait au moins ça pour que Nassirya récolte des données pour la Terre tout en ménageant les risques.

Cette lame de données, c’est ma piste la plus récente et elle provient du système de La Caren.

La Caren était à l’origine de l’un des premiers empires commerciaux de la troisième génération. Je le soupçonne depuis longtemps d’avoir été en contact avec l’une des deux G.

J’ai donc une lame avec des produits aux noms inconnus, je devrais aller à La Caren pour essayer de trouver la suite de la piste.

Bien entendu, si c’était simple, ce serait trop facile. Sur les trois planètes de 2G, deux ont été détruites. Ne reste qu’une seule des trois que personne n’a su retrouver : Hypérion. Un comble, car si une 3G connaît ou connaissait le secret, soit l’information est bien gardée, soit la colonie n’est plus en mesure de révéler quoi que ce soit…

J’en étais à des tentatives infructueuses de traduction des quelques noms de produits lisibles sur la lame quand le vaisseau s’arracha à l’attraction terrestre.

 

Le verrou de ma ceinture se desserra. Plus que trois heures de voyage à occuper. Je n’étais pas prête à rester assise et à ruminer plus longtemps. D’un coup d’œil expert, je trouvais le panneau indiquant le bar.

Je fus surprise de voir un homme quitter son siège juste devant moi. Une allure que je connais, un costume bon marché ayant besoin d’être repassé…

— Channyr ?

Il se retourne, pris sur le vif. Je remarquais chez lui un air d’animal pétrifié devant les phares d’une voiture.

— Sahar !

Il se détendit à ma vue et m’approcha aussitôt de son sourire aux yeux verts.

— Je croyais que vous étiez en poste dans la ville de Gorhenne, sur la planète !

— Je le suis, je vais sur la lune pour y donner un cours magistral.

La conversation se bloqua à cette affirmation. Une réponse toute faite, décochée telle une flèche. Je n’ai pas grand-chose à ajouter.

 Il doit bien gagner sa vie à Gorhenne pour avoir les moyens de voyager en première classe. À mon grand soulagement, il reprit la parole :

— Vous voudriez prendre un café ?

— Avec plaisir !

 

La discussion fut passionnante, autant que possible quand deux historiens se croisent par hasard. Après le débarquement, Channyr me salua chaleureusement. Un véhicule l’attendait déjà pour l’emmener dans son district. Décidément, il planifiait bien ses déplacements ! Je le regardais partir et quand il eut disparu de ma vue, je pris le chemin de la gare pour la dernière étape de mon voyage jusqu’au Museum.

Depuis le sol, la Cité Universitaire de Sémiramis a des allures de construction d’enfant géante. Des blocs de toutes les couleurs s’empilaient à perte de vue dans un désordre formidable. Tentures, vélums, linges lancés sur les courants d’air, drapeaux et soies déployaient leurs sourires au-dessus des foules. Je connais cette ville par cœur. J’y ai vécu dix années entières, de mon premier jour comme étudiante à mon dernier comme chercheur.

Les yeux fermés, je voguais jusqu’à la gare, le chuintement des vérins hydrauliques m’alerta sur l’arrivée imminente de ma correspondance. À toute allure j’avalais la distance jusqu’au vieil immeuble blanchi à coup de rayonnement solaire. Le chef de gare me pressa de grimper dans la voiture la plus proche, les doubles portes magnétiques apparurent dans mon dos comme je reprenais mon souffle.

Le confort du train était passé d’âge, rien à voir avec la navette spatiale flambant neuve que je venais de quitter. Je trouvais un siège usé ayant vu des centaines de générations de fessiers. Même le velours élimé du siège sentait comme le charme de cette ville. Ce n’est qu’en s’asseyant qu’on découvre qu’il est moelleux et confortable. Il faut vivre à Sémiramis pour l’aimer.

Je regrette parfois d’avoir rendu ma chaire de professeur pour travailler à la Mérawen, certains jours, comme celui qui venait de s’écouler, plus que d’autres.

