Un Brasier pour Aelia

Par Hastur
Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Noxë s’étendait parmi les racines des montagnes, à l’abri des maux impitoyables de la Surface blanche. Au seuil des portes de la terre, dans la province des Roche-Hautes, reposaient les vestiges des premières villes et villages bâtis après le grand bombardement tardif, né de la colère de l’Œil Stellaire. L’expression de la pierre y était ancienne et très peu s’aventuraient dans ces contrées de haute altitude. La rumeur courait que de vieilles maladies empoisonnaient l’air et corrompaient l’Imperium. Toutefois il se trouvait qu’en certaines cavernes bien particulières plusieurs âmes étaient venues établir résidence, permettant alors aux Caverne-Cités creusées plus en profondeur un apport conséquent en eau claire.

Ainsi caché dans les Roche-Hautes, province effleurant la Surface, là où les êtres de conscience se raréfiaient, s’étendait en longueur un lac bordé d’un précieux jardin blanc et une chaumière à la cheminée fumante.

· · ·

     —     Attends-moi !

Malgré l’impérialisme de l’ordre, le papillon fluorescent continua son envolée en tourbillonnant entre les fleurs chantantes. Après lui courait une petite fille maigrichonne flottant dans des braies ceinturées d’une lanière de cuir. Un chandail rapiécé de toute part s’accommodait de ces culottes grises en conservant l’harmonie délavée des teintes.

     —     Attends-moi ! s’égosilla-t-elle une nouvelle fois, hors d’haleine.

Essoufflée par sa course, la petite fille respirait à grand goulot en gonflant exagérément ses joues rougies par l’effort. Soudain il lui sembla entendre une voix l’appeler derrière elle. Sans cesser de courir, la petite fille jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Personne. Elle n’aperçut que l’immensité des jardins blancs qui s’étendaient jusqu’aux abords sablonneux du lac. Légèrement décontenancée par l’absence d’évènement, la petite fille manqua une foulée en butant contre la racine d’un arbre et s’étala de tout son long au pied de l’ancêtre végétal. Elle perdit de vue le papillon fluorescent qui continua ses pérégrinations en direction des cavernes fleuries alentour. Il n’eut aucun regard pour sa poursuivante, insensible à ses tracas. Seuls comptaient les cœurs d’or cerclés de pétales azurés qu’il devinait se trouver un peu plus loin.

La petite fille se releva la mine boudeuse et tempêta contre le traitre arbre qui lui avait tendu racine pour l’empêcher de rattraper son papillon. Après quelques coups de pied rageurs, elle lui tira la langue et s’en retourna vers les rives du lac, le papillon oublié, l’air guilleret en sautillant parmi les herbes blanches. Elle poussa la chansonnette seulement à voix basse pour ne pas faire trop ombrage aux fleurs qui, çà et là, incarnaient la majesté chorale.

L’eau s’enroulait en vaguelettes pour s’étendre baveuses d’écume sur le sable fin. Les abords du lac étaient doux et chauds. Aujourd’hui les fanions qui dentelaient les mâts frêles de la berge papillonnaient sous une brise réconfortante. La petite fille adorait enfoncer ses pieds nus dans le sable argent. Elle avait l’impression de communier avec la nature, de ne plus faire qu’une avec elle. Après ce bain quotidien, elle se dirigea vers le quai de fortune où nulle embarcation n’était amarrée. Celui-ci était fait du bois noir pillé dans les anciennes cités. Volé, mais solide comme un roc, pensa la petite fille. C’était donc un bon vol.

Elle s’installa comme à son habitude au bout du quai, les jambes ballottantes au-dessus de l’eau calme. Loin du collège végétal où la rigueur était par trop de mise, la petite fille entonna une mélodie qu’elle tenait de sa mère. C’était une chanson antique où se mêlaient la nostalgie de la lumière céleste et l’apprentissage des ombres souterraines. Le phrasé était lent, doux, mais composé au cœur de son essence d’une curieuse tristesse où perçait le regret. Bien qu’elle n’en comprenne pas le sens premier, la petite fille ressentait de vives émotions à chacune de ces interprétations. Lorsqu’elle concluait le chant sur cette précieuse note cristalline, une étrange sensation l’envahissait. Elle se sentait dépouillée, mise à nue. À ce moment précis, il lui semblait effleurer du bout des doigts quelque chose d’une grande importance. Comme si le chant et l’émotion rendaient visible un voile où se dessinaient les silhouettes de la vérité passée.

La petite fille, qui se prénommait Aelia, continua cette errance d’innocence et de candeur propre à l’enfance tout le long de cette belle journée. Allongée sur le ponton, elle fredonna encore et encore le chant antique, son regard viridine tourné vers la Surface hostile et interdite.

