Souvenirs 2 : le royaume caprin

Par Sabi
Notes de l’auteur : An 3 après le Débarquement

Le Royaume caprin occupait une position géographique très avantageuse. Situé sur un plateau rocheux en forme d’entonnoir, les moyens d’y entrer étaient réduits à un seul. Les falaises qui délimitaient le plateau étaient bien trop escarpées pour pouvoir les gravir aisément, et il n’y avait qu’un seul chemin d’accès : un tunnel souterrain. Depuis l’extérieur, l’entrée se trouvait dans une forêt de chênes, de bouleaux, et de pins, tandis que la sortie se faisait en plein coeur de l’entonnoir rocheux.

Les habitants avaient donc pris rapidement l’habitude de garder le conduit d’accès à leur royaume.

Et c’était précisément ce que faisait Patrick ce jour-là. Patrick n’était pas un soldat de métier. Le Royaume d’en disposait pas. Patrick était un simple éleveur de chèvres, comme il en existait tant d’autres dans le pays. Seulement, comme tout sujet devait être capable de défendre sa terre, il avait reçu une formation, et devait remplir des jours de service de protection. Le service était mensuel, et durait trois jours. Après, il repartait tranquillement s’occuper de son troupeau. Ce système d’alternance avait été décidé il y a fort longtemps par le peuple dans son ensemble, en communion avec son roi. Aussi, personne ne trouvait rien à redire à ce système, certes imparfait, mais qui contentait tout le monde.

C’est pourquoi, même si Patrick n’était pas un soldat, il exerçait sa tâche consciencieusement. Cela dit, il était rare que quelque chose se produisît. Sorsombre, le pays qui entourait le leur était amical, et en dehors de lui, les Caprins n’entretenaient, pour ainsi dire, aucune relation particulière avec l’extérieur. Ils n’intéressaient personne, et cela leur convenait très bien.

Mais cela, ce fut jusqu’à ce jour, où Patrick vit approcher à travers les arbres un enfant.

Sa taille fluette montrait clairement qu’il ne devait pas avoir plus de dix ans. Il portait un manteau à capuche sur lequel était incrusté au niveau de son épaule droite une étoile à sept branches. Il avait les cheveux roux frisés flamboyants, et des yeux bleu turquoise. 

Tout d’abord passablement étonné de le voir s’approcher comme si de rien n’était, Patrick finit par se mettre en garde. À l’endroit où les bois laissaient la place à la clairière, l’enfant s’arrêta et leva les mains au niveau de sa tête, paumes ouvertes, montrant ainsi qu’il n’était pas armé. Cependant Patrick refusa de s’y laisser prendre, et il prévint ses camarades, occupés à un jeu de carte à l’ombre de la grotte. Ce n’est qu’une fois que les deux autres gardes eurent rappliqué que Patrick interpela le garçon.

« Qui es-tu ? Que viens-tu faire ici ?

La réponse de l’enfant fut immédiate :

- Je m’appelle Loras Marchétoiles. Je suis envoyé pour vous avertir d’une menace.

Bien que son ton de voix fût bien celui d’un jeune garçon, il s’exprimait avec une netteté et un sérieux qui n’étaient clairement pas de son âge. Cette anomalie incitait à la prudence. Aussi Patrick s’entretint quelques instants avec ses amis avant de répondre :

- Si tu acceptes d’avoir les mains liées, alors nous te conduirons à notre roi.

Les sourcils de Loras se froncèrent légèrement. Était-il inquiet ?

- Je ne suis pas armé, argumenta-t-il.

Mais Patrick ne se laissa pas fléchir.

- Cette forêt regorge de loups. Qui laisserait un enfant sans défense se balader dans ces bois s’il n’était pas sûr qu’il ne risquerait rien ?

Les épaules de l’enfant frémirent. Il avait marqué un point.

- Très bien, finit-il par répondre. »

Et le garçon tendit ses poignets vers les gardes.

 

Théodule s’occupait de faire paître les chèvres d’un de ses amis occupé par le service de protection lorsque la nouvelle lui parvint. On avait envoyé un messager depuis le village central. Résigné, il se leva et tendit le bâton de berger à l’envoyé. En son absence, ce serait à lui de faire paître le troupeau et de le ramener à l’étable.

Le lieu de pâturage n’était situé qu’à un kilomètre du village central. En pressant le pas, Théodule y serait en une vingtaine de minutes. Il se demandait bien qui pouvait être ce visiteur inattendu.

