Un chat parmi les roses

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Thème : écrire un conte (qu'on a lu en public avc du chocolat chaud <3)

Il était une fois une très belle jeune femme. Elle approchait de la vingtaine et ses parents, sa mère surtout, ne rêvaient que d’une chose : la voir se marier. Avec ses yeux en amande, verts pailletés d’or, sa peau laiteuse et son épaisse chevelure brillante, elle avait de quoi plaire, indubitablement – tout cela sans compter qu’elle était la princesse du fief. Seulement, la belle Catherine ne trouvait pas chaussure à son pied, et ses parents s’impatientaient.

Le jour de ses vingt ans, sa mère lui offrit une mince chaîne d’or au bout de laquelle se balançait une petite médaille toute ronde. Elle captait les rayons du soleil printanier et brillait à elle seule autant qu’une étoile. Fascinée, Catherine laissa tomber le bijou dans le creux de sa paume pour mieux le contempler.

« Retourne-la, » l’encouragea sa mère.

La jeune femme obéit docilement. Au dos, gravées si finement qu’elle en sentait à peine le relief sous ses doigts, se trouvaient deux runes. Catherine les connaissait bien, pour les avoir déjà remarquées sur divers objets que sa mère lui avait offerts au cours de ces deux dernières années : creusés dans la cire d’une bougie, brodés au coin de sa couverture, calligraphiés au coin d’un portrait... On murmurait que celui ou celle qui utilisait l’objet ainsi ensorcelé se marierait dans l’année.

« Ma chérie… »

Catherine voulut s’éloigner de sa mère, mais déjà sa main lourdement baguée s’enroulait autour de son poignet fin. Elle essaya de se dégager, sans succès.

« Promets-moi que tu trouveras un prétendant avant le solstice. »

— Mère, je- »

— Jure-le. »

Catherine dégagea son bras et se redressa d’un même mouvement fluide.

« Sinon quoi ? »

— Sinon tu iras au couvent. Ton père et moi ne pouvons pas tolérer plus longtemps d’avoir une grande fille de vingt ans maintenant au manoir. Les cercles commencent à jaser, Blanche m’a rapporté des rumeurs, on murmure que tu aurais quelque tare à dissimuler ou, pire encore, que tu serais une fille de peu de vertu. Je ne te laisserai pas ternir l’image de notre lignée. »

Les yeux pâles de sa mère ne la lâchaient pas et Catherine sentit sa gorge se nouer. Elle se força à relever le menton :

« Je ne me marierais à une seule condition.

— Ah oui ? Laquelle ?

— J’épouserai celui qui parviendra à attraper Luna et à me la ramener. Si tu acceptes, je la laisserai sortir par la fenêtre ce soir même.

— Tu vas jouer ton cœur sur un animal de compagnie ?

— Oui. Je respecterai ma part du marché, je t’en fais le serment. Mais en même temps, je veux votre parole que vous ne me forcerez ni à me marier, ni à entrer au convent, tant que je n’aurais pas retrouvé Luna. Promettez-moi, Mère.

— D’accord. Mais si ton chat meurt, que feras-tu ?

— Alors, répliqua-t-elle, je me marierai à un ange.

— Tu veux dire que tu entreras au couvent ? »

Catherine ne répondit pas.

 

*

 

Bientôt, le message fut répandu dans toute la ville : se verrait accorder la main de la belle princesse quiconque parviendrait à attraper la chatte au pelage fauve et aux yeux vert pailletés d’or. Pour éviter toute confusion, la petite médaille offerte dorée se balançait désormais au cou de Luna.

Pendant des mois, Luna fut observée en train de se prélasser au soleil sur un rebord de fenêtre, tout en haut d’un arbre, guettant les poissons au bord de la rivière, jouant sur les toits. Pendant des mois, des dizaines de prétendants essayèrent de la capturer, mais sans succès : Luna était tout simplement trop rapide, trop agile, trop intelligente. Elle ne dormait jamais que d’un œil, évitait les mains avides qui se tendaient vers elle, se glissait entre les jambes maladroites, disparaissait dans un interstice ou bondissait hors d’atteinte, observant l’impudent depuis son perchoir d’un air narquois.

