Titan

Par Maud14

Cette dernière soirée Tanzanienne avait un goût de fin d'été, de bout du tunnel, et de commencement d'une nouvelle ère. Le vent se faisait délicat, les fruits et les fleurs les berçaient de leur senteurs, l'océan offrait sa musique lancinante. On aurait dit que tout était fait pour apaiser leurs esprits. Pour que leur aventure  s'arrête sur une note agréable, dénuée d'amertume. Gommée de ses démons. Ahmed fut le premier à aller se coucher. Ses yeux n'avaient pas directement vu à l'oeuvre Alexandre, mais il se demandait toujours comment une telle chose avait pu arriver. Ali et Hyacinthe gardait le silence, gardant jalousement en eux le secret. Ahmed avait beau regarder le grand brun de tous les angles, son cerveau cartésien ne pouvait accepter une telle chose. Il leur annonça qu'il irait plus souvent à la mosquée. 

Puis, Ali commença son interrogatoire sur Alexandre. Comme s'il avait été en interview. Les questions s'enchaînaient, butaient contre la parole peu locace de l'albatros. Ali s'énervait, ne comprenant pas tout. Ne recevant pas assez de précisions. Il faisait face à un phénomène qu'il n'expliquait pas, et que rien ni personne excepté Alexandre, ne pouvait éclairer. Devant l'animosité du reporter, l'homme se refermait un peu plus chaque secondes, laissant de plus en plus de silence s'installer. Finissant même par ne plus daigner répondre. 

« Comment tu fais? Tu viens d'où? Qui t'as appris à faire ça? Est-ce qu'il y en a d'autres comme toi? D'après toi d'où vient ta perte de mémoire, est-ce que tu as vraiment eu une perte de mémoire? Est-ce que tu nous mens? Est-ce que tu prononce une incantation? Est-ce que ce sont tes mains qui commandent? Quelles sont tes limites? Est-ce que tu peux ensorceler les hommes? Est-ce qu'on peut te tuer? Est-ce que tu es immortel? Qu'est-ce que tu compte faire maintenant? Est-ce que tu avais déjà tué avant? »

A cette dernière question, les yeux d'Alexandre se relevèrent pour se planter dans les siens.

« Je n'ai tué personne »

Son ton tranchant coupa la nuit d'un geste sec. 

« Tu as dû bien en tuer un ou deux... »

« Non, le coupa le brun. Et ça n'arrivera jamais »

« Pourquoi? »

« Parce que je ne veux pas. Parce que je ne peux pas... »

Ali tenta de s'engouffrer dans la brèche qui venait d'apparaître, mais ses efforts devinrent à nouveau vains. La lueur de satisfaction qui était apparue sur son visage laissa rapidement la place à celle, plus maussade, de l'agacement. 

Lassée par les questions incessantes d'Ali et par les réponses énigmatiques d'Alexandre, Hyacinthe décida de les laisser et d'aller marcher sur la plage. Profiter une dernière fois de cet océan somptueux et de ses eaux qui, à cette heure-ci, s'étaient assombries. Le ciel, clairsemé de nuages, se mirait dans les flots paisibles. Le bruit du vent entre les longues feuilles de palmiers l'accompagna quelques instants. L'image de Malia ne disparaissait pas de ses pensées. Son visage rond s'était incrusté derrière ses paupières. La hantait, presque comme Lucas l'avait hanté, lui aussi. La hantait toujours, d'ailleurs. 

Quels derniers instants Malia avait-elle vécu avec son père? Avaient-ils ris ensemble? L'avait-il grondé? L'avait-il embrassé avant de partir les rejoindre? Avant de partir vers la mort? Hyacinthe se laissa tomber dans le sable frais, les genoux entre ses bras, le menton posé sur le dos de sa main. La dernière fois qu'elle avait vu Lucas, c'était à Paris. Il était venu la voir quelques jours avant de repartir pour l'Angola. A ce moment-là, il était amoureux. La fille de ses rêves s'intéressait enfin à lui. Elle avait occupé toute la conversation animée de la première soirée. Hyacinthe se souvint avoir vu son frère heureux, joyeux. Il lui avait annoncé qu'il comptait quitter Alamar, qu'il en avait marre de ces rotations infernales sur les plateformes, qu'il voulait finalement se poser. Et il avait enfin une bonne raison pour se poser. 

