Souvenirs 1 : les envoyés

Par Sabi
Notes de l’auteur : Sur Youtube : Beautiful old Russian Orthodox chant. https://www.youtube.com/watch?v=xOiycw4UQGA

An 9 après le Débarquement

Le royaume de Sorsombre connaissait la pire crise de son histoire. En l’espace de quelques mois, la situation des territoires gérés par les seigneurs du Sud et de l’Extrême-Sud s’était dégradée au point de devenir incontrôlable. Des envahisseurs dont on disait qu’ils étaient apparus un jour sur les côtes au sud-est du royaume, avaient commencé à remonter vers le nord. La panique qu’ils provoquaient parmi la population qui arrivait à s’enfuir devant eux les décrivaient comme des monstres équipés d’armes effilées aux dégâts inconcevables.

La résistance s’était organisée aussi vite que possible. Le roi Horius Lorlora avait convoqué sans délai les huit clans pour la guerre, et s’était lancé à corps perdu dans la bataille. Trop tard et avec une différence de force trop grande. Malgré tous ses efforts et la bravoure de son peuple, ils furent contraints de battre en retraite, si bien qu’il s’était murmuré partout que ce serait bientôt la fin de Sorsombre. Cependant, défiant toute logique, les envahisseurs s’étaient arrêtés dans leur expansion aux Montagnes des aiguilles et y avaient établi une frontière.

Grande avait été la peur. Grandes furent la colère et la rancœur lorsque le pays comprit ce qu’il s’était passé. Les envahisseurs avaient annexé le tiers sud de Sorsombre, ne leur laissant qu’une maigre portion de terres encore vraiment fertiles, le reste étant à peine suffisant pour survivre. La crise économique et alimentaire commençait à faire des ravages au sein de la population. Ce fut alors que le roi Horius Lorlora prononça les termes d’un serment Rünevald, la haine éternelle, l’engageant lui et ses descendants, à condition qu’ils acceptassent le serment à leur tour, à exercer une vengeance implacable sur les parasites du sud. Le peuple des huit clans l’avait acclamé. La colère et la haine étaient dans le cœur du peuple, et la vie était devenue un combat pour la survie.

C’est dans ce contexte que le seigneur Gallin avait commencé son règne en tant que Protecteur du clan de l’Extrême-Gauche. Il n’avait alors que 17 ans, un âge encore bien jeune pour assumer une telle charge. Mais sa mère et ancienne Protectrice, Sylvia, était morte au combat, et la Tradition était claire quant à ce qu’il devait se passer : si l’on peut concevoir des enfants, après trois ans, l’enfant devient adulte. Lui-même l’était. Ainsi, il pouvait et devait assumer sa position.

 

Ce jour-là, les nuages de brouillard volaient bas et recouvraient les Montagnes bossues à la frontière de Sorsombre et Valoria. Parfois, des lames de brume touchaient terre et se déplaçaient en ligne droite avant de se dissiper au bout de quelques centaines de mètres. Le village central s’activait doucement. Les barques venues des villages en amont de la rivière accostaient dans le petit port. Certaines marchandises étaient déchargées, d’autres étaient embarquées.

Gallin se tenait sur le ponton principal à observer les vaguelettes qui léchaient les pilotis. Les manutentionnaires s’activaient autour de lui. Il réfléchissait.

Tellement de gens n’étaient pas revenus de la guerre. Les allées du village, les docks et les pontons s’avançant sur l’eau ne résonnaient plus d’autant de pas qu’avant. Les barques étaient elles aussi moins nombreuses. Certaines étaient parties à la guerre et n’étaient jamais revenues ; d’autres ne servaient plus car n’avaient plus de propriétaire. Sa mère lui manquait. Il doutait d’être capable de guider le clan dans ces temps si cruels et si sombres. La nourriture avait été rationnée. Partout, les gens tiraient une mine épouvantable. Les rires des enfants se faisaient rares comme le soleil en hiver. Non, la situation ne pouvait pas être pire. Il faudrait un miracle pour se sortir de là. Le clan de l’Extrême-Gauche n’avait que très peu de terre arable. La grande majorité du territoire était occupée par des montagnes bordant l’ensemble du royaume de Sorsombre. Leurs exportations comprenaient des fourrures, des herbes médicinales de montagne, de l’eau des lacs réputés pour leurs propriétés gériatriques. Leurs importations quant à elles se composaient en grande partie de nourriture : légumes, fruits, céréales. Tout ceci, ils en manquaient aujourd’hui. Les anciens seraient nombreux à mourir cet hiver s’il ne faisait rien. Les nourrissons et les enfants fragiles seraient eux aussi en danger. Il devait faire quelque chose. Mais quoi ? Commercer avec Varlenia ? Ce peuple ne leur était pas hostile, mais leur régime alimentaire était basé sur ce que leurs marais pouvaient leur offrir. Pas suffisant pour ses gens. Les hommes de l’Ouest ? Ils étaient sauvages, constitués en tribus de montagne, et ne se souciaient pas du reste du monde. Ne restait plus que les envahisseurs, et c’était absolument hors de question. Tout semblait bloqué. Devait-il se résoudre à laisser son clan mourir de faim ?