 

Loras avait été conduit les poignets liés à travers le tunnel jusqu’à ce qu’ils débouchassent dans un puit de lumière. À partir d’ici, l’enfant et son escorte montèrent le long de la paroi comme dans un gigantesque escalier à vis. Si le royaume caprin venait à être assiégé, les défenseurs auraient assurément l’occasion de faire de gros dommages avant d’être vaincus, songea Loras au cours de la montée. Ce serait vraiment terrible.

Le puit débouchait au coeur du village central. Juste à côté de la sortie se dressait un rocher de taille modeste qui semblait monter une garde éternelle et vigilante de l’endroit.

Le palais royal caprin se dressait non loin de là. Il ne semblait pas foncièrement différent des autres bâtiments si ce n’est par la taille. Lorsque Loras y pénétra, il se retrouva dans un hall d’entrée de taille modeste, mélange savant de pierre et de bois. Des escaliers donnaient sur l’étage supérieur de part et d’autres de la pièce. À gauche se trouvait une porte que l’on franchit. 

Derrière se trouvait une pièce bien plus grande qui, pour le moment, servait de salle du trône, mais devait le plus souvent faire office de salle à manger, à en juger par le mobilier présent.

Au fond de la pièce était assis un homme à la peau basanée et à la barbe noire épaisse. Il avait les bras musclés et des cals aux mains. Ce devait être la personne que Loras était venu rencontrer : Théodule Sylvepeyre.

 

« Bienvenue parmi nous, petit, commença le roi sur un ton affable.

Puis, avisant ses poignets ligotés, il déclara :

- Détachez-le.

Patrick s’exécuta après un infime instant d’hésitation.

- Je vous remercie de votre accueil, votre Majesté, répondit l’enfant en se frottant les poignets que la corde rêche avait irrités. Je me nomme Loras, et je suis ici pour vous parler.

- Approchez-vous et qu’on lui apporte un siège.

Ce ne fut qu’une fois confortablement assis face au roi caprin que Loras annonça ce pourquoi il était ici.

- J’ai peur de ne pas être porteur de bonnes nouvelles.

- Dites toujours.

Théodule ne savait pas vraiment comment se comporter face à cet enfant à la diction et aux expressions d’un adulte. Ce paradoxe le poussait à le traiter avec circonspection et prudence. Cependant, la curiosité d’entendre ce qu’il avait à dire était aussi grande. Le visage juvénile de son interlocuteur montra tous les signes de l’hésitation avant qu’il ne se lançât.

- Je suis l’émissaire de toute une famille d’émigrés. Nous avons dû quitter notre pays et avons traversé l’océan jusqu’aux côtes du royaume de Sorsombre.

Théodule préféra ne pas l’interrompre avant qu’il n’eût fini de parler.

- Pourquoi nous avons dû partir, je ne peux pas vous l’expliquer. Cependant, je peux vous dire que ce fut dans l’urgence.

Sur ce, Loras se tut, les yeux baisés. On eut dit qu’il se remémorait un souvenir douloureux. Mais était-ce seulement ça ? Théodule pouvait certes lire du remords dans le regard voilé du garçon. Cependant d’autres émotions s’y mêlaient, compliquant sa lecture. Du haut de ses trente ans, il pensait discerner dans ces yeux si jeunes un vide insondable. Comme si quelque chose de vital pour lui s’en était allé récemment. Était-ce son pays qu’il voyait en ce moment ?

- Êtes-vous ici pour me demander l’asile ? hasarda le roi.

- Non, malheureusement, répondit l’enfant en relevant la tête. Voyez-vous, durant le voyage, une grande partie de notre famille a perdu intégralement la mémoire. Si bien qu’il ne reste qu’une poignée d’entre nous à encore se rappeler notre passé.

- J’en suis navré. Mais je ne vois pas, alors, ce que je peux y faire.

- Rien. Seulement notre famille est pour le moins spéciale. Cela fait trois ans que nous avons débarqué sur les côtes de Sorsombre. Nous avons eu le temps de nous adapter à notre nouvel environnement. Et maintenant… Je suis désolé de devoir vous dire que notre famille a décidé de se tailler un royaume à lui.

La nouvelle fit s’agiter les personnes présentes dans la pièce.

- C’est une déclaration de guerre ? Et le ton de Théodule était froid comme la glace.

- Non, Majesté. C’est un avertissement… et une proposition.

- Laquelle ?

- Notre famille va tout d’abord s’en prendre aux grands royaumes de Sorsombre, Cyrcelor et Varlenia. Devant votre position stratégique, je pense que nous préférerons vous attaquer une fois ces trois royaumes défaits. Quand ce moment viendra… proposez de vous faire annexer pacifiquement, de devenir une partie du royaume.

Un silence de mort planait sur la salle. Il fut brisé par Théodule :

- Pourquoi ferions-nous cela ?

