Syam (3)

Par Rimeko

Arrivée au pied des Tours d’Améthyste, Syam se sentit toute petite.

Elle leva la tête, tourna lentement sur elle-même, admirant les flèches colorées dans lequel le soleil jouait, dessinant mille et un arc-en-ciels sur une toile de nuages. Elle-même se trouvait prise entre les feux croisés des ombres de trois des tours, à des mètres et des mètres de leur sommet – et pourtant, elle surplombait toute la ville, à l’exception de la silhouette émeraude du Temple, de l’autre côté.

La jeune fille s’arrêta devant un bloc de béton à l’air peu engageant et levait le bras pour présenter son poignélec au scanner quand une voix enregistrée s’éleva.

« Veuillez décliner votre identité. »

« Et si moi, je veux pas ? » grogna-t-elle, tout en obéissant.

L’appareil émit un petit « bip » satisfait puis le battant coulissa et elle entra dans l’accueil. Un petit homme, tassé derrière son bureau, lui fit signe d’attendre. Il parlait au téléphone, accompagnant son discours de grands gestes, et ses minuscules lunettes, placées en équilibre au bout de son nez étroit, oscillaient dangereusement. Syam se demanda si elles allaient tomber, puis se mordit l’intérieur de la joue pour réprimer son sourire.

Elle se trouvait tellement absorbée par l’observation de la lutte des bésicles contre la gravité qu’elle ne remarqua pas que leur propriétaire avait raccroché. Ce fut son toussotement qui la sortit de sa rêverie.

« Euh, oui, pardon ?

— Je disais, répéta le réceptionniste en détachant les syllabes comme s’il parlait à une demeurée, êtes-vous Syam-Apsara, fille de Shein-Taksin ? »

Elle hocha la tête.

« Voici votre ordre de mission. »

Il lui tendit une plaque translucide. Elle s’en saisit, y apposa son pouce comme d’habitude, et la surface de l’objet se troubla, devenant opaque, avant que du texte s’y inscrive progressivement. Vint s’y ajouter une petite carte, représentant la Citadelle, avec un point bleu pour sa position et un autre, rouge, pour sa destination. Son cœur fit un bond dans sa poitrine quand elle remarqua qu’il se trouvait dans la Tour Jaune. Comme ses dirigeants, les Nathraich, comportaient en tout et pour tout deux membres, Syam s’y voyait toujours confier des tâches intéressantes, celles qui étaient d’habitude dévolues aux membres subalternes des Hautes-Familles.

« Merci, au revoir ! », lança-t-elle.

Sa destination se trouvait non loin de l’entrée des employés, à l’autre bout de l’éperon rocheux où se perchait la Citadelle. Syam s’approcha du bord, laissa la main glisser sur le garde-fou et son regard sur les quartiers résidentiels, en contre-bas. Accrochées à côté des portes se balançaient des cages en fer forgé, hautes d’une vingtaine de centimètres, la plupart vides, certaines occupées par une fée seleighe. Les petits êtres ailés étaient réputés porter chance, si on les nourrissait correctement et on ne les gardait pas enfermés trop longtemps. Ils semblaient autant de loupiotes, vibrant tout contre la pierre des demeures.

Tout en entamant l’ascension du l’escalier en colimaçon au cœur de la Tour Jaune – les ascenseurs la rendaient légèrement claustrophobe –, Syam extrapolait sur la tâche qu’on lui assignerait. Les dernières fois qu’elle avait travaillé pour les Nathraich, elle avait actualisé une carte des bas-fonds à l’aide de relevés satellites, remis en ordre une base de données, et rédigé un mémo sur les douanes. Clairement, ce travail n’éveillait pas en elle un intérêt démesuré, et elle aurait mille fois préféré être dehors qu’enfermée dans un bureau ; toutefois, toute privilégiée qu’elle était, elle se devait bien de contribuer un peu à l’activité de Galatea. Et elle était prête à classer toutes les informations de la cité si cela impliquait qu’elle n’avait pas à jouer les serveuses ou, pire encore, les dames de compagnie. Le fait qu’elle était autrement assignée à domicile en raison de sa récente mésaventure, quatre jours plus tôt, devait également jouer un rôle dans son soudain enthousiasme.

