Transe

Je ne sais plus comme je parvins à rentrer chez moi cette nuit là.

J'habitais au dernier étage d'un vieil immeuble où nous n'étions plus que trois résidents. Heureusement, je ne croisais aucun de mes voisins ce soir là. Mes clés firent un bruit mat en tombant au sol. Comme une automate, je marchais jusqu'à la table basse entourée de coussins qui me servait de bureau. Sans me soucier le moins du monde de la saleté et du sang qui imprégnaient mes vêtements je m'assis et sortis mon appareil photo de mon sac avant de le brancher à mon ordinateur.

Durant un bref éclair de lucidité, mon instinct professionnel s'était réveillé alors que j'allais sortir de la ruelle et j'étais revenue sur mes pas pour photographier le cadavre et l'immense inscription sur le mur.

Je fis défiler les photos alors que celles-ci étaient transférées de mon appareil à l'ordinateur. "Votre règne s'achève"...cette phrase tournait, tournait et tournait dans ma tête en des boucles qui ne semblaient pas vouloir trouver de fin. J'avais pris des centaines de clichés, c'était étrange... Je me souvenais les avoir pris mais ma mémoire était comme embrumée. Il en allait de même pour le visage de mon agresseur, que j'avais pourtant vu de près, ses traits m'apparaissaient flous désormais. Pourtant, la sensation de sa main sur ma gorge, de ses lèvres sur les miennes, de la douleur qui en avait résulté...tout cela était aussi clair, net et tranchant qu'une lame.

Je m'affaissai sur la table, laissant ma tête reposer sur mes bras. Je pris alors conscience de l'état dans lequel j'étais. Mes vêtements étaient plein de suie, de boue et de sang, mon visage ne s'en sortait pas mieux. Il fallait que je me lève afin de retrouver figure humaine, pourtant tout mon corps me paraissait aussi lourd qu'une pierre. Cependant, il fallut bien à un moment que je trouve la motivation nécessaire. Le courage me vint, mais je vérifiai d'abord la consultation de mes derniers articles.

Je l'ai déjà précisé mais j'étais une journaliste indépendante, mes revenus dépendaient en grande partie du nombre de personnes intéressées par ce que je pouvais écrire. Heureusement pour moi, je versaus essentiellement dans la révélation de scandales, en tout genre. J'aurais même un jour pu recevoir un prix si j'avais été affiliée à une rédaction. J'avais tenté l'expérience mais je n'avais pas supporté d'être bridée par un rédacteur en chef corrompu. Puisqu'ils l'étaient tous, j'avais décidé de me mettre à mon compte. Et j'avais bien fait. J'aimais aller débusquer les bonnes histoires et exposer les menteurs et les hypocrites au grand jour, mais ils étaient si nombreux désormais...

La ville entière semblait avoir sombré dans le vice et l'amertume. New-York avait un jour été une ville foisonnante, un cœur culturel qui battait à tout rompre, où de multiples communautés cohabitaient et échangeaient, donnant ainsi lieu à des rencontres aussi invraisemblables que riches. Elle avait vu la naissance de tant de belles choses qui étaient désormais détournées au profit du caprice des puissants et de ceux suffisamment malins pour s'approprier les restes que daignaient parfois leur laisser les maîtres de la ville.

Certains, ceux qui avaient gardé un peu de foi en l'âme humaine et qui partageaient mon dégoût de ce qu'était devenu notre ville, m'accusaient de partir dans une croisade aussi vide de sens que pleine d'illusions. Je ne les avais jamais démenti, j'étais consciente que ce que je faisais était voué à l'échec, et je le suis toujours.

Ma capacité à me faufiler partout et à tirer la quintessence d'un événement m'avait donné une solide réputation et j'étais suivie par une communauté de lecteurs fidèles. Certaines rédactions me donnaient même une vitrine en republiant certains de mes textes. Mais avec cette notoriété étaient aussi venues les emmerdes. J'en avais eu un nombre trop énorme pour que je le mentionne sans honte. J'avais eu des démêlés autant avec la police qu'avec les hauts fonctionnaires corrompus qui dirigeaient la ville,  ou encore les gangs qui asservissaient les gens trop pauvres pour payer leurs taxes absurdes. Oh il y avait eu des menaces, mais j'avais toujours eu un talent pour la préservation. Je sais des choses, certaines d'elles garantissent d'ailleurs ma survie. J'avais aussi, et surtout, de la chance. Une chance insolente qui m'avait jusqu'à aujourd'hui toujours permis de m'en sortir tout en me garantissant une réputation de fouteuse de merde de qualité olympique.

Mon dernier article, publié sur mon blog Vox Populi avait suscité de vives réactions. J'y nommais le responsable d'un des plus gros réseaux de prostitution de la ville. L'être humain repousse toujours plus loin les limites du vice et cet homme était toujours la personne vers qui se tournaient les plus infâmes pervers de New-York. Une envie d'enfant? De cadavre? Il trouvait de quoi satisfaire les envies de tout ce que la ville avait de pire. Mon article n'allait pas faire agir la justice, je n'étais pas idéaliste à ce point, mais pour un temps seulement, j'avais rappelé à un des nombreux monstres qui parcourait les rues que certaines personnes voyaient leur vrai visage.

