Tous au bain, soldats !

L’escouade arriva à destination exactement deux heures, cinquante-huit minutes, treize secondes et deux contraventions plus tard. Ils avaient environ une heure de retard, et le commandant fulminait : déjà, parce que la vie du soldat Jenkins était de plus en plus en danger, et aussi parce que il est très impoli de se faire attendre.

Le lieutenant Thomas avait essayé d’expliquer à Inès qu'il était un homme amoureux par son travail et qu’il ne pourrait pas être digne d’une telle demoiselle. Ladite demoiselle lui avait gentillement intimé de la fermer. Le soldat Almarov et Kais s’entendaient surprenamment bien. Tous les autres soldats étaient très excités à l’idée d’aller dans un bain turc : c’était leur première fois (certains apportant même des bouées et des masques).

Cette joyeuse troupe se retrouva devant l’établissement, prête. Ils entrèrent tous en ligne, passèrent en silence dans les vestiaires et se déshabillèrent. Cela prit quelque temps car Inès n’avait pas envie de finir à nouveau nue devant toute l’escouade, ce à quoi le soldat Almarov avait répondu « On ne regardera pas, promis ! », ce à quoi Inès avait répliqué « Va te faire torturer par un ours », ce à quoi Thomas avait renchéri « Ne t’inquiète pas, je te protégerai, Sofia » ce à quoi Inès avait renvoyé « Ce n’est pas mon prénom », ce à quoi Thomas avait répondu « Tu es sûre ?», ce à quoi Inès avait répliqué par un coup de genou dans l’entrejambe, ce à quoi le Commandant avait suggéré qu'ils arrêtent leurs enfantillages.

Ils pénétrèrent dans le bain turc, et se figèrent tous de surprise. 

Au-delà de la stupeur des soldats de découvrir qu’il n’y avait pas de toboggans, ils aperçurent le soldat Jenkins entouré de trois jeunes hommes vêtus de treillis militaire noirs et des bottes noires. La tenue standard des terroristes qui cherchent encore leur patte artistique dans le milieu, se dit Thomas.

Ce qui était plus surprenant, c’était le visage des terroristes en question. Ils avaient l’air chacun très inquiets, confus, et étaient couverts de quelques bleus. Ça, ce n’est pas banal, se dit Thomas. Un terroriste se doit d’être présentable.

Le soldat Jenkins avait son uniforme militaire standard, son arme pointée sur les terroristes et le visage aussi immaculé qu’un bébé qui vient de naitre. Il paraissait non seulement maitre de la situation mais quelque chose dans son regard glaça Thomas. 

Une rage intense.

« Vous en aviez mis du temps ! se plaignit un des terroristes à la voix très grave. 

— Vous zavez à quel point on tranzpire ici ? renchérit un autre.

— Et qu’est-ce que vous foutez habillés comme ça ? » termina le dernier aux cheveux flamboyants.

Le commandant s’avança, très fier, se raclant la gorge, le regard dur. Plein de questions tourmentaient son esprit, de l’attitude du soldat Jenkins à l’absence de réponse de son mari. Il décida de poser la plus importante : « Qu’est-ce qu’ils ont nos habits ?

— Vous aviez déjà vu une remise de rançon en serviettes, vous ? expliqua un des terroristes.

— Vous aviez déjà vu des gens habillés comme ça dans un bain turc ? répliqua Thomas en montrant leurs treillis.

— Vous aviez déjà vu une femme dans un bain turc pour homme vous ? renvoya Ali en pointant Inès du doigt.

— Vous n’aviez pas un échange d’otages en cours, là ? soupira Inès.

— Mettez au moins un pantalon ! Ou des serviettes plus grandes ! »

Nous allons couper ici le débat très houleux qui s’ensuivit. Les arguments fusèrent, les contre-arguments contrefusèrent, et au final rien ne changea beaucoup. Kaïs proposa alors de couper la poire en deux : les militaires mettaient des pantalons, et les terroristes se mettaient torses nus. Tout le monde accepta.