Elle pénétra dans l’antichambre, se laissa tomber sur une des baquettes tendues de cuir, voulut replier ses jambes en tailleur et se rappela alors qu’elle était en robe. Elle se contenta d’une position plus adéquate et commença à lire son ordre de mission. Sur la fresque en face d’elle un serpent, emblème des Nathraich, s’enroulait autour de motifs floraux tous en courbes et en déliés.

La jeune fille commençait tout de même sérieusement à s’ennuyer lorsque la porte sur sa gauche s’ouvrit enfin.

« Syam-Apsara ? »

Elle acquiesça et se remit sur ses pieds, lissant machinalement de la main les plis de sa robe. Le jeune garçon venu la chercher ne devait pas être beaucoup plus âgé qu’elle, et il avait un sourire avenant. Elle lui tendit son ordre de mission, qu’il vérifia rapidement avant de le lui rendre.

« Suivez-moi. »

Elle lui emboîta le pas en réprimant une grimace – elle n’aimait pas être vouvoyée. Sur la nuque de son guide commençait un tatouage, représentant le pommeau ouvragé de ce qui devait être une épée, la lame suivant sa colonne vertébrale et disparaissant sous sa tunique. La jeune fille ne put s’empêcher de se demander où exactement le dessin se terminait. Elle avait toujours admiré les tatouages des citadins, qui les réalisaient souvent sur des zones exposées, affichant ainsi leur statut puisqu’ils étaient les seuls galatiens à en arborer.

« Comme vous le savez déjà, expliquait-il, vous allez devoir participer à la rédaction d’un rapport prospectif. La mission a pour but de recenser les non-humains, donc nous aurons préalablement besoin des informations disponibles sur le réseau ou les archives. »

Syam sentit un poids désagréable s’installer dans son estomac alors que les mots de Jack, à la fin de la cérémonie de changement d’années, lui revenaient en mémoire. « Il a annoncé que la Citadelle allait tenter d’éradiquer pour de bon les non-humains dans les bas-fonds. » N’était-ce vraiment qu’à une procédure de recensement qu’elle allait participer… ? Ou plutôt, sur quoi allait déboucher le recensement en question ?

Au bout d’une dizaine de minutes à traverser des couloirs apparemment tous identiques, tant et si bien que la jeune fille aurait été incapable de retrouver son chemin toute seule, ils arrivèrent devant la porte d’un des bureaux destinés aux employés. Quand elle pénétra dans la pièce, elle découvrit que trois personnes y travaillaient déjà. Cela la surprit. Elle avait plutôt l’habitude de travailler seule, toutefois un peu de compagnie n’était pas pour lui déplaire.

« Voyez avec vos collègues de quelle partie des recherches vous vous occuperez. »

Sans rien ajouter, sans même un « au revoir », le garçon tourna les talons et referma la porte derrière lui. Comment avait-elle pu le trouver avenant, dans l’antichambre ?

« Tu viens d’en bas ? »

Elle se retourna vers la femme qui venait de parler. La fleur tatouée autour de son œil droit, ses nuances bleutées se mariant harmonieusement avec sa peau hâlée, la désignait comme une citadine, aussi Syam acquiesça.

« Elle aussi, continua la citadine en désignant une troisième femme aux longs cheveux bruns, alors tu peux t’installer à côté d’elle. »

La jeune fille ne put se retenir d’hausser un sourcil. Autant le vouvoiement lui paraissait toujours exagérément formel, autant ce tutoiement portait une note de condescendance qu’elle n’appréciait pas du tout.

« Tu sais, répliqua-t-elle en insistant sur le « tu », on parle la même langue que vous en bas, on n’a pas besoin de rester entre nous.

— Ce que voulait dire Malvina, intervint son voisin, un homme d’entre-deux-âges, c’est qu’il reste une place juste à côté de… euh… d’elle, sinon tu seras toute seule sur une autre rangée. »

Vu le regard de ladite Malvina, la jeune fille savait pertinemment ce qu’elle avait vraiment voulu dire. Elle se contenta toutefois d’un bref hochement de tête avant de prendre place aux côtés de la brunette.

« Je m’appelle Nour-el-Houda, lui souffla celle-ci.

— Syam.

— Tu ne viens pas des beaux-quartiers ? s’étonna-t-elle.

