"Tu n'es pas prête"

Par Maud14

« Monsieur,

Nous venons de prendre connaissance de votre requête et nous sommes enclins à vous rencontrer pour une interview. Est-ce que demain 18 h, à l’hôtel Nausicaa sur la baie de Mnazi vous conviendrait-il ? Bien cordialement, Albert Baulieu, chargé de communication du projet Tanzanie LNG »

Ali lança un regard énigmatique à Hyacinthe dont les yeux venaient de quitter l’email. Dehors, l’orage grondait encore. La pluie s’était intensifiée et inondait d’un vacarme incessant l’espace entre eux. 

« Ils ont l’air bien dociles tout à coup », commenta Hyacinthe. 

« Où est cet hôtel? »

La jeune femme regarda sur internet.

« Il est de l’autre côté de la baie, au Sud »

« Pourquoi ils veulent nous rencontrer là-bas? »

« Je ne sais pas. Pourquoi pas ici? »

« Peut-être qu’ils veulent de la discrétion? »

« Mouais. Ça m’enchante pas »

« Moi non plus »

« Tu crois que c’est un piège? »

« A la vitesse avec laquelle ils ont répondu, ça m’étonnerait quand même… et puis, ils ne peuvent pas se permettre un nouveau scandale »

Le silence retomba entre eux, laissant à nouveau le bruit de la pluie s’écrasant sur le sol envahir la pièce. Le vent entêtant faisait gonfler les rideaux et frémir les draps. Dehors, il faisait noir. On ne distinguait plus clairement l’océan, mais son roulement élémentaire sur la grève parvenait toujours à leurs oreilles. 

« Je veux y aller », déclara Hyacinthe d’une voix basse. Ali coula un regard vers elle.

« Je sais. On va y aller. J’appelle Ahmed et Koinet. Demain matin on prépare nos questions »

Il se leva brusquement. Hyacinthe alla allumer une cigarette. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas fumé. Troublée, elle entendit Ali et Alexandre sortir de sa chambre. Une vague d’angoisse s’abattit alors sur elle, manquant lui crever le coeur. Ses mains s’agrippèrent à la rambarde du balcon et son regard se vissa quelque part dans l’obscurité. Seule la fumée blanche de sa cigarette s’élevait en dansant vers le ciel. Le visage souriant de Lucas apparut dans le noir. Sa bouche joyeuse, ses yeux malicieux, sa tignasse cuivrée. Elle n’avait pas pu sauver Lucas. Mais elle pouvait encore sauver la Terre, il n’était pas trop tard. Alamar devait payer, Alamar devait être exposé, Alamar devait tomber. C’était un combat parmi tant d’autres pour tenter d’améliorer le sort de l’humanité, mais il était tellement représentatif, emblématique et systémique pour elle. Le chantier était colossal. Le chemin à parcourir pour changer les mentalités, monumental. Mais elle ne pouvait se résoudre à rester les bras croisés à attendre un miracle. Il n’y en aurait pas. Cela n’existait pas. « Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions », disait Joseph de Maistre. Voilà comment elle voyait les choses. 

Les battements dans sa poitrine s’adressaient à Lucas. Son souffle court et le noeud gordien dans sa gorge également. La soif de vengeance lui tordit l’estomac, la faisant se recroqueviller légèrement sur elle même. On lui avait pris son frère, on lui avait pris l’amour de sa vie. Depuis, son coeur qu’elle avait partagé avec lui s’était mutilé, ratatiné, éteint. Il n’était qu’un organe vital défectueux qui la maintenait en vie, mais qui l’empêchait d’éprouver les émotions comme avant. Jadis elle avait été une femme aimante, sensible, dévouée, passionnée. Aujourd’hui elle n’était plus que l’ombre d’elle même. Une ombre un peu moins sombre que trois ans auparavant, mais toujours frêle, manquant d’émois, de saisissements. Les secousses des sentiments lui manquaient. Mais désormais, le vertige lui faisait peur. Alexandre et Pierrot étaient les seules personnes qu’elle avait laissé entrer dans sa vie depuis le tragique accident. Depuis qu’elle s’était exilée sur sa presqu’île. Elle ne voulait pas perdre à nouveau quelqu’un qu’elle chérissait. La douleur ne serait pas supportable. Sa mère était la seule famille qu’elle avait, et elle s’en était éloignée, rongée également par cette crainte de voir disparaître encore une fois l’être aimé. Alors elle s’éloignait, érigeait des barrières, de la distance. Enfilait une carapace rugueuse et impénétrable.

Hyacinthe savait qu’elle ne pourrait pas dormir. Aussi, elle s’empara du livre de Proust qu’Alexandre avait laissé sur son lit et s’y plongea. Il lui plaisait de penser qu’avant elle il avait parcourut les mêmes lignes qu’elle découvrait. Que s’était-il dit? Qu’avait-il pensé de toutes les réflexions de Marcel? « Je suis arrivé à un âge où il faut prendre parti, décider une fois pour toutes qui on veut aimer, et qui on veut dédaigner, se tenir à ceux qu'on aime et, pour réparer le temps qu'on a gâché avec les autres, ne plus les quitter jusqu'à la mort ». Hyacinthe buvait ses paroles comme un petit lait exquis, encore tiède, tout droit sortit de la mamelle du Génie de Proust.