Un bruit de course s’approchant le tira de ses noires pensées. Il s’agissait d’un guerrier d’à peu près son âge, l’épée ballant à sa hanche, la cotte de maille cliquetant à chaque mouvement. Tous les hommes d’âge mûr étaient partis à la guerre, et trop peu en étaient revenus. Des adolescents, voila ce qu’il restait pour défendre le clan.

« Que se passe-t-il ?

-Monseigneur, deux étrangers ont été arrêtés dans les Montagnes bossues ! Ils sont habillés de telle sorte qu’ils puissent passer inaperçus. D’après notre chef Kenni, ils ont tout l’air de faire partie des envahisseurs ! »

Le sang de Gallin bouillit et se glaça en même temps. De colère et de haine il se mit à bouillir, de peur d’une nouvelle guerre dont ils ne se relèveraient pas il se glaça. Sans ajouter un mot, il s’élança vers les écuries et ordonna que l’on scelle son cheval immédiatement.

 

Lorsqu’il arriva sur les lieux, Gallin put constater que les intrus avaient été ligotés, et leurs affaires confisquées. Ils étaient présentement assis sur le sol, entourés par ses gardes qui les regardaient avec animosité, défiance, et peur. La tension était palpable. Un seul mot de travers pouvait signifier la fin des deux prisonniers. Descendant de cheval, il s’approcha du groupe d’un pas rendu fébrile par la nervosité. Tant de morts déjà. Allaient-ils devoir continuer à verser leur sang ? Tout cela arrivait à cause des envahisseurs. S’ils n’avaient pas existé, son peuple n’aurait pas souffert. Sa mère serait encore avec lui. Le dégoût de la violence et la juste colère vengeresse se livraient un combat sans merci dans son esprit. À chaque seconde, ce qu’il pensait devoir faire de ses ennemis changeait : les épargner, les tuer ; les livrer au roi, les tuer ; les reconduire à la frontière, les tuer ; les emprisonner à jamais au village central, voir le sang couler de leurs têtes décapitées sur la place publique ; les représailles des envahisseurs s’il les tuait et la longue file des morts interminables qui s’en suivrait, pointant leurs doigts vers lui pour l’accuser ; la rage et le regret de n’avoir pas vengé les morts de son peuple pointant leurs doigts vers lui pour l’accuser. Ses mains tremblaient légèrement. Il serra les poings à s’en faire blanchir les jointures pour masquer cette manifestation d’émotivité.

Ce fut alors qu’il fut confronté aux premiers envahisseurs qu’il voyait de ses propres yeux. L’un était un adulte aux cheveux noirs et lisses, aux yeux beiges et aux traits tirés. De profondes rides striaient son front. L’autre était un enfant, pas si éloigné que cela de l’adolescence, aux cheveux roux bouclés et aux yeux bleu ciel. Rien ne les différenciait vraiment de son propre peuple, si ce n’était leurs vêtements. Ils étaient en effet recouverts d’une sorte de combinaison moulante que venaient recouvrir un manteau qui atteignait leurs jambes. La particularité de tout ceci : leurs habits reproduisaient le décor environnant à la perfection, si bien qu’il était difficile de voir leurs corps, même de près, à l’exception de leurs têtes et de leurs mains. Il n’avait jamais vu pareil prodige. Il avait fallu un coup de chance à ses sentinelles pour les repérer. Un coup de chance, ou bien une volonté délibérée de se faire repérer. Aucune de ces deux possibilités ne plaisait à Gallin.