— Pourq- Oh. Si, si. Je m’appelle Syam-Apsara.

— D’accord ! Enchantée.

— Euh, de même. Et sinon, pour les recherches, je… ? »

La jeune fille se recula légèrement pour laisser Nour-el-Houda accéder à son ordinatrice. En quelques clics, elle la redémarra et afficha une liste manuscrite.

« C’est Dame Nathraich qui l’a faite, expliqua-t-elle, et pour l’instant nous nous sommes décidés à choisir chacun une espèce sur laquelle investiguer. J’ai pris les changelins, Gaëthan les barghests et Malvina les fées seleighes. »

La citadine blonde lui jeta un regard suspicieux alors qu’elle prononçait son prénom, avant de reporter son attention sur son propre écran. Syam, cependant, ne se préoccupait plus d’elle – son cerveau avait buté sur la mention des changelins. Une vague nausée l’envahit.

« Syam-Apsara ? Tu m’entends ?

— Et je, oui, désolée. Je réfléchissais, ajouta-t-elle avec un petit rire forcé. Je crois que je vais prendre… »

Elle tourna les yeux vers son écran. Son cœur tambourinait dans sa gorge.

« … les infernos. »

C’était le premier mot qu’elle avait vu au milieu de la liste. De toutes façons, cela lui importait peu, puisqu’elle ne pouvait pas sélectionner le seul sujet qui l’intéressait vraiment. Elle avait déjà tenté de se renseigner au sujet des changelins chez elle, cependant son poignélec n’était pas vraiment l’outil le plus adapté pour faire des recherches, et puis l’accès au réseau était restreint pour les appareils à usage strictement personnel. Elle aurait pu tenter de se servir de l’ordinatrice de travail de son père, cependant elle avait peur qu’il s’en aperçoive et que cela éveille ses soupçons. Pouvoir satisfaire sa curiosité dans le cadre de sa mission à la Citadelle, cela aurait été inespéré, et d’ailleurs-

« Tu devrais te mettre au travail, tu sais, ils vérifieront nos avancées à la fin de la journée… »

Syam secoua la tête comme pour chasser ses préoccupations. Tant pis, elle allait se contenter de faire son travail. À moins que… Les mots franchirent ses lèvres avant qu’elle ait eu le temps de réfléchir plus avant :

« Nour, tu veux absolument garder ton sujet ? »

La brunette lui jeta un regard mi-surpris, mi-outré.

« Bien sûr, j’ai déjà travaillé dessus ! Et puis je m’appelle Nour-el-Houda »

La jeune fille allait lui répondre, s’excuser, tenter de lui expliquer qu’elle trouvait les prénoms des beaux-quartiers bien trop longs, quand Malvina interrompit leur conversation.

« Vous avez bientôt fini ? J’essaie de travailler, et vous me dérangez.

— Pardon ! »

Syam se retint de lever les yeux au ciel, et à la place elle les posa sur son écran. Très bien. Par quoi commencer ? Elle passa la main dans ses mèches courtes, soupira bruyamment. Elle n’avait encore rien fait, pourquoi en avait-elle déjà marre ? Il faut dire que l’ambiance de travail laissait à désirer. Elle partit à la recherche de ses auxis au fond de sa poche, les enfonça dans ses oreilles. Après une rapide manipulation de son poignélec, la musique envahit son monde, pulsant au rythme du synthé. Elle sourit, fit craquer ses doigts, et plongea dans le réseau.

À chaque fois qu’elle parvenait à la fin d’un paragraphe du rapport qu’elle était en train de lire, ou qu’elle terminait d’étudier un quelconque document, son esprit profitant de cette minuscule seconde de relâchement pour s’échapper par la fenêtre. Dehors, les nuages s’amoncelaient dans le ciel, grignotant les derniers pans de ciel bleu, assombrissant la ville en-dessous d’eux.

La jeune fille fronça le nez, agacée de s’être encore laissée distraire. Elle cligna plusieurs fois des yeux, fit jouer ses épaules, et revint à son écran. Un coup d’œil à l’heure lui indiqua qu’il était temps de réordonner ses notes pour les transformer en quelque chose de compréhensible pour le commun des mortels. Elle réprima une grimace en relisant les premières lignes. Par la Déesse, à quel moment cela lui avait-il paru compréhensible ?

