Stultum bella

Par Rimeko
Notes de l’auteur : (Thème : écrire des scènes de théâtre à partir d'une nouvelle d'un autre membre) (et pardon d'avance pour les erreurs dans la phrase latine XD)

Résumé de la nouvelle de départ (1/2) (elle est trop longue pour la poster) :

Après la Guerre de l'Eau, les humains ont quitté la Terre et ont créé une nouvelle nation, Gentem. Mais une dictature se met en place : répression violente, interdiction des médias libres, auto-dafés... Les intellectuels fuient, emportant avec eux quelques livres rescapés. Le premier dictateur meurt, rempacé par son second qui assouplit le régime. Toutefois, les intellectuels veulent reconquérir leur patrie d'origine (Gentem, donc), seulement, il existe deux factions en leur sein, qui s'affronteront pendant plus de quarante ans pour savoir quelle philosophie sera la base du nouveau régime. La guerre se traîne, s'asphyxie, jusqu'à ce que...

 

Scène 1

Ils sont seuls. Ils sont assis par terre, l’un à côté de l’autre, les yeux perdus dans les étoiles au-dessus d’eux.

EUSTATHE : C’est quoi ?

DAPHNE : Oh… Rien. Moins que rien. Je n’arrive même pas à lire plus de quelques mots par page. Ça sert à quoi, un livre que personne ne peut lire ?

EUSTATHE : À toi de me le dire.

DAPHNE : Je ne sais pas. Je crois que c’est seulement un souvenir.

EUSTATHE : C’est un livre d’enfance ?

DAPHNE : Non.

EUSTATHE : À tes parents alors ? À ta mère ? Depuis qu’elle a… enfin. Tu vois.

DAPHNE : Non plus. Pas vraiment, du moins.

EUSTATHE : Tu attends que je devine ? Que je perce le mystère du livre illisible simplement en plongeant dans tes beaux yeux ?

(Elle hausse les épaules.)

EUSTATHE : Bon. Daphné, pourquoi tu gardes un livre brûlé ?

DAPHNE : Je ne sais pas.

EUSTATHE : Tu me l’as déjà dit. Qu’est-ce que tu sais, alors ?

DAPHNE : C’est un rescapé.

EUSTATHE : Oh.

DAPHNE : Des autodafés.

EUSTATHE : J’avais compris.

DAPHNE : Il vient d’un des vaisseaux-tombeaux qu’on a interceptés. J’avais huit ans, j’avais insisté pour accompagner l’expédition. Je ne me souviens même plus comment j’avais réussi à convaincre mon père.

EUSTATHE : Dommage. J’aurais bien aimé connaître ton secret de persuasion.

DAPHNE : Une ceinture d’astéroïdes nous a obligés à ralentir. J’étais collée contre la vitre. Elle se réchauffait lentement sous mes doigts, je me souviens, au fur et à mesure qu’on entrait dans l’atmosphère de l’étoile. On devait tous porter des lunettes teintées pour ne pas se brûler la rétine. Les adultes étaient de plus en plus nerveux, mais je ne comprenais pas pourquoi. C’était super beau. Toute cette lumière… Il y en avait presque suffisamment pour remplir le vide.

EUSTATHE : Vous vous êtes vraiment approchés aussi près de l’étoile ?

DAPHNE : Oui. Le vaisseau était fait pour supporter de très hautes températures. Le nôtre, du moins. L’autre… Pas vraiment. Jusque-là, il était un cœur sombre au milieu des rayons, et puis il s’est enflammé. Je m’en souviendrai toujours. Ça m’a brisé le cœur. (Elle passe la main sur le livre abîmé sur ses genoux.) On n’a réussi à sauver aucun livre.

EUSTATHE : C’est triste.

DAPHNE : Oui.

EUSTATHE : Mais d’autres vaisseaux ont été interceptés, avec succès. Et puis il y a les archives que nous avons réussies à pirater, tous les livres numérisés que nous avons sauvé du virus…

DAPHNE : Oui. Toutefois, je n’étais pas là.