· · ·

De longues flammes bleutées léchaient avidement les bûches dans l’âtre de la chaumière. La pâle lumière jetait une curieuse assemblée de silhouettes d’ombre sur les murs en pierre. Certaines avaient le contour arrondi et engageant, mais s’imprégnaient d’un léger frémissement. À l’inverse, une arrogance monstrueuse transparaissait des autres, où les dessins aux angles obtus et tranchants laissaient deviner la présence de la maille et du fer.

     —     Que pouvons-nous faire pour vous servir Capitaine ?

Avec son visage pointu et sa force de l’âge, Astia affichait une stature solide à l’image des Noxains de la province des Roche-Hautes. Pourtant, à la suite de sa question elle réprima de justesse un hoquet en serrant la mâchoire. Une peur animale lui tordait les boyaux. Elle craignait ce qui allait survenir si la situation s’éternisait. Les prémices se faisaient sentir. Une première toile d’ombre s’étendait déjà, prête à s’enrouler autour de son esprit. Et Astia était impuissante en de telles circonstances. Il lui fallait tous ses moyens pour empêcher le tissage de ce cocon noir.

L’œil humide, elle guettait le regard de son mari. Lorsqu’elle le capta subrepticement, elle ne sut qui recherchait le plus du réconfort. Ils savaient tous deux le malheur à venir. Son mari Falro avait plaqué une main moite et tremblante contre sa cuisse. Il se trouvait assis en face du Capitaine à la table familiale. Chacun sirotait une boisson en silence. Silence qu’Astia n’avait pu s’empêcher de briser tant la tension était palpable dans la pièce.

Encadré par deux subalternes ceinturés d’un glaive au reflet cuivré, le Capitaine eut un petit sourire ironique au coin de ses lèvres encroutées. Il redressa légèrement son assise sur son tabouret de fortune et joint ses mains devant lui comme s’il s’apprêtait à annoncer une nouvelle d’envergure à la table d’un quelconque conseil d’importance.

     —     Vous pouvez nous servir de tant de manières, ma douce dame, répondit-il d’une voix sifflante.

L’intensité de son regard lubrique aux globes jaunis par la maladie fit frissonner Astia. Le Capitaine et ses hommes s’esclaffèrent de plus belle, révélant leurs dents décharnées noircies par l’addiction.

     —     Que voulez-vous ? répéta Falro d’un ton moins assuré qu’il ne le souhaita.

Le Capitaine lui adressa un sourire enjoué après avoir conclu son hilarité par une longue et bruyante gorgée de son breuvage.

     —     J’ai ma petite idée comme quoi vous savez très bien pourquoi nous sommes là. Je sais flairer ce genre de chose. Je suis un chien de chasse de l’armée depuis que je suis gosse. Et je peux vous dire que j’en ai traqué plus d’une jusqu’au bout du monde de ces satanées bestioles. Rien ne m’échappe, sachez-le. Jamais rien.

Le gradé marqua une pause. Il se racla la gorge et cracha une épaisse bave noire à ses pieds. Puis il reprit d’une voix faussement mielleuse.

     —     On ne m’a pas envoyé au sommet des Roche-Hautes pour le simple plaisir de me faire faire grimpette ! Il n’y a qu’une seule chose qui peut amener l’armée à se rendre à de telles hauteurs. Une chose qui met en péril la sécurité et la tranquillité de notre bonne âme royale. Vous saviez pertinemment qu’un jour ou l’autre la rumeur atteindrait les autorités royales. Et qu’un chien de chasse tel que moi accourrait pour vérifier les faits. Si ce n’était pas le cas, vous étiez fous de penser le contraire. Alors, maintenant prenez bien le temps de réfléchir. Je ne vais poser ma question qu’une seule fois. Si je ne suis pas satisfait par la réponse, je vous passe au fil de l’épée. Où est la créature ?

     —     Elle n’a rien fait de mal ! s’écria soudainement Astia.

Dans son éclat elle lâcha la céramique qu’elle tenait entre ses mains. La poterie explosa à ses pieds d’où s’échappa une sorte de sifflement. Des spasmes secouèrent les bras d’Astia. L’agilité des ombres tissait le cocon. Les mouvements rythmés des tentacules s’accéléraient. Rien ne saurait plus les arrêter. Déjà la vision d’Astia se troublait. Le contour des formes se floutait et en coin s’étendait des ténèbres granuleuses. Mu par la détresse de sa femme, Falro voulut se redresser pour l’étreindre, mais la poigne de fer, autant que la surprenante vivacité du Capitaine, le ramenèrent violemment à sa place.