Ce besoin de fuite. Ce besoin de voyager, de bouger perpétuellement. Cette nécessité de partir, Lucas l'avait nourrit durant toute son adolescence. Une adolescence ombragée par l'absence d'un père. Par son rejet. Bien qu'ils avaient eu la même famille et les mêmes conditions d'éducation, elle et lui n'avaient pas eu la même enfance. Un fils n'est pas une fille. Un être aussi sensible que Lucas n'arrivait pas à concevoir l'abandon. Alors, pour combler ce vide, il s'était promis de partir. De s'alimenter du monde, de ses merveilles, de nouvelles rencontres. Son port d'attache représentait Hyacinthe. Mais elle-même ne pouvait pas subvenir à tous ses besoins, ni même les combler. Lucas aspirait à plus. 

Mais il allait enfin rentrer. Le besoin de fuite semblait avoir laissé place au besoin de s'ancrer, de fonder. Il avait trouvé la raison à son renoncement. Alors, ce Lucas-là, tout lumineux, lui avait réchauffé le coeur. Il lui avait dit qu'elle lui manquait, qu'il voulait passer plus de temps avec elle, qu'il était désolé de l'avoir abandonné. Elle lui avait dit que c'était faux, qu'il ne l'avait pas abandonné, bien qu'au fond, intérieurement, elle se mentait à elle-même. 

L'euphorie du week-end avait été telle que ce moment avec lui resterait l'un des meilleurs. Il l'avait prise dans ses bras, ils avaient discuté toute la nuit. Etaient sortis boire des verres en terrasse. Il lui répétait que c'était une des nombreuses choses qui lui manquaient. Son sourire incroyable dans ce crépuscule parisien s'était ancré dans la mémoire de Hyacinthe. Ses cheveux cuivrés, ses yeux acajous, ce petit nez droit, si familiers... Elle se souvint avoir pensé qu'il ressemblait à un joli renard... 

Et puis, il était reparti, avait pris le RER B pour Charles de Gaulle, et s'était envolé pour l'Angola. Hyacinthe se remémora alors l'odeur de son étole qui pendait autour de son cou. Du caramel. Onctueux, sucré, entêtant. Attachant. Comme son frère. Elle l'avait reniflé à se fracturer la cloison nasale, et l'avait laissé partir. Elle l'avait laissé repartir, pour la dernière fois. Mais pas pour celle qu'ils espéraient. Il était revenu, oui. Mais pas de la manière souhaitée. 

L'émotion de ce souvenir secoua le corps de la jeune femme qui s'était perdue dans ses pensées. Une grande silhouette s'installa à un mètre d'elle. Surprise, elle regarda Alexandre curieusement, se demandant pourquoi il instaurait cette distance entre eux. 

« Toi aussi, tu en avais marre d'Ali? », demanda-t-elle sur un ton plus léger, s'autorisant à sourire. 

« Tu es si triste », murmura-t-il, les yeux rivés sur l'océan. 

« L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert », souffla-t-elle, comme pour elle-même. 

Il glissa sur elle un regard mélancolique. 

« Comment on cesse de souffrir? »

« Je ne sais pas si on cesse jamais. Mais en essayant d'aller de l'avant, de se changer les idées. Ou en fuyant », ajouta-t-elle en pensant à son frère. 

Alexandre se replongea dans ses pensées. 

« Est-ce que tu veux que je te montre quelque chose? », lança-t-il, après quelques instants.