 

Valère m’attendait sur le parvis du Museum. La bâtisse était immense, cachant dans son ventre un dédale de couloirs et d’innombrables étages. Plusieurs kilomètres d’archives interplanétaires, des collections artistiques et le saint du saint, les galeries historiques.

Les portes s’ouvraient à notre passage jusqu’à dévoiler la Sentinelle. Un squelette titanesque d’un tyrannosaure reconstitué morceau par morceau par les émissaires de la Fédération. Un bijou qui vous regarde dans les os à l’instant où les portes de la section d’Histoire naturelle se referment. Il m’a toujours fait froid dans le dos.

Valère n’avait pas décoché un seul mot, il avançait à grandes enjambées vers ses bureaux, oubliant de saluer la sentinelle. Ce n’est que dans le silence poussiéreux de son bureau qu’il desserra les dents.

— Comment vas-tu ?

— Je suis secouée.

Hum hum fit-il en se grattant le menton, il contourna son bureau. Valère allait s’asseoir et finalement, il se ravisa et m’enjoignit à l’accompagner dans les fauteuils près de la fenêtre.

— Quelle coïncidence, ajouta le vieil homme en défrichant sa barbe emmêlée.

— Ce n’est pas une coïncidence, dis-je.

Il leva les yeux.

— Si tu n’as pas de preuve…

— Les conversations de bord sont enregistrées dans la boîte noire. Elle est verrouillée et ne peut être descellée que sur ordre judiciaire. Donc, si je témoigne, ils compareront ma version avec la boîte…

— Tu veux dire que tu as entendu distinctement ton capitaine ou ton employeur dire explicitement qu’il dévierait un astéroïde vers Ventris IV pour gagner plus d’argent ?

— Non, mais j’ai une conversation entre ma sœur et le capitaine du Condorean, la première remerciant l’autre d’avoir dévié un astéroïde pour éviter qu’on le croise en chemin.

— Circonstance. Ce n’est pas une preuve. Au mieux, c’est un accident. De la négligence !

— Les radars n’indiquaient aucun corps céleste pouvant couper notre trajectoire ou celle de Ventris IV !

Parce que je me suis emportée, il fait silence et me toise. Ces interruptions longues, comme s’ils préparaient tranquillement sa riposte, ont beaucoup fait pour sa réputation.

— Donc, tu n’as rien.

Sémiramis sous les fenêtres du Museum s’étend à perte de vue. Je voudrais être dehors en ce moment, car à l’instant, j’ai du mal à respirer.

Je devais admettre qu’il avait raison. J’avais des soupçons et au mieux une accusation de négligence, pour une planète inhabitée, au demeurant. Le capitalisme spatial n’ayant pas oublié d’empêcher quiconque de créer un délit d’écocide, détruire une planète vide n’est passible que d’une amende. Une grosse amende, mais rien d’insurmontable pour l’entreprise paternelle.

Valère a ce regard dur des mauvais jours, un regard inquiet.

— Je ne peux pas continuer là-bas. lui dis-je.

Les mots ont du mal à venir, comme après une nuit blanche.

— Les humiliations passent encore, mais là…

Il me coupe d’un seul geste de la main. Je suis de nouveau étudiante et lui professeur. J’ai les larmes au bord des lèvres.

— Tu ne vas tout de même pas détruire ta carrière juste pour une planète inhabitée.

— Juste pour une planète qui contenait les seuls vestiges connus de la civilisation du système Ventris. Juste ça.

— Et bien ça, ce n’est pas important !

Il remarque enfin mon visage, le silence perplexe qui me pétrifie.

— Écoute, dit-il avec douceur. Tu as travaillé dur pour réussir là où la Fédération échoue systématiquement. Pense à tout ce que tu pourras découvrir, trouver et sauver de l’oubli grâce à ton père.

Est-il en train de suggérer que je continue coûte que coûte ? Il poursuit, ne percevant pas plus ma gêne ou ma colère que l’instant d’avant.