EUSTATHE : Je crois que c’est ça qui m’a, en premier, fait comprendre à quel point nos parents avait bien fait de fuir Gentem. Quelle personne faut-il être pour brûler des livres ?

DAPHNE : « C’était un plaisir de brûler. »

EUSTATHE : Quoi ?

DAPHNE : C’est une des seules phrases entières que j’arrive à déchiffrer dans celui-là. (Elle désigne le livre brûlé.) Comme un clin d’œil du destin.

EUSTATHE : Un destin assez cynique.

DAPHNE : Oui.

(Ils ne parlent pas pendant un moment.)

DAPHNE : Je dois y aller. Mon vaisseau va repartir, ils ne doivent pas s’apercevoir de mon absence.

(Elle commence à se lever, il la retient par le bras.)

EUSTATHE : Daphné ?

DAPHNE : Oui ?

EUSTATHE : Je t’aime.

DAPHNE : Je sais.

EUSTATHE : Je ne te l’avais encore jamais dit.

DAPHNE : Je l’ai vu dans tes yeux.

EUSTATHE : Je voulais juste le dire à haute voix.

DAPHNE : Oui. Moi aussi je t’aime.

 

Scène 2

Brouhaha. On voit à peine leurs silhouettes au milieu des jeux de lumière et des autres ombres qui marchent. Ils chuchotent, mais leurs voix sont amplifiées.

DAPHNE : Ça faisait longtemps. Si longtemps… J’ai dû chercher ta photo sur l’intra parce que ton visage s’estompait dans ma mémoire. Tu m’as manqué.

EUSTATHE : Tu m’as manqué aussi.

DAPHNE : Alors pourquoi ? Pourquoi tu n’es plus dans les vaisseaux qui visitent le Point Zéro ?

EUSTATHE : Mon père s’est rendu compte de notre rapprochement. Je n’ai plus le droit.

DAPHNE : Dis-lui que tu es libre. Tu es majeur. Il n’a rien à t’imposer.

EUSTATHE : Daphné…

DAPHNE : Tu ne m’aimes plus ?

EUSTATHE : Ce n’est pas ça. Daphné… Je dois y aller.

DAPHNE : Reste ! Eustathe… Eustathe !!

Le brouhaha diminue, remplacé par un léger sifflement. Les ombres évitent Daphne, immobile dans un pilier de lumière blanche.

 

Scène 3

La scène est séparée en deux espaces. D’un côté Daphné, allongée par terre, et de l’autre Eusthate, qui fait les cent pas. Ils parlent via téléphonie.

EUSTATHE : Tu as fait quoi ?!

DAPHNE : Ne crie pas. J’ai fait ce qu’il fallait. Et-

EUSTATHE : Je ne vois pas en quoi raconter la vérité à ton père va arranger nos affaires ! Comme si la colère du mien ne suffisait pas ! Tu veux qu’on nous empêche de nous voir de tous côtés ? Pour te croire dans les tragédies que tu aimes tant lire ?

DAPHNE : Mais qu’est-ce que tu racontes, je-

EUSTATHE : J’en arrive à me demander si toi, tu m’aimes vraiment en réalité.

DAPHNE : Je-

EUSTATHE : Comment tu peux expliquer ce que tu as fait, sinon ?

DAPHNE : C’est simpl-

EUSTATHE : Je suis curieux d’entendre tes raisons.

DAPHNE : Laisse-moi parler alors !

EUSTATHE : Je t’écoute.

DAPHNE : Mon père a dit qu’il allait demander un cessez-le-feu.

(Eusthate s’arrête net.)

EUSTATHE : … Quoi ? Répète. Je n’ai pas bien entendu.

DAPHNE : Mon père va demander un cessez-le-feu. Il en a marre de la guerre, depuis des années déjà, il ne supporte plus de nous voir nous réduire mutuellement à néant. Il a peur pour moi. Il a déjà perdu ma mère dans cette guerre absurde, il ne veut pas me mettre en danger.

EUSTATHE : Il était prêt à tout abandonner pour toi.

DAPHNE : Oui.