Quand elle eut enfin fini de rédiger une synthèse correcte, Malvina et l’autre citadin avait déjà quitté la salle. À sa droite, les doigts de Nour-el-Houda frappaient à un rythme soutenu la surface de son pad tactile et les mots s’alignaient régulièrement en face d’elle. Syam sentit une pointe de jalousie naître au creux de son ventre. Avec un nouveau soupir qui lui valut un regard en coin, elle s’attela à relire une dernière fois son travail de la journée.

« Les infernos, aussi appelés anges déchus, font partie des peuples humanoïdes de Galatea. Leur caractéristique la plus évidente sont leurs ailes, semblables à celles des oiseaux, et apparemment d’envergure deux fois supérieure à leur taille (voir photo). Ils se distinguent de plus d’un humain par des globes oculaires entièrement noirs, selon plusieurs témoins (lien vers leurs dépositions), et un métabolisme différent, ce qui est notamment visible au travers de leur alimentation : le sang d’autres êtres vivants. »

Et comme les animaux se font rares…

Une fois avoir recoupé plusieurs sources pour confirmer cette information, Syam s’était sentie un peu mieux. Elle se félicitait d’avoir finalement choisi de faire des recherches sur ce peuple en particulier, parce que même sans être une experte en théologie elle n’avait aucun mal à saisir comment on pouvait lier les infernos à la grande démone Astaroth – et pourquoi on pouvait vouloir les contrôler… voire les éradiquer. Malgré tout, ce dernier terme laissait toujours un goût amer dans sa bouche.

« Le problème, c’est que les infernos ont une allure tout à fait humaine jusqu’à leur maturité, qui survient autour d’une vingtaine d’années, et un régime normal, ce qui rend leur recensement très compliqué. Il est toutefois suggéré que leurs os seraient déjà creux, ce qui les rendrait anormalement légers, et que leurs muscles autour du sternum seraient également plus développés que la normale (source). Un témoin affirme également que des traces apparaissent au niveau de l’attache de leurs futures ailes un peu avant leur maturité. De plus, ils s’isolent en général au moment de leur métamorphose, qui dure entre quelques octanes et quelques lunes, aucune donnée certaine n’a été recueillie à ce sujet. »

Un frisson parcourut l’échine de la jeune fille alors qu’elle repensait à ce que cela impliquait. Autant il était facile de remarquer des êtres pourvus d’ailes de plus de trois mètres d’envergure, autant il semblait pratiquement impossible de reconnaître un inferno avant sa maturité. Elle se demanda si elle en avait déjà croisé sans le savoir, lors d’une de ses incursions dans les bas-fonds, aux côtés de Dyne. Et lui… ! Elle devrait lui en parler, la prochaine fois qu’ils se verraient…

Syam enregistra le document, remis l’ordinatrice en veille et repoussa sa chaise en se levant.

« Au revoir, Nour-el-Houda. »

La brunette ne réagit pas.

« Au revoir… ? » répéta-t-elle.

Elle releva enfin la tête, l’air un peu désorienté.

« Oh, et oui, pardon, j’étais concentrée…

— Pas de problème. C’est intéressant, ce que tu as trouvé ?

— Dans un sens, oui, de l’autre… Hé bien, ça fait apparemment longtemps que plus personne n’a dit en avoir aperçu, donc on dirait bien que l’espèce s’est éteinte d’elle-même. »

Syam se mordit la lèvre, résistant à l’envie de la détromper.

« Mais il y a un truc bizarre, qui semble concerner l’ancienne Tour Violette… Enfin bref, ajouta-t-elle en souriant, je vais me taire, je dois t’embêter.

— Mais non, je-

— Mais si, je sais que tu as envie de rentrer chez toi. On se revoit demain ?

— Oui… »

La jeune fille quitta la salle à regret. Elle ressassait encore ces préoccupations dans l’escalier de la Tour Jaune, puis dans l’ascenseur qui faisait la liaison entre la Citadelle et le reste de Galatea, et le long des larges rues pavées qui menaient jusqu’à sa maison, tant et si bien qu’elle ne remarqua les deux jeunes gens qui l’attendaient, assis à même le sol, que quand l’un d’eux l’interpella.

« Hé, Syam ! »

Elle tourna la tête et reconnut enfin ses deux amis.