Pendant des mois, Catherine vécut dans sa chambre pendant la journée, bien à l’abri de sa mère qui rôdait dans la maison, avide de la sermonner sur son devoir de princesse, et ne sortait que pour retrouver sa confidente dans le jardin ou, de temps en temps, pour assister à une réception à laquelle elle ne pouvait se déroger.

Pendant des mois, la situation s’enlisa ainsi.

Toutefois, aussi improbable que cela puisse paraître, il existait encore quelqu’un, à la lisière de la ville, qui n’avait pas entendu parler de l’étrange marché proposé par la princesse. Et ce fut son jardin qui, un après-midi, vit un chat se glisser au milieu de ses fleurs, pour profiter d’un peu de soleil. Avec ses petites oreilles pointues et sa fourrure lustrée, Luna ne tarda pas à attirer l’attention de l’inconnu. En voyant une main se tendre vers elle, elle fila se réfugier entre deux rosiers.

« Oh, tu es timide ? »

Son rire résonna dans le jardin baigné de lumière.

« Je m’appelle Sacha, et toi ? »

Prête à s’enfuir, mais encore immobile malgré tout, Luna guettait la main qui continuait à s’approcher d’elle. Sacha était maintenant à quatre pattes dans l’herbe, ses doigts s’enfonçant dans la terre meuble, un léger sourire s’épanouissant sur ses lèvres couleur de rose. Le soleil nimbait son visage d’un poudroiement d’or, ses yeux brillaient presque autant que la petite médaille au cou de Luna. La chatte ne bougeait toujours pas.

« Bon, d’accord, tu ne veux pas... »

Sacha se redressa et s’assit sur ses talons, observant pensivement la petite intruse aux yeux verts.

« Tu as soif ? Je peux aller te chercher de l’eau. »

Aussitôt dit, aussitôt fait, et sa silhouette fluette disparut à l’intérieur de la maison, pour revenir quelques minutes plus tard, une coupelle à la main. Après l’avoir déposée devant les rosiers, et non sans avoir adressé encore quelques mots à Luna, Sacha se remit à tailler les buissons qui jouxtaient le jardin.

Jour après jour, Luna revint.

Jour après jour, Sacha lui parlait et restait là, à s’occuper de ses plantes à côté du petit félin, sans chercher à l’attraper ou même à le toucher. Et à chaque fois Luna venait un peu plus près, restait un peu plus longtemps, jusqu’à ce que bientôt, alors que le mois d’août tirait sur sa fin, elle se laissât caresser pour la première fois.

Le lendemain, Luna revint dans le jardin avec un journal roulé entre ses mâchoires.

« Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Sacha de derrière ses pots de fleurs. C’est pour moi ? »

Luna le déposa à ses pieds et Sacha s’en saisit, le lut en silence. Finalement, son regard revint sur Luna :

« C’est toi ? »

Sa voix hésitait, et pourtant il n’y avait plus de doute à avoir. La chatte l’observait d’en dessous. Quand elle fut sûre d’avoir toute l’attention de Sacha, elle se leva lentement et, d’un pas aristocratique, pénétra dans la maison. Elle n’y avait encore jamais mis les pattes, mais ni les murs d’un délicat jaune soleil ni les piles de livres en équilibre dans tous les coins ne l’arrêtèrent. Arrivée à la porte d’entrée, elle s’arrêta et miaula.

Sacha lui ouvrit et puis, comme sous l’emprise d’un charme, la suivit en silence à travers les rues de la ville. Quelques regards se tournèrent vers l’étrange duo, mais nul ne prononça un mot, n’esquissa le moindre geste. Luna s’arrêta seulement une fois arrivée devant la porte du manoir. Cinq doigts enroulés en un poing vinrent toquer au battant avant que l’esprit de leur propriétaire n’ait eu le temps de comprendre.

Un instant avant que la porte ne s’ouvre, comme alertée par un sixième sens, Luna sauta dans les bras de Sacha. Sa main vint instinctivement reposer sur sa fourrure.

Pendant un long moment, le garde qui avait ouvert jaugea du regard la silhouette qui lui faisait face. Puis, sans la moindre parole, il disparut à l’intérieur. Sacha le suivit sans trop savoir pourquoi, pénétrant pour la première fois de sa vie dans la cour du manoir.

