Torturez-le en douceur, soldats !

« Fais pas le fou ! Il est armé ! »

C’était une chaude journée de juin (de toute façon, peu importe le mois, c’est toujours une chaude journée), et la nuit commençait à tomber. Dans le recoin d’une rue mal famée d’un quartier peu fréquentable, l’individu cagoulé avait un pistolet noir luisant dans sa main, fermement pointé vers le caissier d’un modeste magasin. 

D’un geste lent, le caissier mit les mains en l’air, fixant le pistolet avec attention. Le malfaiteur était accompagné de trois autres individus tout autant encapuchonnés et menaçants. En déglutissant, le caissier se demanda ce qui lui valait l’honneur d’avoir autant de braqueurs rien que pour lui. Il se dit que c’était injuste, qu’il n’avait rien fait pour mériter ça, puis il pensa à toute une série de moments dans sa vie où il n’avait pas su tendre la main à des personnes qui en avaient besoin, puisqu’il faut le comprendre, il n‘avait jamais su se rapprocher des autres, s’ouvrir au monde, se laisser aller et…

« Donne-nous tout ce que tu as, maintenant ! poursuivit le malfaiteur.

— Qu-qu’est ce que vous voulez ?

— J’ai dit tout !

— Enfin…tout ? Même ma femme ? Pas que ça me dérange mais…

— La ferme ! »

Les braqueurs se regardèrent, un peu confus. Le caissier se dit alors que ce n’était peut-être pas le bon moment pour leur demander s’ils avaient la carte du magasin. « Toute la bouffe ! finit par ordonner un des braqueurs dont des cheveux roux frisés émergaient de sa cagoule.

— Et tout l’alcool ! ajouta un autre, qui avait clairement un cheveux (ou toute une perruque) sur la langue.

— Et tous les apéritifs ! s’empressa de préciser le dernier avec une voix qui râpait tellement que le caissier pensa qu’il devrait plutôt demander des patchs anti-tabac. 

— Mec, t'abuses ! Je lui ai déjà demandé toute la bouffe ! Demande autre chose ! »

Et tandis que cet individu cherchait intensément quoi demander, le caissier s’immobilisa. Il y avait quelque chose chez ses braqueurs, en dehors de leur navrant amateurisme, qui l’interpella. Il hésita, puis tenta tout de même : « Dîtes… vous ne voulez pas prendre l’argent de la caisse plutôt ?

— Oh oui ! s’exclama le braqueur à la voix grave. Je prends ça !

— Ah ah ! Je sais qui vous êtes ! »

Le caissier avait prononcé ceci d’un ton triomphant, impérial. Instinctivement, les braqueurs reculèrent d’un pas. La main du braqueur tenant le pistolet se mit à trembler. Le caissier eut un sourire sardonique : « Excusez-moi si je me trompe mais… Ali ? » 

Le braqueur aux cheveux roux devint aussi immobile qu’un paresseux en plein coma. Avec un mouvement lent et fataliste, il enleva sa cagoule, révelant son visage honteux. 

Hardi par son succès, le caissier continua, euphorique : « Rayan ? », et le braqueur à la voix grave se figa, puis dévoila son visage. « Youssef ? », le braqueur qui zozotait montra son visage amère. « Et toi, tu es…. Keïs ?

— Je vous prierai de ne pas écorcher mon patronyme, merci bien. C’est Kaïs, pour vous servir » Et le braqueur baissa son arme et découvrit son visage. Il était à la fois abattu et impressionné. « Comment… comment avez-vous procédé, monsieur ? demanda-t-il.

— Notre couverture était parfaite, se lamenta Rayan de sa voix qui faisait passer un chanteur de hard metal pour un joueur de clarinette.

— Et bien, c’est vrai que vous aviez failli m’avoir, mais quelques détails insignifiants vous ont trahis. En premier lieu, les braqueurs demandent toujours l’argent de la caisse. Croyez-moi, je suis un expert dans ce domaine. Aussi, votre pistolet est clairement un faux : il est plus brillant que mes chaussures toutes polies. 