Hyacinthe acquiesça, intriguée. D'un geste souple il se rapprocha d'elle, avalant les collines de grains de sable, puis lui fit signe de lever les yeux vers le ciel. Sa main se mit à balayer l'air horizontalement, comme s'il effaçait quelque chose. Un hoquet de surprise s'échappa de la bouche de Hyacinthe. Au gré de son geste, les nuages dodus s'effaçaient, laissant la voie libre aux étoiles qui apparaissaient les unes après les autres sous leurs yeux. Le ventre arrondis de la lune se dévoila à son tour.

« C'est incroyable », chuchota Hyacinthe, craignant que sa voix ne brise le sortilège. 

Une nuit étoilée s'érigeait désormais au dessus de leur tête, et amplifiait la faible lumière laiteuse qui s'échouait sur les environs. Alexandre tourna la tête vers elle et un petit sourire se peignit sur ses lèvres.

« Montre-moi encore », dit-elle, avide d'en savoir et d'en voir plus. 

Un léger rire fusa hors d'Alexandre.

« Tu es gourmande, comme Ali »

Hyacinthe se trouva confondue et piqua un phare. 

« Désolée, non, laisse tomber, je ne voulais pas... tu n'es pas une bête de foire, excuse-m... »

« Ça ne me dérange pas... de le montrer à toi », la coupa-t-il, presque un peu trop brutalement. 

Sans un mot de plus il s'empara de sa main, l'invita à se lever et l'entraîna avec lui vers l'océan. La chaleur de sa paume contre la sienne la réchauffait, alors que les embruns humides commençaient à caresser son visage. Alexandre s'arrêta à la limite où les vaguelettes avancent sur le sable et, de sa main libre, creusa un sillon qui se transforma en chemin à travers l'eau. Ahurie, Hyacinthe resta plantée sur place quelques secondes lorsqu'il lui demanda de le suivre. Ce grand être lui faisait face, un air moitié inquiet, moitié serein sur la figure. Il ne voulait pas la forcer, et elle le ressentait. La curiosité se faisait trop forte, et elle marcha dans ses pas, ses doigts cramponnés aux siens. L'odeur marine se fit plus forte à mesure qu'ils avançaient, l'eau plus profonde, mais leurs pieds, au sec, foulaient le sable du fond de l'océan. C'était comme s'ils s'enfonçaient dans un tunnel.

« Respire », lui souffla Alexandre.

C'est alors qu'elle réalisa que, perdue dans la concentration et par crainte que l'eau ne se referme sur eux, elle avait suspendu son souffle. Elle prit une longue respiration, et c'est alors qu'elle osa un regard autour d'eux, et derrière elle. Son coeur se souleva jusque dans sa gorge lorsqu'elle vit que l'eau avait repris sa place derrière elle. Ils se trouvaient dans une sorte de tube mouvant s'étendant jusqu'à la surface de sorte à leur permettre de respirer, entourés de l'océan. Machinalement, elle se rapprocha d'Alexandre, cherchant un peu de sa chaleur, de sa présence rassurante. 

« N'aie pas peur »

Sa main libre s'étendit vers la voûte céleste et l'eau se mit à tourbillonner autour d'eux. Puis, les flots se calmèrent et, petit à petit, des centaines de méduses opalescentes apparurent à leurs yeux. S'incrustèrent dans leur champ de vision, ondulèrent autour d'eux, bien au chaud dans l'eau, et dansèrent pour eux. Elles leur offrirent un ballet emprunt de légèreté et de grâce à l'aide de leur longues tentacules, qui émerveilla Hyacinthe. Jamais elle n'avait vu pareil spectacle de beauté. Ses yeux, ravis, ondoyaient au gré de leur farandole. D'une main timide, elle frôla l'eau et le liquide froid mouilla le bout de son doigt. Bigre qu'elle aurait aimé avoir son appareil photo, là maintenant tout de suite. 

« Ça te plaît ? », interrogea Alexandre derrière elle.

« J'adore », répondit-elle du bout des lèvres. 