« Oh, euh, c’est vous ! bafouilla-t-elle.

— Quelle perspicacité… »

Dyne se releva et vint se planter juste devant elle, l’observant de haut en bas avec un sourire en coin.

« On a pas l’habitude de t’voir en robe… »

Elle rougit légèrement en baissant les yeux sur le tissu au motif floral qui flottait librement autour de ses jambes.

« C’est ma mère qui a insisté, grommela-t-elle. Elle lui appartenait, quand elle avait mon âge…. Et tu sais que je n’aime pas lui faire de la peine. »

Jack, qui venait de les rejoindre, acquiesça d’un air entendu. Apsara-Vati – la mère de Syam – était malade depuis une dizaine d’années maintenant, victime d’une étrange affliction qui avait petit à petit sapé ses forces, jusqu’à la laisser silencieuse et effacée, flottant comme un esprit dans sa maison qu’elle ne quittait plus.

« Mais au fait, qu’est-ce que vous faites là ? Vous ne travaillez pas ?

— J’ai obtenu mon après-midi, et-

— Et moi j’ai fini mon service plus tôt qu’d’habitude, compléta Dyne. Du coup, on a pensé t’attendre ici, comme ça fait longtemps qu’on s’est pas vus.

— C’est vrai ! Vous m’avez manqué, vous savez. »

En effet, elle n’avait pas pu les croiser ne serait-ce que quelques minutes depuis qu’elle avait été assignée à résidence, parce que les douanes entre les beaux-quartiers et le reste de Galatea fermaient avant que les deux garçons n’aient fini leur journée de travail. D’ordinaire, c’était elle qui les rejoignait dans les quartiers inférieurs.

« Venez à l’intérieur, il faut que je me bippe avant qu’il ne soit trop tard. »

Joignant le geste à la parole, elle les entraîna à l’intérieur.

« T’es sûre que ça dérange pas tes parents ? s’inquiéta Jack.

— Mais non… Allez, envoie-toi, ajouta-t-elle à l’adresse de son poignélec qui tardait à communiquer sa position aux autorités. Voilà, c’est bon !

— Au fait, on a croisé Ada sur l’chemin.

— Ada-Estella ?

— J’en connais pas d’autres… Elle nous a demandé si elle pouvait venir te voir, on lui a dit qu’on en savait rien.

— Du coup, conclut Dyne, j’pense bien qu’elle passera.

— Hum, sans dout- Hé, qu’est-ce que tu t’es fait au bras ? »

Syam avait attrapé le poignet du jeune homme et de l’autre main elle remonta un peu sa manche pour exposer le bandage qu’elle dissimulait.

« Rien… J’me suis coupé avec un morceau de tôle, avant-hier, c’est tout. Au fait, ta journée, c’était comment ?

— Quel beau changement de sujet, subtil et tout… ironisa Jack. Non, vraiment, rien à dire. Hé ! Pourquoi tu me frappes ? »

Elle éclata de rire.

« Et d’ailleurs, moi ce que je veux savoir, reprit-il en lançant un regard noir à son ami, c’est ce qui s’est passé ce fameux soir où vous êtes allés à l’entrepôt.

— Dyne ne t’a pas déjà raconté ? s’étonna-t-elle.

— Si, mais je peux pas le croire, alors je veux ta version. »

Dyne fit claquer sa langue.

« Tu vas être déçu.

— Pour une fois, renchérit la jeune fille, je suis malheureusement d’accord avec lui. »

Et elle commença à raconter leur mésaventure…

 

* *          *

 

Ada-Estella avait à peine douze ans, des culs-de-bouteille qui rendaient ses yeux immenses et un sac orange sur l’épaule quand elle vint sonner chez Syam, le jovae matin suivant sa rencontre fortuite avec Jack et Dyne.

« J’étais sûre que ce serait toi. »

La gamine lui sourit largement, dévoilant l’espace entre ses deux incisives.

« Je peux entrer ? »

Syam referma la porte derrière sa jeune visiteuse, puis commença à remonter les escaliers. Elle entendit de petits pas légers grimper les marches à sa suite.

« P’pa, y a Ada-Estella qui est là ! lança-t-elle à l’intention de la porte du bureau entrouverte.