EUSTATHE : Notre amour aura arrêté la guerre. Pour de vrai ? Je ne suis pas en train de rêver ?

DAPHNE : Il faut encore que ton père accepte.

EUSTATHE : Il le fera. Je pense. Lui non plus n’aspire pas au chaos perpétuel.

DAPHNE : J’espère.

EUSTATHE : J’avais raison, au fait.

DAPHNE : À propos de quoi ?

EUSTATHE : J’ai bien l’impression d’être dans un de tes livres. Tu imagines un peu ? Plus de guerre, parce que deux adolescents se sont aimés.

DAPHNE : Dans ce cas, j’espère que nous n’aurons pas à mourir à la fin pour sceller la paix.

EUSTATHE : Oui. (Il rit.) Ça serait mieux.

 

Scène 4

Ils sont seuls, ensemble, à nouveau. Ils se tiennent la main. Au loin on entend des rires et des murmures. Sur le mur du fond se déroule une bataille de jets de lumière, silencieuse et grandiose.

EUSTATHE : La guerre est finie pour de bon. Alors pourquoi j’ai encore du mal à y croire ?

DAPHNE : Parce qu’elle n’a pas encore commencé.

EUSTATHE : Qu’est-ce que tu veux dire ? Daphné ?

DAPHNE : Je parle de la vraie guerre.

EUSTATHE : Je ne comprends pas.

DAPHNE : Tu ne veux pas comprendre.

EUSTATHE : Peut-être.

DAPHNE : Tu le sais aussi.

EUSTATHE : Non.

DAPHNE : Tu sais pourquoi nous nous battions entre nous.

EUSTATHE : Oui. Mais on y a renoncé, on a compris que cela ne mènerait à rien. On a fondé notre patrie, une terre rien qu’à nous, où les livres sont des trésors et où il est possible de chercher le bonheur. Voici – (Il désigne les lasers derrière eux.) – la seule bataille que nous livrerons désormais !

DAPHNE : Tu n’es pas aussi naïf, voyons. Tu sais que nous ne pouvons abandonner notre patrie.

EUSTATHE : Ce n’est pas la nôtre ! Voyons Daphné, te souviens-tu de Gentem ?

DAPHNE : Non. Mais ce n’est pas nous qui décidons.

EUSTATHE : On a stoppé la guerre !

DAPHNE : Parce qu’elle ne servait plus à rien.

EUSTATHE : Et cette nouvelle guerre, elle a vraiment plus de sens ?

DAPHNE : « Quod stultum bella nunc opus. »

EUSTATHE : Quoi ?

DAPHNE : « Les anciennes guerres insensées sont devenues nécessaires. »

 

Résumé de la nouvelle (2/2) (je ne voulais pas spoiler) :

Le chef de la faction A, effrayé par ce qui pourrait arriver à sa fille chérie maintenant qu'elle est tombée amoureuse du fils du chef de la faction adverse, met fin à la guerre. Le mariage de Daphné et Eusthate est célébré en grande pompe. Les intellectuels fondent Hellás et chaque année, à la date anniversaire, une bataille factice de lumières et vaisseaux dansant se déroulent dans le vide interstellaire pour le plaisir de tous. Cependant, leur patrie d'origine, Gentem, est toujours sous le joug de la tyrannie...

"Hellás crie son bonheur, son unité, sa détermination.

Gentem n’a qu’à bien se tenir. Car après tant d’années de préparation…

Stulti pristini bella  nunc necesse sunt.

Les anciennes guerres insensés sont devenues nécessaires." (Extrait du texte originel)

 

(Oh, et oui, dans la scène 1, c'était bien une référence à "Fahrenhait 451", de Ray Bradbury !)

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Vylma
Posté le 19/12/2019
Très sympa encore une fois ! 😁

J'ai été intriguée par les "vaisseaux-tombeaux" et les missions pour les intercepter, je me demande ce que c'est exactement. Pourquoi y a-t-il des livres à l'intérieur ?

J'ai bien aimé l'idée du sauvetage de livres numériques d'un virus 😊

Je me suis posée des questions à propos du "point zéro" dont il est fait mention à un moment.