Le chemin jusqu'à ma douche parut durer une éternité. Pourtant, ce ne fut rien par rapport au temps que je passai sous le jet d'eau brûlante, nue et frissonnante. L'eau chaude qui s'écoulait sur mon corps resta brune un long moment. C'était un spectacle fascinant que de voir toutes les traces de la nuit s'écouler par le siphon de la douche, les emmenant au loin. J'avais mis la température au maximum, espérant que l'eau chaude me purifierait des atrocités que je venais de voir, et de vivre. Je sortis de ma transe aquatique pour m'inspecter sous toutes les coutures face à miroir couvert de buée. Les dernières marques visibles étaient la plaie à l'arrière de ma tête qui m'élançait dès que je bougeais trop vite, la marque de main violacée sur tout le tour de mon cou et la coupure sur ma lèvre.

De toutes mes forces, je tentai de me souvenir de la façon dont j'avais reçue cette marque. L'inconnu m'avait embrassée et cela m'avait blessée mais ce n'était pas tant une douleur physique qu'une douleur qu'il avait infligée à mon être, au sens propre. Mon corps entier avait semblé s'embraser à ce moment là. Cette coupure n'était pas nette, elle ressemblait presque à une trace de morsure. Pourtant elle était plus douloureuse qu'elle aurait dû l'être, je ne pouvais pas la toucher sans me crisper de douleur. Je m'appuyai sur le rebord de l'évier en fermant les yeux pour essayer de rassembler les pièces éparses de mes souvenirs. Cette transe dura des heures peut être, cela faisait bien longtemps que j'avais perdu la notion du temps. Cette soirée avait de toute façon été placée sous le signe de l'irréel. Rien ne ce que je venais de vivre n'avait de sens et toute cette incohérence ne faisait qu'accroître la colère qui doucement couvait en moi.

C'était une erreur d'aller rechercher ce  dont mon inconscient tentait tant bien que mal de me protéger. L'être humain est parfois bien fait, lorsqu'il est confronté à un trop grand traumatisme, il se protège lui même, il se préserve en occultant les causes du choc. Lorsque mes souvenirs retrouvèrent leur netteté cela me fit l'effet d'un coup de poing violent dans l'estomac et la brûlure revint. Je m'agrippai si fort à l'évier que je sentis la porcelaine de la vasque craquer. Je tentais de hurler mais la douleur était telle que le cri resta bloqué dans ma gorge. Je revis le visage du meurtrier, si près, tellement près du mien. Ses traits étaient de nouveau si nets que je vis son visage danser dans le miroir devant moi. Cette apparition ne se dissipa pas  et je vis presque les lèvres du visage s'ourler en un sourire cruel. Ma main se ferma en poing et vola pour s'écraser contre le miroir, qui se brisa en mille morceaux sous l'impact.Je regardais les morceaux de glaces qui tombaient comme au ralentit pour se fracasser au sol.

Du sang goutait le long de ma main  quand je revins dans la pièce principale, toujours nue et trempée. Mes cheveux faisaient comme un cascade d'algues sombres sur mes épaules et mon dos. La transe dans laquelle m'avait plongé la recherche de mes souvenirs semblait ne pas vouloir finir.

Je me souviens avoir sorti une cigarette, d'en avoir fumé une, puis deux, puis d'avoir perdu le compte. Je déambulai dans un nuage de fumée qui était cette fois bien réel.

Je me souviens avoir entendu un appel, comme un écho dans mon ventre. L'écho trouvait sa source dans le souvenir de la brûlure du baiser de l'inconnu

Je me souviens avoir marché vers une les baies vitrées qui faisait le tour de tout mon appartement. Je me revois encore l'ouvrir et marcher sous la pluie, sur le balcon. Mes pieds blessés par le verre éparpillé laissaient des traces sanguinolentes derrière moi.

Les gouttes de sangs qui coulaient de ma main pour s'écraser sur le sol avant de se diluer dans l'eau faisaient comme une traînée de pétales pourpres derrière moi. La pluie s'était intensifiée mais je n'en avais cure tandis que je restais là, nue et vulnérable, trempée et bousculée par les rafales de vent. Mon regard était fixé sur le toit de l'immeuble en face du mien.

Sur le toit opposé, une silhouette habillée de pourpre et aux longs cheveux noirs qui flottaient dans le vent me toisait. Malgré la distance je pouvais sentir son regard ocre me transpercer comme une lance acérée et chauffée à blanc.

Son baiser avait créé un lien entre nous, un lien qui venait de changer à jamais mon destin. C'était une certitude et cette certitude s'ancra à jamais en moi à ce moment précis où, au milieu d'une furie d'eau et de vent, nous nous fîmes face une nouvelle fois, le rapace et moi.

 

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