Après un autre passage dans les vestiaires, les deux camps se retrouvèrent à nouveau face-à-face, hostiles. Le commandant s’avança, très fier, se raclant la gorge, le regard dur. Il ouvrit la bouche : « Alors, nous avons une…

— Pourquoi vous êtes aussi nombreux ? le coupa le soldat Jenkins.

— Et bien… hum… pour vous, soldat Jenkins… balbutia le commandant.

— Je pensais qu’on vous avait demandé de venir ni trop armés, ni trop nombreux, enchaîna l’otage.

— C’est vrai… mais…

— Alors partez tous, excepté toi et l’argent. »

Tandis que le commandant fulminait intérieurement et que Thomas se demandait s’ils n’assistaient pas là au syndrome de Stockholm le plus extrême de l’histoire, une vague de protestation explosa parmi les soldats.

Il fallait les comprendre, la journée avait été rude pour eux, et ils avaient espéré se détendre dans le bain turc. Un refus pourrait conduire à une mutinerie, ou pire, un mouvement syndical. 

Le commandant et le soldat Jenkins virent bien cette menace : ils acceptèrent la requête, et les soldats hurlèrent de joie.

Plus tard, tandis que la grande majorité de l’escouade se retrouva à barboter joyeusement dans les bains, le commandant s’avança, le regard dur mais un peu fatigué, et déclara : « Bon, maintenant que tout cela est réglé… Soldat Jenkins ! Pouvez-vous m’expliquer cet imbroglio ? Et attention, votre avenir dans l’armée dépend de votre réponse. »

Un silence (relatif, avec les soldats qui jouaient à côté) en découla. Le soldat Jenkins et le commandant se fusillaient du regard, les trois terroristes étaient comme à leur habitude complètement perdus, Almarov et Kaïs se regardèrent d’un air soucieux, Thomas était plutôt excité de voir la suite et Inès s’en foutait complètement.

Le soldat Jenkins se racla la gorge, s’avança, puis cracha son venin : « Les moments que Timothée a passé dans l’armée font partis des pires de son existence. Chaque jour, il doit subir les ordres stupides d’un commandement qui l’est tout autant ; chaque heure, il doit enchaîner les missions vides et abrutissantes ; chaque minute, il doit supporter la compagnie de soldats plus irresponsables et immatures les uns que les autres !

— Soldat ! explosa le Commandant. N’insultez pas vos compagnons ainsi ! Je vous conseille de ne pas les sous-estimer.

— Commandant ! hurla un des soldats dans le bain. Le soldat Falk n’arrête pas de pisser dans le bain !

— Cafteur !

— Que veux-tu dans ce cas ? intervint Thomas. Des excuses ?

— Je veux trois cent mille, cash, répondit Jenkins.

— Euh… il me semblait que le prix convenu était de cent mille… précisa Almarov.

— C’est ça, oui, approuva Ali.

— Les prix ont monté, avança le soldat Jenkins en pointant son arme sur les trois autres terroristes amateurs.

— Mais on a un otage maintenant ! répliqua Thomas en pointant Kaïs du doigt.

— Tant mieux pour vous. Moi, j’en ai trois.

— Tu crois qu’on a quelque chose à faire d’eux ? cracha Hobbson.

— Euh… j’espère oui… marmonna Rayan d’une voix plaintive.

— Enfin, si cela ne vous dérange pas trop, hein… » ajouta Youssef.

Un silence tendu se fit : Hobbson et Jenkins s’assassinaient du regard, Thomas et Inès retenaient leur souffle, Almarov et Kaïs arrêtèrent de respirer, les trois terroristes voyaient leur vie défiler devant leurs yeux et le reste de l’escouade faisaient un concours de plongeon (donc on peut préciser que le silence était toujours à remettre dans son contexte).

Le bruit d’une porte qui s’ouvrit en claquant fit sursauter toutes les personnes engagées dans cet échange d’otage qui n’allait pas marquer l’Histoire comme l’un des plus réussis. 

Tout le monde se tourna pour voir l’origine du son et l’identité des malpolis qui ont osé les interrompre. 