Les intrus relevèrent les yeux vers lui. Et ce qu’il y lut fut un autre choc pour lui. Aucune malice, aucun désir quelconque de dissimuler quelque chose. Juste de la franchise, de la tristesse, et puis aussi une sorte de sagesse étrange. Le plus dérangeant était que l’enfant avait le même genre de regard que son aîné, ce qui, Gallin le ressentait dans son être entier, n’aurait pas dû être. Et puis, le moment passa. Les regards qu’il pouvait lire devinrent d’un seul coup indéchiffrables. Non pas qu’ils fussent devenus neutres ou vides. Simplement, ils exprimaient des émotions et des pensées trop complexes pour Gallin qui était encore trop jeune pour avoir une grande expérience de l’âme humaine. Passe encore pour l’adulte. Mais il n’aurait pas dû être incapable de déchiffrer les émotions d’un enfant plus jeune que lui ! La crainte de ces gens s’immisça en lui. C’était une émotion très différente de la peur. Elle ne la poussait pas à faire quelque chose d’eux. Il était désormais simplement hésitant sur ce qu’il devait faire. Finalement, il se résolut à prendre la parole :

« Qui êtes-vous ?

Le plus âgé répondit sans le quitter des yeux.

-Mon nom est Balthazard, et mon jeune compagnon s’appelle Loras. Nous faisons partie de la faction des Marchétoiles, l’une des sept branches du peuple qui vous a envahis. »

 

Gallin avait décidé de ramener les envahisseurs au village central et de les jeter en prison. Le trajet du retour s’était étrangement déroulé sans encombre. Ses prisonniers avaient été dociles tout du long. En arrivant, la foule s’était progressivement massée autour du convoi, silencieuse. Les visages reflétaient la surprise, la peur, le choc, la colère. Le calme plat était effrayant pour Gallin, et ses muscles se tendirent d’appréhension. Il redoutait la tempête que cela annonçait. Et il se mit à regretter de ne pas les avoir raccompagnés à la frontière. Arrivés à la prison, un long bâtiment en bois, il les fit enfermer dans deux cellules exiguës séparées par un mur épais de trois mètres afin qu’ils ne pussent pas communiquer entre eux. Une fouille au corps ne leur permit pas de trouver quoi que ce soit sur eux à part leurs combinaisons étranges. Une fois assuré autant qu’il le pouvait que les envahisseurs ne pouvaient pas s’enfuir, Gallin sortit et affronta son peuple.

« Que va-t-on faire d’eux ?

-Tuons-les !

-S’il leur arrive quoi que ce soit, la guerre va recommencer !

-Le pays va être exterminé !

-Tuons-les ! »

La rumeur de la foule enflait à chaque seconde. Il devait faire quelque chose avant de perdre le contrôle de la situation. Il donna un signe aux gardes qui l’entouraient, et bientôt le bruit des lances frappant les dalles de pierre pavant les rues résonnèrent en cadence autour du rassemblement qui se tut rapidement. Un autre signe de la main, et le fracas s’interrompit, cédant la place au silence total, absolu. Sentant le poids des regards peser sur lui, le jeune homme prit la parole :

« Je connais votre colère et votre peur. Je la ressens moi-même. C’est pourquoi je suis face à un dilemme : que dois-je faire de ces envahisseurs ? Si nous les tuons, la guerre reprendra. Mais nous ne pouvons pas non plus faire comme si rien ne s’était passé.

Il laissa le silence s’installer quelques secondes avant de reprendre :

-Je ne vois qu’une solution raisonnable : les interroger et découvrir leurs intentions.

-Ils veulent nous envahir !

-Ce sont des espions !

-Tuez-les !

Et la rumeur se remit à enfler.

-Nul plus que moi ne désire leur mort ! Tonna-t-il pour les faire taire. Ils ont tué ma mère ! Ils ont provoqué la famine que nous connaissons aujourd’hui… Mais… Si nous prenons la mauvaise décision, nous risquons de tous mourir.

Son ton de voix était empli d’une urgence sévère, ce qui calma définitivement la foule. Les regards étaient désormais baissés, tournés vers l’intérieur. Tout le monde voyait la mort déferler d’entre les Montagnes des aiguilles. Tout le monde pensait aux morts et aux vivants.

-Rentrez chez vous s’il-vous-plaît. »

Silencieusement, la foule commença à se désagréger.