 

*

 

La mère de Catherine fit tout pour s’opposer à ce mariage, mais rien n‘y fit. Elle avait promis, même si ce n’était qu’au détour d’une phrase, d’une dispute, et rien n’avait plus de force que ces quelques mots, rien n’était plus inviolable que ce serment. Elle fut même contrainte d’assister à la cérémonie, petit bout de femme empaqueté dans des plis de taffetas violet, sa bouche plissée en une grimace de mécontentement.

Ce fut un des plus beaux mariages de toute la région.

Des curieux avaient afflué des villes avoisinantes et la ville débordait littéralement d’animation. Des rangées de tentes colorées avaient fleuri dans les prairies avoisinantes. Pendant trois jours et trois nuits, on mangea, on but, on chanta, et les rues retentissaient de rires et d’éclats de voix enjouées.

Pendant trois jours et trois nuits, on célébra l’union de la princesse Catherine et de la fleuriste Sacha.

Le troisième soir, les deux jouvencelles se retirèrent pour leur nuit de noces. Les fleurs du jardin de Sacha et le parfum de leurs corps enlacés embaumaient la pièce toute entière, tandis que la lune veillait sur les jeunes mariées, baignant leurs peaux de sa douce lumière.

Le lendemain, Sacha se réveilla alors que l’aube pointait à l’horizon. Elle chercha aussitôt sa toute nouvelle épouse, toutefois celle-ci n’était plus à ses côtés. Elle sentit son cœur se serrer. Autant elle-même était immédiatement tombée sous le charme de la princesse, autant elle ne pouvait s’empêcher de craindre que ce bel amour ne soit pas réciproque. Elle n’était qu’une fleuriste après tout, et une fille, par-dessus le marché. Peut-être que Catherine s’était retrouvée prisonnière du serment qu’elle avait fait, peut-être que…

Ce fut à cet instant qu’elle remarqua sur l’oreiller à ses côtés une petite chatte roulée en boule, à l’épaisse fourrure brillante et aux yeux verts pailletés d’or. Elle sentit un sourire éclore lentement sur ses lèvres.

« Cat’… » murmura-t-elle, et cette simple syllabe avait les accents d’un « je t’aime ».

En cet instant magique où les premiers rayons d’un soleil tout neuf réveillaient le monde, elle sut que Catherine l’avait choisie, et qu’alors elles seraient heureuses.

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Vylma
Posté le 17/01/2020
TROP MIGNON !!!
Déjà, j'aime beaucoup le principe du combo conte / chocolat chaud.
Ensuite, les descriptions sont très jolies, la lecture fluide.
Le début est bien agaçant, avec cette pression du mariage, et j'aime beaucoup la manière dont tu as détourné ça. J'avais bien noté des similitudes entre la princesse et la chatte, mais je ne m'attendais pas à ce que ce soit la même personne. Déjà je trouvais ça pas mal que la princesse fasse confiance à son animal pour choisir pour elle, mais comme ça c'est encore mieux.
J'ai bien rigolé à l'idée de la mère prise à son propre jeu, à rager pendant le mariage 1/ non noble et /2 homo. Trop bien.
Et la fin est toute mignonne et optimiste.
Bravo !
Rimeko
Posté le 17/01/2020
On avait même des chamallows :D
Je crois que "détourner les clichés" fait partie de mes thèmes d'écriture favoris, j'ai beaucoup trop d'histoire qui tournent juste autour de ça :P Cool qu'il y ait eu un peu de suspens par rapport à Luna / Ca't ceci dit ! (Hé, quand même, y avait un indice dans le nom même de la princesse quand même !) (En procrastinant de commencer à écrire pour de bon, je traînais sur les sites pour futurs parents pour trouver un prénom évoquant le chat... je trouvais pas, et c'est un de mes camarades d'atelier qui m'a proposé celui-là !)
Oui, moi aussi je vois trop la mère toute renfrognée dans sa robe-meringue à ronchonner sur son banc xDD
Merci pour les compliments, et pour ta lecture assidue de ce recueil, ça me fait super plaisir de t'y retrouver à chaque fois <3
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