— Sahar, ici nous n’arrivons à rien. Tu es la seule d’entre nous à avoir accès aux archives commerciales, aux collections privées, même à des collections illégales. Penses-y, Sahar. Comment pourrais-tu trouver Nassirya sans la Mérawen ?

Alors nous y étions enfin. Valère et son esprit pragmatique, sa logique froide.

— Sans moi, le Museum mettrait bien vite la clef sous la porte, hein… Je suis donc un outil. Pour toi, pour mon père, pour ma sœur. Quelle brillante carrière ! Je devrais m’estimer chanceuse, n’est-ce pas. Je suis utile !

Ma visite aura été de courte durée, quelques minutes à peine et je passais de nouveau sous le regard de la Sentinelle.

J’étais furieuse. Furieuse d’avoir été utilisée par Valère pour accéder aux ventes privées, furieuse d’avoir enrichit mon père en espérant y trouver mon compte, furieuse contre moi-même d’avoir fait confiance.

— Sahar !

La voix de Channyr à nouveau, il est face à moi dans le grand hall.

— Vous allez bien ?

— J’en ai assez qu’on me pose cette question.

Je le doublais sans me retourner. Il me rattrapa sans peine. Grandes jambes contre petits mollets boudinés, défaite prévisible.

— Attendez.

Il me poursuit au-delà des marches et tente maladroitement de me retenir par le bras.

— Lâchez-moi !

En dégageant mon bras, mon poignet percute sa tempe. Je suis à la fois terriblement désolée et soulagée. Comme si le frapper avait ramené du réel dans cette journée. Il me regarde ahurit.

— Venez, je vous raccompagne chez vous.

Je suis toujours immobile devant lui, peut-être bien qu’il y a quelque chose à attendre de cet échange. Quelque chose de surprenant.

— Vous avez le temps de reprendre une navette spatiale ? lui lançais-je avec piquant.

— Dans ce cas, je vous emmène chez moi.

Il prend bien soin de nouer son bras au mien, de peur que je ne lui assène un nouveau revers sans doute, et voilà qu’il me fait remonter l’allée à son rythme tout en parlant de choses sans intérêt, banales. Par exemple, il a un chaborg qui dort autant que lorsqu’il était encore en vie, qu’il n’a pas fait de courses depuis une éternité, il faut espérer que son assistant ait pensé à remplir le frigo lorsqu’il est venu nourrir le cyborg narcoleptique. De choses et d’autres pourvu que je ne me rebelle pas de nouveau. Ce serait dommage de lui crever un œil, ils sont si beaux…

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Dragonwing
Posté le 05/06/2022
Sémiramis me fait penser à certaines de tes descriptions de l'Entre-Monde, avec ses tentures et vélums... ^^ Et j'aime beaucoup ta description sur les différentes générations de colonies, ça rajoute de la profondeur à la quête de Sahar et des objectifs clairs.

Mais on est donc d'accord que ce croiseur était plus que louche. Faut dire qu'une incompétence pareille de la part du Condorean, ç'aurait été très gros à avaler 😅 Pauvre Sahar, moi qui espérais qu'elle s'en sortait mieux avec ses collègues qu'avec sa famille, Valère n'est pas l'homme que j'aurais voulu... Tout le monde voit midi à sa porte, hein.

Et il fait quoi, Channyr, à l'embarquer d'office, là ? Un kidnapping, maintenant, où va le monde. XD

"il a un chaborg qui dort autant que lorsqu’il était encore en vie" Euh, okay... Dois-je en déduire qu'on en est arrivé aux cyborgs taxidermiques dans cet univers ? Original, mais un rien flippant !
Dodonosaure
Posté le 15/06/2022
t'imagines, garder ton chat pendant 100 ans... o_o la bestiole te réveille tous les matins à heure fixe pour exiger sa pâtée.

Note que je fais un effort considérable pour ne pas noyer mon lecteur dans du contenu secondaire. Je me suis calmée sur les descriptions interminables (enfin, je crois). Merci pour tes commentaires !
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