 

L’intérieur de la salle d’interrogatoire de la prison était éclairé par trois bougies posées sur une table accolée au mur de gauche. Assis sur leurs chaises, les prisonniers Balthazard et Loras attendaient silencieusement que Gallin prît la parole.

« Pourquoi être venus jusqu’ici ?

-Pour nous amender de ce que nous vous avons fait subir.

Il ne put se retenir. Il se mit à rire bien que le ton de sa voix ne contînt aucune chaleur.

-Après tout ce que vous avez fait, vous venez vous excuser ? « Pardon, nous avons été méchants ? »

Devant leur silence et leurs visages aux expressions désolées, Gallin laissa la rage l’envahir.

-Ne nous prenez pas pour des imbéciles ! Vous savez tout ce que vous avez causé ? Des milliers sont morts, y compris ma mère ! Cet hiver des enfants et des vieillards vont encore mourir ! Tellement, tellement, tellement de cadavres ! Des parents arrachés à leurs enfants ! Des époux et des épouses qui ne se verront plus ! Des fils et des filles disparues à jamais ! Tout ça à cause de vous ! Et vous venez comme ça après toutes ces tragédies pour vous excuser ?

-Nous savons ce que les nôtres vous ont fait. Nous comprenons votre douleur ! répliqua le jeune Loras.

-Je devrais vous torturer et vous décapiter.

Gallin, la haine au cœur et les larmes aux yeux, serrait les poings convulsivement.

-Cela n’ajouterait que plus de haine à la haine, répondit Balthazard.

-Vous devez payer ! Vous allez payer pour tous les enfants qui ne sourient plus, pour tous les pleurs que mon peuple a versés !

La colère, la haine et la tristesse se déversaient en cascade de sa bouche. Jamais Gallin n’aurait cru qu’il fût capable d’être à ce point prêt de tuer quelqu’un pour sa satisfaction personnelle. Cependant :

-Vous croyez être les seuls à souffrir ?

La réplique de Loras, si calme et pourtant si menaçante, vint interrompre le flot impétueux qu’il vomissait.

-Vous croyez que c’est facile de voir son peuple commettre des actes horribles tout en sachant qu’on ne peut rien faire pour les en empêcher ?

La voix de Loras était de plus en plus tremblante.

-Nous avons tout tenté pour convaincre notre roi de ne pas se lancer dans cette guerre de conquêtes, reprit Balthazard, mais il n’a rien voulu entendre.

-Nous savons que tôt ou tard, les peuples que nous avons volés et fait souffrir nous le feront payer, continua Loras, c’est pourquoi notre branche des Marchétoiles sommes venus tenter d’endiguer au mieux les conséquences de la haine.

-Nous sommes venus vous demander de nous pardonner, conclut Balthazard, s’il-vous-plaît.

Les deux prisonniers le regardaient dans les yeux sans défaillir, les traits rendus sévères dans leur volonté de le convaincre. La colère de Gallin en fut douchée. Pourquoi se donner tant de mal ? Quel était leur but ? Les émotions si complexes qu’il pouvait voir dans leurs yeux à tout moment étaient-elles un reflet de leur sincérité ?

-Pourquoi ? finit-il par demander. Pourquoi un peuple irait-il en attaquer un autre pour qu’ensuite une partie de lui ressente le besoin d’aller se faire pardonner ?

Balthazard et Loras se consultèrent du regard avant que l’aîné ne prît la parole.

-Cela nous prendrait beaucoup plus de temps que vous n’en avez pour tout vous expliquer. Mais nous vous raconterons un jour, quand vous aurez pleinement confiance en nous.

 

Les piloris avaient été dressés sur la place centrale du village. Depuis un semaine, Balthazard et Loras y étaient entravés le matin à l’aube pour n’en être libérés que le soir, au crépuscule. Chaque jour, le peuple s’assemblait autour d’eux, et leur lançait des injures et des ordures. Leurs cheveux devenaient chaque jour plus poisseux, plus collants, plus repoussants. Leurs visages ne valaient pas mieux. Leur position penchée en avant, à moitié debout, à moitié à genoux exigeait d’eux des efforts physiques terribles. Leurs jambes tremblaient sous l’effort. Leurs dos étaient secoués par des spasmes musculaires. Des gémissements de douleur s’échappaient de leurs lèvres par intermittence. On leur avait enlevé leurs tenues étranges pour leur donner des tenues de bure qui irritaient leur peau. Un véritable calvaire qui était l’arrangement auquel Gallin et eux étaient arrivés. Il n’avait même pas eu à négocier. Ils avaient eux-mêmes émis cette proposition. Ils n’avaient plus eu qu’à s’entendre sur la durée du supplice : une semaine. Juste le temps que l’ensemble du clan puisse se déplacer au village central afin de recevoir sa juste part de réconfort. Aujourd’hui était donc le dernier jour, et il était plus que temps. Loras était visiblement à l’extrême limite de ce qu’il pouvait endurer. Son corps tremblait tellement que c’était un miracle qu’il tînt encore debout lorsqu’on le relevait.