— Vous portez des zandales… marmonna Youssef.

— Enfin, quelque chose dans vos voix. J’avais déjà entendu ces intonations quelque part. J’ai pu me rappeler de vous car : vous trainez toujours en bande ; vous aviez une démarche assez caractéristique ; et pour finir, on vit juste-à-côté, dans la même rue, depuis des années. »

Un silence tendu passa. Les quatres compères se regardèrent entre eux, puis reluquèrent le faux pistolet, et enfin affrontèrent du regard le caissier, qui se demandait s’il pouvait combattre quatre jeunes adultes qui n’avaient rien à perdre.

Sans rien ajouter, les quatre Bonnie et Clyde de cette génération prirent leurs cagoules et jambes à leur cou. Ils filèrent si vite qu’en quelques secondes le caissier était seul dans son magasin. Il regarda la porte d’entrée, interdit, puis laissa échapper un soupir de contentement : « Ça me rappelle ma jeunesse tout ça… »

 

 

Quelques jours d’intenses disputes plus tard, la joyeuse bande se retrouva à nouveau ensemble. Après maints remontrances parentales éducatives qui avaient toujours fait leurs preuves (à base de patience, de dialogue, de diplomatie et de coups de ceintures), les parents avaient réussi à arracher à leur problématique progéniture la promesse de ne plus jamais retenter une bêtise de ce genre, d’être sage et de voir un peu plus grand pour réussir dans la vie.

Les enfants prirent des notes et, quelques jours plus tard, ils procédèrent à l’enlèvement du soldat Jenkins.

Retenons par là que les coups de ceintures ne sont jamais des moyens de correction probants, que peut-être les parents auraient du repenser leurs méthodes de correction et se mettre aux coups de poing et privation de nourriture, bien plus efficaces si vous voulez mon avis.

 

« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » 

Cette judicieuse question avait été posée par le moins judicieux Rayan. Il avait automatiquement été élu chef de l’opération après moult débats démocratiques et quelques menaces moins démocratiques plus tard. Il avait posé cette question de sa voix de baryton à Youssef, qui était en train de conduire. 

Celui-ci ne put répondre, car il était en train d’apprendre la leçon importante que conduire une camionette ce n’était comme conduire une trottinette, même si les deux rimaient merveilleusement entre eux.

Grommelant, Rayan tourna la tête pour regarder Ali qui occupait la banquette arrière. Ali comprit que c’était à lui de répondre : « Bon, on a fait le plus dur. Selon le manuel, il faut tout de suite rejoindre le lieu d’échange de l’otage, sécuriser la marchandise, attendre le paiement. Après soit on rend l’otage, soit on le tue. C’est au choix. Je n’ai pas fini le livre, ma maman m’appelait pour dîner.

— Alors, qu’est ce qu’on fait ? On le rend ?

— Si cela ne vous dérange pas, je vote pour cette solution, répondit une voix plaintive qui émettait du coffre.

— Pourquoi notre otage peut encore parler ? s’insurgea Rayan. Et nous entendre ?

— Bah, il nous a promis qu’il allait se tenir tranquille alors… s’écrasa Ali, honteux. 

— Merde ! Pourquoi tu ne l’as pas baîllonné ?

— Je sais pas… c’est un peu une première fois pour moi.

— Pour moi aussi… compléta la voix dans le coffre. »

Rayan grommela, mais se retint de ne pas exploser de colère. Il avait promis à ses parents qu’il serait sage. Il se tourna vers Youssef et demanda : « Dans combien de temps on arrive aux bains turques de ton oncle ?

— Zustement, à ze propos, commença Youssef, hésitant. Ze voulais te dire que mon tonton était peut-être pas hyper d’accord pour ze prozet…

— Quoi ?

— Bah oui, il m’a dit que z’était un problème de confiance. Il n’y a pas de problèmes pour nous quatre, il nous connaît. Mais il m’a dit qu’il ne connait pas notre otage, alors que c’était difficile pour lui de…

— Mais c’est un otage ! éructa Rayan. On va pas organiser un rendez-vous juste pour que ton oncle l’apprécie !