— D’accord. »

Elle tourna la tête et sursauta en se retrouvant presque nez à nez avec son père – sans compter les vingt centimètres qui les séparaient.

« Je vais sortir, ne dérangez pas ta mère, je crois qu’elle dort.

— Promis Monsieur, on sera sages. »

Shein-Taksin ne put retenir un sourire et tapota l’épaule d’Ada-Estella avant de s’éloigner. Quant à Syam, elle avait déjà disparu dans sa chambre, et la gamine s’empressa de la rejoindre. Elle s’assit à même le sol, les jambes repliées sur elle, les yeux levés vers son hôte. Pendant un instant, elle reste silencieuse, mais cela ne dura pas :

« Jack m’a dit que tu travaillais à nouveau à la Citadelle ! Alors, t’y as vu des trucs cools ?

— Je-

— Raconte ! »

Parfois, la jeune fille aurait bien voulu s’agacer de ce pot-de-colle qui s’obstinait à la suivre partout, mais elle devait bien avouer que l’enthousiasme sans bornes de la petite pour ses moindres faits et gestes lui faisait très plaisir. En conséquent, elle se laissa aller contre le mur, mains croisées derrière la tête, et s’exécuta sans plus se faire prier.

Et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle n’eut plus de salive, trop contente d’avoir une oreille aussi attentive.

« Et toi, tu as quelque chose à me raconter ?

— Pas grand-chose… Pierre-Enzo a décroché un contrat, mais ça ne doit pas te passionner. »

Syam n’insista pas. Pierre-Enzo était l’un des cinq frères d’Ada-Estella, et elle savait qu’elle souffrait de vivre dans leur ombre.

« Par contre, Mama m’a appris comment créer un VPN pour tromper un traqueur basique et- »

Elle ne put s’empêcher de décrocher – l’informatique, c’était peut-être le dada de la gamine, mais cela lui passait très loin au-dessus de la tête.

« … et ça permet de dissimuler ses traces en naviguant sur le réseau, en gros. »

Cette phrase attira son attention et elle se redressa.

« Répète ce que tu viens de dire.

— Euh… l’histoire des traces ?

— Oui ! Dis, est-ce que ça peut permettre que la personne à qui appartient l’ordinatrice ne sache pas qu’on s’en est servi ?

— Un VPN, non, mais il suffit de-

— Tu sais faire ?

— Oui.

— Que dirais-tu d’une petite mise en pratique, tiens ? »

Le visage d’Ada-Estella s’illumina et elle sortit ses mains de la poche ventrale de sa salopette, tandis que Syam se remettait sur ses pieds d’un bond.

« Allez, viens ! »

Elle passa la tête par l’entrebâillement de sa porte, jeta un coup d’œil à gauche, puis à droite. La voie était libre. Elle attrapa la main de son amie, lui fit signe de ne pas faire de bruit et, sans plus de cérémonie, l’entraîna jusque dans le bureau de son père.

« Syam ? Tu es sûre que c’est une bonne idée ? Ton père nous a fait promettre de-

— On n’a rien promis du tout. Et de toutes façons, si tu t’y prends bien, il n’en saura rien ! »

Ada-Estella, peu convaincue, promenait un regard vaguement craintif sur les rayonnages et l’imposant bureau de bois verni. Elle jouait machinalement avec sa longue natte, l’enroulant et la déroulant entre ses doigts.

« Tu veux m’aider, ou non ? » insista la jeune fille.

Comme elle s’y attendait, ce dernier argument suffit à convaincre la gamine. Elle s’approcha de l’ordinatrice, écartant prudemment le fauteuil de bureau comme si celui-ci allait pouvoir rapporter leur méfait à son propriétaire, puis activa le pad tactile. Syam se rapprocha d’elle, se penchant par-dessus de son épaule, essayant de comprendre ce qu’elle faisait pour éventuellement le reproduire par elle-même. Elle renonça dès qu’une multitude de lignes de caractères bleutés s’afficha sur fond noir – le genre d’affichage qui la faisait immédiatement paniquer quand elle le rencontrait suite à une mauvaise manipulation sur ses propres appareils.

« Voilà. »

Ada-Estella s’écarta légèrement pour que son hôte ait un meilleur accès aux commandes.