Et je n'ai fait le rapprochement avec Roméo et Juliette (un amour interdit entre deux factions) qu'à la scène 3. J'ai bien aimé la référence où un des personnages espère qu'ils n'auront pas à mourir pour sceller la paix !

Merci pour le partage en tout cas !
Rimeko
Posté le 24/12/2019
Oups désolée je pensais t'avoir déjà répondu !
Les "vaisseaux-tombeaux" ce sont des vaisseaux spatiaux bons pour la casse que Gentem remplit de livres, et sûrement d'autres objets interdits / confisqués (et éventuellement de gens si on est du genre sadique :P), et envoie droit vers une étoile pour qu'ils brûlent avec leur contenu (ou dans un trou noir, pour varier les plaisirs...) ; ma version SF des autodafés pratiqués notamment sous le Troisième Reich... (Du coup, tu sais ce qu'est un autodafé ? Parce que, bah, le principe est de détruire des livres... D'où la référence à Fahrenheit 451 ^^)
... J'avoue que je me souviens plus trop de ce qu'était censé être ce point zéro XD Logiquement, ça devait être un terrain neutre je pense... ? Peut-être une bibliothèque, ou un lieu de débat philosophique ? En gros le seul endroit où les deux factions ont pas le droit de se taper dessus...
Dur d'éviter Roméo et Juliette quand on écrit du théâtre sur un amour interdit... :P J'y pensais pas particulièrement, plutôt au cliché général des amants maudits dont la mort scelle enfin la paix à laquelle ils aspiraient...
Contente que ces petits textes continuent de te plaire <3
Vylma
Posté le 24/12/2019
Je ne me souvenais plus de ce qu'était un autodafé, j'ai du check :P

Ouais envoyer ses poubelles dans un trou noir ce serait pas con... XD
Liné
Posté le 12/10/2019
Chouette, du théâtre ! En ce moment, je suis à fond dans les recherches formelles et stylistiques qui me font me dépasser ^^

J'aime beaucoup les références croisées entre Fahrenheit 451, et le côté Roméo et Juliette à la fin dramatique détournée. En revanche, je ne suis pas sûre d'avoir compris : dans ta version, il y a une nouvelle guerre qui a supplanté l'ancienne, c'est bien ça ? Alors que dans le texte sur lequel tu te bases, il y a une fin heureuse ?

A très vite !
(d'ailleurs, t'avais pas posté d'autres nouvelles dans ce recueil, avant de les enlever... ? Ou j'ai rêvé ?)
Rimeko
Posté le 13/10/2019
J'ai vraiment hésité à aller à cet atelier (parce que le théâtre, bah j'aime bien en lire et j'en joue, mais écrire c'est a priori pas trop mon truc...), puis je me suis dit que le "jeu" c'était de se dépasser, en effet ;)
Fahrenheit 451 c'est un de mes bouquins préférés, il fallait que je case une référence XD
Aloreuh, je peux répondre à tes deux questions en une seule : je me suis mélangé les pinceaux en ajoutant un chapitre au lieu de l'éditer (??) (c'est pas la première fois que NFPA me fait ça en plus...), du coup j'avais posté 3 versions de Stultum bella et j'ai apparemment pas gardé la bonne (soit celle où je m'étais rendue compte que j'étais pas claire du tout) XD
Bon, du coup, par rapport au texte original : la guerre entre les deux factions intellectuelles a cessé, la paix est revenu sur leur nouvelle nation (Hellas) et il y a juste une guerre-spectacle à chaque anniversaire du mariage des deux tourtereaux. Sauf que leur but initial était de reprendre Gentem pour renverser la tyrannie et que, bah... c'est toujours leur but au final ("Gentem n'a qu'à bien se tenir" -> ils sont maintenant prêts à attaquer)...
Je devrais poster dans les jours qui viennent le fameux poème - épopée antique, et puis jeudi ou vendredi prochain le texte d'atelier suivant ! Merci en tous cas d'être passée par ici <3
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