— En plus, continua Ali, ton oncle ne nous a jamais fait confiance !

— Si vous voulez, on peut faire ça plus tard, hésita le soldat Jenkins pour qui le séjour dans le coffre devenait de moins en moins agréable. Moi, ça ne me dérange pas de remettre ça à un jour qui vous arrange plus. »

Les trois criminels en herbe se regardèrent entre eux, perdus. Ils se creusèrent la tête pour trouver une solution : Rayan pensa qu’ils pouvaient aller au milieu du désert, mais il avait peur qu’ils se perdent ; Youssef se rappella d’une certaine usine désaffectée, cependant des rumeurs de fantômes lui filaient les chocottes ; Ali se rappella qu’ils pouvaient prendre la chambre étudiante de son cousin, mais il y avait de grandes chances qu’il faisait une soirée (et il allait encore se moquer de lui, « Le nul, il peut pas faire une prise d’otage toute simple sans son grand frère ! » et tout ça) ; le soldat Jenkins, lui, se rendit compte qu’il avait toujours envie d’aller aux toilettes.

« J’ezpère que Kaïz a pluz de chanze que nous… » marmonna Youssef.

 

« Je vous prierai, mon cher monsieur, de ne pas me marteler si vicieusement mes sensibles entrejambes.

— Utilise des mots qui existent, terroriste ! » gueula le soldat Almarov, tout en assenant à Kaïs un direct dans l’abdomen.

Cela faisait depuis déjà une heure qu’Almarov questionnait le brave Kaïs, attaché à une chaise. Toute l’escouade de soldats chapeautés par Hobbson et Thomas contemplait le travail du soldat Almarov, et Inès se tenait dans un coin, légèrement ennuyée par la suite des évenements. Le propriétaire, outré qu’une torture ait lieu dans son établissement, était parti en trombe (« Bande de malades ! Une torture, c’est mauvais pour mon établissement ! ») 

Une étrange ambiance régnait dans la pièce. La torture c’est comme le golf : au bout de quelques minutes, cela devient un peu lassant. Au bout d’une demi-heure, on espère juste qu’il se passe quelque chose. Il n’y a que les vieux pour aimer cela pendant des heures et des heures.

Et le soldat Almarov était conscient de l’ennui qui plombait l’ambiance. Il en était le premier concerné : il avait une réputation à tenir. Mais Kaïs résistait ! Rien ne passait. Alamarov avait tout essayé : coup de poings, coup de pieds, coup de genou, waterboarding, chatouilles, tout ! 

Si encore il y avait juste un manque de répondant, bon, Alamarov, ça ne lui dérange pas. Il est conscient qu’il existe des clients difficiles dans le milieu, ça arrive. Cependant, il ne supportait pas que ce terroriste demeure aussi poli et composé. Almarov sentait bien que les gars avaient déjà commencé à parier sur sa défaite. 

Même s’il ne le montrait pas, ça le blessait un petit peu. C’est qu’on pense toujours à la souffrance du torturé, et jamais du tortionnaire, se lamenta-t-il tout en enchaînant plusieurs droites sur son client.

« Bon, on va pas y passer la journée, non plus ! soupira Thomas qui commençait à perdre son pari. Soldat Almarov, que se passe-t-il ? Je vous ai connu plus efficace.

— Chef ! Il est… trop résistant !

— Vos compliments me vont droit au cœur, monsieur Almarov, ponctua Kaïs.

— Vous vous croyez, malin, n’est-ce pas ? gronda le commandant Hobbson. Vous, les terroristes, la lie de l’humanité, les calamités de ce monde, le wasabi trop fort dans nos sushis ! Je vais vous broyer, les uns après les autres, et je vous emmènerai tous en enfer ! »

Il faut savoir qu’Alan Hascker n’avait toujours pas répondu au commandant.