« Qu’est-ce que tu veux chercher ? »

La jeune fille tendit la main, hésita. Devait-elle reprendre ses recherches au point où elle avait été bloquée par les limitations d’accès au réseau, ou partir plutôt sur la piste donnée par Nour-el-Houda à propos de la Tour Violette, ou... ? Un dossier, dans le coin inférieur gauche de l’écran, attira alors son attention. « Gestion des stocks. » Elle le sélectionna, voulut l’ouvrir, fronça le nez lorsque l’ordinatrice lui demanda un mot de passe.

« Et zut… marmonna-t-elle entre ses dents.

— Tu veux que j’essaie de contourner la sécurité ? »

Elle lança un regard surpris à Ada-Estella.

« C’est possible de faire ça ? »

La gamine se contenta d’acquiescer, avant de la pousser gentiment pour reprendre sa position derrière l’écran. Syam observa un instant ses manipulations puis, lassée, elle se jucha sur le bord du bureau et commença à balancer ses jambes dans le vide. Une de ses ballerines avait glissé et oscillait maintenant en équilibre au bout de ses orteils.

« Et voilé le travail ! »

Elle reporta son attention sur l’ordinatrice, qui effectivement affichait le contenu du dossier préalablement verrouillé, mais se tourna brièvement vers son amie :

« Bravo, tu as assuré ! »

La peau cuivrée d’Ada-Estella se teinta de rouge, mais l’autre était déjà revenue à l’écran. Elle fouinait dans les sous-dossiers, essayant de retrouver celui concernant l’entrepôt où elle s’était rendue. Peut-être pourrait-elle apprendre à qui il appartenait, ou alors qui l’utilisait, ou-

« Privé. »

Quoi de mieux pour titiller sa curiosité ?

« Ah, il est verrouillé auss- Ah, non. Le mot de passe s’est rentré automatiquement… ?

— Oui, c’est ce que j’ai demandé au logiciel de faire, expliqua Ada-Estella. Ça se réinitialisera dès que tu fermeras la session, ne t’inquiète pas.

— Je t’ai déjà dit que tu assurais ? »

Syam, toujours penchée sur l’ordinatrice, avait repris son exploration, qui devint tout à coup plus fébrile. Est-ce qu’elle avait bien lu… ? Elle ouvrit le document, fit défiler les pages, de plus en plus vite, le referma, en ouvrit un autre.

« Tu as trouvé quelque chose ? » s’enquit son amie.

Elle ne répondit pas. Elle ne quittait plus l’écran des yeux, cillait à peine – même son pied s’était immobilisé. Elle lisait en diagonale, mais cela suffisait, les mots lui sautaient au visage. Elle en oublierait presque de respirer.

« Syam ? »

Elle posa finalement les mains à plat de chaque côté du pad tactile, comme à la recherche d’un repère. La voix de la gamine lui parvenait à peine.

Elle ne parvenait pas à y croire.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu m’inquiètes, Syam… »

Elle pensait trouver des informations sur les changelins, découvrir un secret, peut-être même un complot, quelque chose de sensationnel, dont elle pourrait parler aux garçons, et ils allaient partir à l’aventure, ils allaient- Elle secoua la tête, passa la main dans ses mèches folles.

C’était bien un secret qu’elle avait découvert, mais pas du tout du genre auquel elle s’attendait.

Elle ne résista pas quand Ada-Estella se glissa entre elle et l’ordinatrice, ne dit rien quand la gamine commença à son tour à explorer les documents.

« Dis-moi, Syam, les Réformeurs c’est bien un groupe de… ?

— De révolutionnaires, oui. »

Et son père, qui commerçait avec la Citadelle, qui s’inquiétait des règles et des lois… Son père en faisait partie.