     —     Tout doux mon gars. Reste assis avec moi. Laisse donc ta belle nous causer.

Il reporta son attention sur Astia, l’œil brillant d’excitation.

     —     Qui n’a rien fait de mal ?

     —     Sortez d’ici chiens !

La voix s’était subtilement dénaturée. Il y avait eu un écho malsain. Toutefois personne ne sembla le remarquer, à l’exception de Falro dont le visage pâlit soudain.

     —     Écoutez-moi ça les gars. Cette dame vient bien de nous insulter. Nous, des soldats de l’armée royale.

     —     En effet ! Chef !

     —     Vous avez parfaitement entendu.

     —     Et que dit la loi à ce propos ?

     —     Nous devons la livrer à la justice royale. Insulter l’armée, c’est insulter le Roi.

     —     Ah ! Bien, bien, bien.

Falro était toujours entravé par le Capitaine, immobilisé sur sa chaise. L’Imperium militaire du soldat l’empêchait de, ne serait-ce que, frémir. Lorsqu’il regarda sa femme, il craint le pire. Celle-ci s’était légèrement recluse dans le coin près de l’âtre. Il l’entendit respirer avec insistance alors que ses bras semblaient se soulever artificiellement sous l’effet d’un marionnettiste invisible de la scène. Le cocon d’ombre chaud s’apprêtait à se fendre.

Le Capitaine dévisagea tour à tour les deux époux, l’expression cruelle d’idiotie, puis soudain il écarquilla les yeux dans un de ses rares éclairs de fulgurance et jura dans un crachat.

     —     Par l’Œil ! Elle aussi !

Derrière les soldats, la porte de la chaumière grinça et révéla le visage rond hébété d’Aelia. Pendant un bref instant, la scène se figea, personne n’osa faire le moindre geste. Puis acceptée cette incongruité, le Capitaine sauta de son tabouret et se jeta sur Aelia, toute griffe devant. La petite fille hurla et s’effondra sous le poids de son assaillant.

     —     AELIA.

Le cri déchira l’air. La fracture était visible dans la poussière suspendue. Avant que Falro ne puisse esquisser le moindre mouvement, les flammes pâles de l’âtre s’envolèrent, tourbillonnant dans toute la pièce. Devant la menace, le Capitaine jeta Aelia en-dehors de la chaumière d’un violent coup de pied. Il la suivit au pas de course en claquant la porte derrière lui sans même prendre garde à ses propres hommes qu’il condamnait. Puis il se retourna et plaqua sa main contre le mur en pierre. Il ferma les yeux et invoqua l’entièreté de son Imperium tant la peur de mourir lui rongeait l’âme. Personne ne sortirait de cette chaumière sans briser sa volonté.

Aelia se releva tant bien que mal. Elle avait mal au ventre. En se redressant, elle entendit les fenêtres exploser et vit des langues enflammées s’en échapper. Puis les hurlements suivirent. De longs hurlements. Elle crut reconnaître la voix de son père.

     —     Mère… Père…

Elle clopina en se tenant le bas ventre, mais d’un simple regard le soldat l’arrêta. Il brillait d’une lueur sombre et malveillante. Sa bouche souriait.

Aelia resta ainsi figée jusqu’à ce que les hurlements cessent et que la toiture de la chaumière s’effondre, privée de sa précieuse armature boisée. À la vue de cette destruction, un sentiment étrange l’envahit. Elle crut entendre un éclat de verre brisé et sentir à la lisière de son esprit un mouvement tentaculaire d’où suintait une mauvaise encre.

Alors que le Capitaine la rudoyait pour les commodités du voyage retour, dans le frémissement des flammes où dansait la cendre, Aelia devinait en écho les paroles de l’antique chant.

· · ·

Le papillon revint voleter parmi les fleurs et les brins du jardin blanc bordant le lac. Il y appréciait les chants et les senteurs de ses hôtes végétales. Il espérait aussi surprendre la petite fille à chantonner les mots anciens qui lui remémoraient ses existences passées sous le regard de l’Œil Stellaire. Toutefois il fut troublé d’y découvrir une prairie méconnaissable. Les fleurs mutiques s’étaient courbées, les pétales repliés sur leur noyau d’or éteint. L’herbe, autrefois nervée d’un or brillant, avait perdu toute force et cassait sous les bourrasques anarchiques d’un vent chaud et soufré. Les feuilles des arbres avaient aussi délaissé leur éclat. Certaines s’étaient même noircies sous l’odeur de la cendre scintillante qui flottait dans l’air.

Ce filet de pestilence envahissait tout le jardin blanc.

Au loin, le papillon aperçut une colonne de feu pâle lui rappelant l’aurore en colère.

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