« Alors, tu ne voudrais pas parler un peu ? demanda Thomas. En quelques secondes, la torture peut s’arrêter et…

— Chef ! fit le soldat Almarov d’une voix aigüe en rougissant.

— Pardon, soldat Almarov. Ma langue a fourché » s’excusa Thomas. 

Il faut savoir que le soldat Almarov n’aime pas qu’on appelle son activité de la « torture », et préfère bien plus le terme « interrogatoire qui au prix de quelques picotements peut aboutir à des réponses très chouettes ». Cependant, ce terme peinait à se populariser, au grand dam d’Almarov et de tous les pratiquants de ce noble art. « Enfin voilà, continua Thomas. Il ne tient qu’à vous d’arrêter tout cela.

— Vous en avez marre, on en a marre, appuya Hobbson.

— Et pourquoi protéger vos acolytes ainsi, acheva Inès. Ils vous ont laissé ici, tout seul, sachant parfaitement les risques que vous encouriez. »

Un silence passa, et les paroles d’Inès pénètrent dans l’esprit fatigué de Kaïs. Celui-ci hésita longuement, regardant tour à tour Almarov, Inès, le Commandant et tous les soldats derrière qui pariaient sur sa réponse. Dans son éloquence habituelle, Kaïs fronça les sourcils et dit : « Il semble y avoir un malentendu.

— Quoi encore… grogna Almarov, qui n’aimait pas les mots à plus de trois syllabes.

— Voyez-vous, je me considère avant tout comme un gentleman. Et un gentleman doit toujours garder ses contenances et veiller à ne pas importuner les autres. Ainsi je veille à ne jamais les brusquer, surtout quand ils sont occupés.

— Allez plus vite, je vous prie, glissa Inès.

— Voyez-vous, je voulais poser cette question depuis fort longtemps, mais ce cher monsieur Almarov était tellement passionné dans son travail que je n’ai osé le déranger.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? interrogea le Commandant, qui n’aimait pas du tout la tournure de la conversation.

— Voici ma question, si vous me permettez : qu’est-ce que vous voulez savoir de moi ? Ce brave Almarov m’a poinçonné sans jamais rien me demander ! »

Un lourd silence passa.

Hobbson déglutit, puis demanda à Kaïs l’identité de ses complices, leurs moyens, le nom et l’adresse du propriétaire du bains turc et ce qu’ils allaient faire au soldat Jenkins. Kaïs, jovial, répondit à tout.

Le soldat Amarov se dit qu’il devrait peut-être considérer un changement de filière.

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Hylm
Posté le 25/10/2020
Je suis content de retrouver toute cette bande de fous ^^
Je vais finir pas m'y attacher à ces terroristes!
Par contre comme pour le dernier chapitre j'ai vu des petites erreurs, je vais les mettre ici et avec Crtl+F tu devrais pouvoir les retrouver.
"malfateur"
"comment aviez-vous procédé"
"La joyeuse bande se retrouvèrent"
"avait été posé(e)"
"avait été automatiquement été élu"
"ce n'était comme"
"torture avait" (j'aurais mis torture ait* ici mais je ne suis pas sûr)
"je vous emmènerais"
"Il faut savoir qu'Alan" (Qui est Alan ici? Je n'ai pas trouvé son nom ailleurs dans le texte)
"Je ne dois pas veiller à ne jamais"
Ça fait pas mal de trucs mais en réalité j'ai lu ce chapitre sans problèmes, j'ai juste buté sur le nom d'Alan, le reste on comprends très bien l'idée. Si jamais tu veux que j'enlève mon commentaire une fois que tu as corrigé les erreurs n'hésites pas à me le dire, ça ne me dérange pas du tout.
Le Saltimbanque
Posté le 26/10/2020
aaaaaaa me voilà rassuré, j'avais des doutes sur le potentiel comique de cette bande de terroristes...

Merci beaucoup pour la correction ! Et non, pas la peine d'enlever ce commentaire, il est très bien là où il est !
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