« Car souvent j'ai voulu revoir une personne sans discerner que c'était simplement parce qu'elle me rappelait une haie d'aubépines, et j'ai été induit à croire, à faire croire à un regain d'affection, pour un simple désir de voyage ». En avait-il plus apprit sur la compréhension de ses émotions ou de son passé grâce aux livres qu’il lisait? Les lisait-il pour ça?

Le livre retomba sur ses jambes. La vision du balcon lui était revenu à l‘esprit. Cette danse de la pluie au dessus d’elle… On toqua tout doucement à sa porte. Un coup d’oeil à son téléphone lui apprit qu’il était déjà deux heures du matin et un autre au judas, qu’Alexandre se tenait sur le pas de sa porte. 

Elle lui ouvrit, elle le vit. Il s’érigeait, là, tout droit. Seule sa nuque se courbait pour la regarder. Il avança de deux grands pas pour franchir le seuil, laissant dans son sillon une odeur de pluie fraîche, d’azote. Puis, il se détacha dans la nuit qui grignotait sa chambre. « Une force de la nature », pensa-t-elle. 

« J’ai oublié mon livre », dit-il simplement. 

« Ah… oui », bredouilla-t-elle en inspectant sa main qui tenait l’ouvrage. Elle lui tendit. Mais il lui montra sa large paume en signe de refus.

« Garde-le. Si il te plaît, finis-le avant »

« Comme les hommes primitifs dont les sens étaient plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui cacher », murmura-t-elle en citant le livre.

« Cela te fait penser à toi? »

« Non, à toi »

Le grand brun garda le silence et ses yeux se mirent à fouiller Hyacinthe. Elle sentit l’air vibrer autour d’elle. 

« Tout dépend ce que l’on appelle vérité »

« Mais t’es qui en fait? », chuchota alors Hyacinthe.

Alexandre baissa un peu plus le menton, le regard toujours rivé sur elle.

« Tu aimerais savoir? »

« Oui »

« Pourquoi? »

« Parce que tu m’intrigue »

Un sourire en demi lune étira légèrement le coin de ses lèvres.

« C’est une bonne chose? »

« Je n’ai pas encore décidé », se rembruni-t-elle. 

La haute silhouette de l’homme se posta devant la fenêtre encore ouverte et éclaboussée par la pluie qui s’était soudain apaisée. 

« Tu es une eau informe qui coule selon la pente qu'on lui offre, un poisson sans mémoire et sans réflexion qui tant qu'il vivra dans son aquarium se heurtera cent fois par jour contre le vitrage qu'il continuera à prendre pour de l’eau », cita-t-il d’une voix grave. 

« Oui, Proust, mais encore? », s’impatienta-t-elle. 

« Je suis celui qui brisera cet aquarium », dit-il d’une voix tellement basse que Hyacinthe crut avoir mal entendu. 

Les yeux d’Alexandre, devenus acier dans la nuit, lui griffèrent la peau. Son discours mystique fit frissonner la jeune femme dont le corps se tendit machinalement, comme un réflexe de protection sortit de nul part. 

« Tu n’es pas prête », ajouta-t-il d’un ton presque tendre. 

« Quoi? Comment ça? Bien sûr que je suis prête! »

« Tu ne sais pas pourquoi tu es prête, mais tu es prête? », sourit-il avec son accent chaud comme les vagues de l’océan qui roule sur le sable ensoleillé.

« Mais oui! »

Sa grande carrure se rapprocha d’elle, lentement jusqu’à l’engloutir de sa présence. Il amorça un geste vers elle, mais le suspendit.

« Toi aussi tu m’intrigues », murmura-t-il, comme s’il réfléchissait à voix haute, perdu dans ses pensées.

« Ne change pas de sujet, s’offusqua-t-elle mollement. Et ne joue pas avec moi »

« Ce n’est pas le cas », répliqua-t-il instantanément, visiblement surpris par ce qu’elle venait de dire. Son visage s’était froissé. Il s’éloigna d’elle. 

« Alors sois honnête »

Alexandre la considéra de longues secondes, muet. On aurait dit qu’une bataille se livrait dans sa tête. 

« Je ne peux pas tout te dire »

Hyacinthe écarquilla les yeux. Que voulait-il dire par là? Qu’avait-il fait? Parlait-il simplement de son jardin secret ou d’autre chose encore? Avait-il retrouvé la mémoire?

« Comment veux-tu que je te fasse confiance si tu me caches des choses? », reprit-elle, plus péremptoire. 

« Non »

« Non quoi? »

« Non, ne t’éloigne pas ».

Son ton était posé, tranchant. Son visage impassible à nouveau, la toisait. On aurait dit qu’il la grondait. Hyacinthe se trouva soudain perdue face à ce géant. Jusqu’ici elle lui avait accordé une confiance aveugle. Mais aujourd’hui, elle désirait plus. Elle souhaitait ne pas se tromper. Elle redoutait la souffrance comme la peste. Et elle sentait que cet homme avait un pouvoir sur elle qui avait pris trop d’importance. Elle recula d’un pas. Mais la grande paume d’Alexandre, comme si elle avait deviné son geste, fondit sur elle et se posa doucement contre son front. Une chaleur irradiante se répandit alors dans le corps de Hyacinthe et des milliers de fourmillements envahirent sa peau. Et puis, ses paupières se fermèrent et le noir dévora tout, jusqu’aux boucles d’encre sombre d’Alexandre au dessus d’elle. 
 

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