Il s’agissait de tout un groupe d’hommes torses nus, vêtus uniquement de pantalons de commando. Ils étaient pour la plupart armés ou très musclés, et tous menaçants. Sauf un : un homme au milieu, menotté et avec un capuchon sur la tête, dans la quarantaine, vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon gris et d’un bide plutôt conséquent.

Tout ce groupe se figea lorsqu’ils constatèrent qu’ils n’étaient pas les seuls. Un vrai silence en suivit. Chacun hésita à prendre la parole, à poser les milles questions qui les assaillaient mais aussi à cacher leur embarras. Finalement, une voix forte et étrangement joviale résonna : « Bah alors, tu es encore là, le neveu ? »

Youssef reconnut la voix, et rougit de honte. Il aurait préferé être exécuté sur-le-champ par le soldat Jenkins plutôt que de revoir cette personne. 

Le noir aux multiples cicatrices émergea du groupe menaçant. Son sourire était aussi rayonnant que sa stature. Ses yeux pétillaient quand il demanda : « Dis donc, ça n’a pas l’air de très bien se passer, ton affaire ! Je sais pas comment vous faîtes, vous les jeunes, mais en général c’est le terroriste qui est censé menacer l’otage, et pas l’inverse !

— Qui êtes-vous, bon dieu ? demanda Hobbson sans cacher son agacement.

— Oh, pardon, j’en oublie mes bonnes manières. Vous pouvez m’appeler Laurent, voici mes gars, et lui… hésita-t-il en montrant l’homme avec le capuchon.

— Enchanté de vous rencontrer, Monsieur, poursuivit l’encapuchonné. Je suis leur otage, et mon nom est Hassim.

— C’est ça, Hassim ! s’exclama Laurent. Je n’ai pas la mémoire des noms, désolé.

— Pas de soucis, assura Hassim. On ne se connait que depuis très peu de temps après tout.

— Enfin bon, tout ça pour dire qu’on aimerait bien que vous dégagez tout de suite, continua Laurent. Vous comprenez, on a réservé notre place ici depuis bien longtemps. Mais parce qu’on est gentil, on vous donne dix minutes pour terminer. »

Tandis que Youssef commençait à se poser mille questions sur les activités professionnelles de son oncle, le Commandant regarda Laurent, le groupe derrière lui, puis pivota son regard vers le soldat Jenkins : « On en a pour plus de dix minutes, il me semble ?

— Certainement, répondit-il d’une voix grave.

— C’est ce que je pensais. Navré, déclara Hobbson d’une voix solennelle. Mais on en a pour encore… beaucoup de temps, alors c’est nous qui vous demandons de dégager. Tout de suite. »

Laurent perdit son sourire, Hassim soupira, Thomas déglutit, Inès roula ses yeux et toutes les autres personnes présentes retinrent leur souffle. De tension, pour la plupart, mais aussi parce que certains soldats étaient en plein concours d’apnée.

Tout le monde savait que le moindre mouvement trop brusque, le moindre son trop élevé, la plus infime surprise provoqueraient une catastrophe. Personne voulait être le responsable de la tempête à venir, alors tout le monde la fermait et esperait que quelqu’un d’autre allait le faire.

Une éclaboussure, le son d’une inspiration brusque, un rire soudain. Les deux soldats qui s’affrontaient dans un concours d’apnée venaient de sortir de l’eau à grand renfort de bouffées d’air. « Wouaw, on a brisé un record, là ! » s’exclama l’un deux.

Un chaos sans nom suivit. 

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Hylm
Posté le 29/10/2020
Le compromis est super bien amené! J'ai pouffé à plusieurs reprises sur ce chapitre. Le bordel sans nom qui va suivre sera mémorable je le sens.
Je n'ai pas repéré de réelle coquille, c'était facile à lire et on a assez caractérisé les personnages pour les identifier par leur nom malgré leur grand nombre. Les soldats qui se comportent comme des enfants sont aussi très attachant, j'ai un peur de ce qui va suivre...
Le Saltimbanque
Posté le 29/10/2020
Très content que tu parviennes à distinguer les personnages dans un tel foutoir ! J'avais plusieurs doutes quant à la compréhension de cet aspect...
J'espère que le "chaos sans nom" qui va venir te plaira tout autant.
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