 

 

 

 

 

 

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Xendor
Posté le 07/12/2019
Waouh ! L'intrigue devient de plus en plus intéressante :) Je ne m'attendais pas à ce que le père de Syam soit un révolutionnaire. C'est ... juste génial. Cepdnant je suis de plus en plus perdu sur la nature de Galatea. Je pensais à du Steam-Punk mais ... avec des technologies d'aujourd'hui je suis encore plus perdu. Mais c'est bien ça qui donne du charme, note le bien. Cela force un peu le lecteur à être vigileant dans sa lecture. Une dernière chose : tu as parlé que la mère de Syam souffrait "d'affliction". Pas d'infection plutôt ?
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Oh, ravie que l'intrigue te plaise !! C'est toujours le point avec lequel je galère le plus... Genre les personnages, pas de problème, ça j'adore ; le worldbuilding, bon, ça demande plus de neurones et c'est galère de donner les infos au bon moment (on avait pas remarqué haha), mais c'est cool aussi ; l'intrigue... nope. Pour tout dire, j'ai mis pas loin de 4 ans à élaborer celle des Neuf Couleurs XDD
Bon, du coup on en avait déjà parlé sous un autre chapitre, mais c'est donc plus proche de la SF que du steam punk ^^
Pour "affliction", mon dico me donne cette définition : "Douleur profonde, généralement durable, accompagnée d'un abattement de l'esprit causé par un événement malheureux"... La mère de Syam souffre d'un truc entre l'anémie et la dépression sévère, donc ça me paraissait un terme adéquat ?
Xendor
Posté le 15/12/2019
Dans ce cas je n'ai aucune objection. Je croyais au vu de ce que j'avais lu que c'était plus une maladie biologique que psychologique. Tout est bon 🙂 Merci de m'avoir éclairé sur ce point
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Ouais faut que je revoie ça, c'était un peu compliqué d'aborder le sujet de façon naturelle...
Makara
Posté le 07/09/2019
Coucou rimrim :)
Je suis de retour ! Alors c'était un chouette chapitre ! Pas forcement d'actions mais il est très fluide, bien écrit, et on apprend pas mal de choses ! Je suis un peu déçue que syam n'ait pas rencontré heyden mais bon ça va venir je pense ! Je suppose que sa famille faisait aussi partie des reformeurs avant d'etre éliminée ! Les infernos ont l'air super cools et je suppose que si tu ne les presentes que maintenant c'est que l'un des persos princioaux en est un ! En fait, c'est possible que ce soit syam ou un de ses potes vu qu'ils sont encore jeunes ! En tout cas tu es en train de tendre une toile d'araignée sacrement grande, j'ai hâte de voir les liens ;)
Pleins de bisous volants
Rimeko
Posté le 08/09/2019
Coucou !
Tu as été rapide toi aussi ! Et oui, effectivement, les premiers chapitres de Syam étaient plus mouvementés donc il était temps de se poser un peu, d'introduire de nouvelles infos... ;)
Et tu as vu que Syam va effectivement rencontrer Ayden, comme ça tu n'es pas déçue au final :P
J'aime beaucoup tes suppositions, même si je ne dirais rien d'autre que "je suis contente que le lecteur pense ça" héhé
Par contre j'ai un peu peur que ma toile d'araignée devienne *démesurément*, woops. M'enfin, on verra bien !
Bisous à toi aussi, je file à ton prochain com' !
Sorryf
Posté le 15/07/2019
Aaaah dommage que Syam ait pas le dossier des changelins !! cela dit les Infernos ont l'air TRES INTERESSANTS !
J'aime beaucoup les noms composés de la haute société ! très élégants ! Et j'aime beaucoup la petite hackeuse !
J'aime bien aussi le retournement de situation a la fin ! Bon chapitre bien mené !
Aaah j'ai failli oublié, mais l'ambiance sinistre au bureau j'ai tellement kiffé xD ! on s'y croirait ! 
Rimeko
Posté le 15/07/2019
Bah oui, ç'aurait été trop facile, puis j'avais besoin d'introduire un peu plus les infernos *haussement de sourcils suggestif*
Très exactement, les noms composés sont ceux des beaux-quartiers (= la bourgeoisie), les citadins / nobles ont juste des noms longs (sauf Ayden et Lukas parce que ce ne sont pas des sang-purs) - mais c'est compliqué, donc je suis déjà contente que quelqu'un ait remarqué qu'il y avait un semblant de logique mdr
Et aaah contente qu'Ada te plaise, j'ai un petit faible pour elle :P (Est-ce que je suis ça pour tous mes persos ? Hum...)
Héhéhé un plotwist :D
Ouais c'est pas toujours la joie à la Citadelle, et en plus Syam déteste cette "noblesse" donc...
Ravie de te retrouver chapitre après chapitre en tous cas, ça me fait très plaisir <3
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