Pour la première fois de sa vie, Hyacinthe découvrait que des êtres vivants pouvaient produire de la lumière. Ils se remirent en marche et leurs pieds rencontrèrent rochers, petites bêtes et algues des fonds marins. Plus ils avançaient, plus le tube montait. Plus Hyacinthe sentait la panique errer non loin. D'une pression de la main elle arrêta Alexandre qui baissa un regard interrogateur sur elle. 

« Comment tu nous as retrouvé? », demanda-t-elle brusquement. 

La créature en face d'elle plissa légèrement le front, et balaya leur cocon du regard.

« Ton odeur »

« Quoi? », s'exclama-t-elle, stupéfaite. 

« Tu sens la rosée du petit matin avec des notes de miel. J'ai fait appel à mon frère pour qu'il me porte ton odeur et qu'il m'indique où vous étiez ». 

Abasourdie, Hyacinthe scruta l'albatros sans comprendre. 

« Ton...frère? »

« Esen, oui »

« Tu as un frère! Il est où? »

« Il n'est pas quelque part »

« Comment ça? »

« Il est partout. C'est le vent que tu sens dans tes cheveux, la bise qui siffle entre les branches de l'arbre, l'air qui te fait vivre ». 

« Je... vois. Et tu as d'autres frères?

« Oui. Maeldan, et deux soeurs, Unda et Cybèle »

« Qu... quoi? »

La jeune femme se sentit de plus en plus perdue, à mesure qu'il lui dévoilait une partie de lui, complètement inédite et invraisemblable. 

« Maeldan est le titan du feu, Unda des océans et Cybèle de la terre »

« Ça veut dire que... qu'on est dans Unda en ce moment? », se récria Hyacinthe, suivant son cheminement de pensée. 

Un doux son mélodieux coula du sourire en demi-lune d'Alexandre. 

« Dans Unda, je ne sais pas, mais en tout cas, elle est là, elle nous protège » 

« Et... toi? Tu es... un titan? »

« Oui. Je suis le titan humain »

Hyacinthe gloussa malgré elle. Si elle ne voyait pas ce qu'elle voyait actuellement, elle aurait considéré ces phrases alambiquées pour, au mieux, un ramassis d'histoires abracabantesques, au pire, de stupides balivernes. Le grand oiseau l'étudiait, le visage impassible. 

« Ok », lâcha-t-elle finalement. 

« Je ne te demande pas de me croire, mais tu me poses la question, alors je te réponds ».

Il s'était retourné, et Hyacinthe sentit une pointe d'irritation dans sa voix. Lui qui semblait vouloir lui faire découvrir son monde et son histoire, elle lui riait au nez. 

« L'albatros? Je suis désolée. Mais comprends que c'est beaucoup à encaisser », murmura-t-elle. 

« Je sais », souffla sa nuque. 

Soudain, un froid glacial s'insinua dans les veines de la jeune femme. Remonta jusqu'à son cou. La pétrifia sur place.

« Tu vas partir? »

L'alarme dans sa voix le fit se retourner. Ses sourcils se froncèrent, sa bouche se crispa. 

« On devrait retourner sur la plage », dit-il simplement avant de repasser devant Hyacinthe et de l'attirer doucement par la main. Pourquoi ne répondait-il pas? Pourquoi voulait-il soudain rentrer? 

Dans un mouvement de protestation, Hyacinthe arracha sa main de son emprise. Elle eut simplement le temps de voir le visage horrifié d'Alexandre se tourner vers elle, avant qu'une chape d'eau s'écrase sur elle, l'engloutissant, la plaquant contre le sable.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
J'adore ! Il lui montre ses pouvoirs et tout c'est trop bien ! Mais oui la fameuse question est : va t-il les quitter à un moment?
Perso j'espère que non car je veux qu'ils finissent ensemble olalaaaaa je suis trop fleur bleue il faut que j'arrête !
Vous lisez