- Même si votre défense nous coûtera cher, je peux vous assurer que nous avons les moyens de vous détruire.

Et pour le prouver, Loras sortit de sous son manteau une sphère métallique. Patrick et ses collègues, bien qu’entraînés, eurent beau braquer leurs lances sur lui, il était trop tard. Un champ de force invisible dévia les lames, et projeta en arrière quelques hommes qui s’étaient mal campés sur leurs jambes. Puis, l’enfant rangea tout aussi simplement le curieux objet.

- Et ce n’est qu’un échantillon.

Théodule n’était pas homme à réagir sur un coup de sang. La bouche dans sa main, il se mit à réfléchir. Il ne connaissait pas l’arme que Loras venait d’utiliser. Pour autant qu’il en sût, cela ne pouvait être que de la haute magie. Quoi qu’il en fût, le fait qu’ils en possédassent montrait qu’ils avaient des moyens inconnus. Jamais personne à sa connaissance n’avait manié ce genre d’objets qui faisait directement penser aux mythes du passé.

- Pourquoi venir nous avertir ?

- Nous qui ne sommes pas amnésiques, nous déplorons ce que le reste de notre famille projette. Nous ne souhaitons pas la guerre, mais nous sommes trop peu nombreux pour pouvoir l’empêcher. C’est la peur de l’insécurité qui motive cette guerre… Aussi, quand nous avons entendu parler du royaume caprin, nous avons pensé que vous accepteriez de nous entendre, voire de nous écouter.

Théodule pouvait-il se fier entièrement aux raisons qu’il avançait ? Oh, il était sûr que tout ce que ce garçon avait dit était vrai. Mais ce n’était pas le tout. Le roi en était sûr quand il dévisageait ce messager. Trop de secrets, de non-dits, de vide dans ces iris. Cependant, un autre point le troublait.

- Vous n’êtes qu’une famille. Vous êtes peu nombreux. Et pourtant vous parlez de soumettre trois royaumes avant le nôtre? Même si vous avez des armes incroyables, je doute que ce soit suffisant pour en venir à bout.

Cette remarque pertinente fit briller une lueur étrange, presque dangereuse dans le regard de Loras.

- Je vous l’ai dit : notre famille est spéciale. Nous n’avons aucun mal à nous faire obéir.

Théodule sut qu’il n’en saurait pas plus. Devant ce qu’il pouvait lire dans les prunelles de l’enfant, il n’était même pas sûr de le souhaiter. Cette fois, ce n’était pas du vide qu’il voyait. Il lui faisait penser à une araignée embusquée dans sa toile, attendant qu’une proie vienne s’y empêtrer. Ce n’est pas que cet enfant les menaçait implicitement. Seulement, il y avait quelque chose de terriblement fatal lié à ces gens. Le… destin ? Était-ce le poids d’une destinée irrévocable pesant sur toute une famille que le roi pressentait en fixant ces yeux bleus juvénile ? Cette sensation était à la fois prégnante et subtile. Et jamais le roi caprin ne sut à quel point il avait été proche à ce moment précis de briser un sceau dont lui-même n’était pas conscient. Mais il était bien trop tôt pour que cela arrivât alors. Et de fait, cette sensation de poids s’éloigna, jusqu’à disparaître. Mais Théodule avait désormais une certitude : même s’il allait accepter, ce serait à une condition.

- Jurez sur ce que vous avez de plus sacré que si moi, Théodule Sylvepeyre, accepte votre proposition, en retour, aucun des membres non amnésiques de votre famille ne pénétrera sur notre plateau, et ne s’ingérera dans nos affaires sans notre accord.

D’une part, le roi avait la conviction que cette sensation disparue indiquait qu’il valait mieux tenir éloigné ces hommes. D’autre part, si ceux qui envoyaient ce garçon étaient sincères, cela ne leur poserait aucun problème. Loras sembla se recueillir un instant avant de déclarer :

- C’est d’accord. »

 

Dès ce moment, le royaume caprin se prépara à rejoindre les côtés de ce futur conquérant. La nouvelle de ce qui s’était dit dans la salle du trône entre le roi et l’enfant avait fait en un temps record le tour du plateau. Théodule tint un conseil général, où tout un chacun pouvait venir et avoir une discussion avec le roi ou son entourage direct. Et c’est ainsi que, malgré le fait que cela ne plût à personne, la décision du souverain fut relativement bien comprise par tout le monde. La communion entre la couronne et le peuple perdurait.

Et, un an et demi plus tard, quand les troupes de la jeune Corvefell furent au pied du plateau, Théodule Sylvepeyre déposa sa couronne au pied du premier monarque émigré, et devint le premier Seigneur du Haut Domaine.

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