Au début, Gallin n’avait pu s’empêcher de penser qu’il ne faudrait que deux jours tout au plus pour qu’ils criassent merci. Mais il devait maintenant bien admettre qu’il les avait lourdement sous-estimés. Qu’ils eussent survécu à une semaine de ce traitement était impressionnant. Mais ce fut lorsqu’il vit la façon d’endurer la souffrance du jeune Loras, à la fois douloureuse et déterminée, et les regards désolés et inquiets de Balthazard sur son compagnon, qu’un nouveau sentiment et une certitude bourgeonnèrent dans son esprit. Tout d’abord, ces deux hommes méritaient amplement son respect. Ensuite, leurs intentions étaient bien telles qu’ils le lui avait dit : ils venaient vraiment assumer les horreurs que leur peuple avait infligées au sien. Leur courage était renversant.

Lorsque la luminosité commença enfin à visiblement décroître si bien qu’on dut allumer les torches, Gallin donna le signe de la fin du calvaire. Les soldats qui surveillaient la scène se dirigèrent vers les prisonniers, leurs enlevèrent leurs carcans et les aidèrent à se relever. Tremblants, trébuchants, s’aidant des gardes pour marcher, Balthazard et Loras regagnèrent leurs cellules où un médecin les attendait. Le peuple savait que leur pénitence était terminée. Gallin pouvait en entendre certains grogner de mécontentement, en voir d’autres serrer les dents. Quelques insultes supplémentaires jaillirent de la foule amassée sur le passage des deux compagnons. Le respect tout nouveau que le jeune Protecteur ressentait pour ses prisonniers conjugué à l’assurance de leur sincérité faisaient naître en lui des émotions contradictoires face au comportement de son peuple. Il comprenait bien ce qu’ils pouvaient ressentir, lui-même souffrait toujours de la perte de sa mère et de la vision de son clan meurtri. Seulement, ces deux hommes avaient payé en recevant leur lot de souffrance qu’ils pouvaient humainement supporter. Leur attitude était noble, il ne pouvait le nier. Cela n’effaçait pas tout. Mais c’était suffisant pour qu’on cessât de les traiter comme des êtres méprisables et répugnants. Aussi s’avança-t-il jusqu’au devant de la porte de la prison, face à ses gens.

“Je considère que ces hommes ont suffisamment enduré la souffrance. Désormais, je souhaite que nous tous cessions de les traiter avec colère et haine, et que nous écoutions ce qu’ils ont à nous dire.

-La seule façon de bien traiter ces gens-là, c’est de les tuer !

-Seulement une semaine ? Nous avons eu tellement de morts !

-Vous croyez qu’on va leur pardonner si facilement ?

-Je sais ce que vous ressentez ! les interrompit-il. Je comprends parfaitement que beaucoup souhaitent leur mort. Mais ces deux personnes sont venues pour réparer les erreurs de leur peuple…

-Comme si nous pouvions les croire !

-Parce que vous pensez qu’ils peuvent y arriver ? Ils ne sont que deux !

-Oui, c’est vrai ils ne sont que deux. Mais d’après ce qu’ils disent, ils représentent toute une partie des envahisseurs.

Ceux pour qui la pénitence de ces deux hommes n’était pas suffisante n’étaient en fait qu’une minorité. Il n’y eut pas de protestation suite à cela, comme si la foule avait épuisé toutes ses forces. Gallin put ainsi continuer :

-Ce sont eux-mêmes qui ont proposé le traitement qu’ils ont reçu. Ils ne se sont pas enfuis. Ils ont enduré leur souffrance courageusement, sans essayer de protester. Ils sont allés jusqu’au bout. S’ils n’étaient pas sincères, comment auraient-ils pu faire tout cela ?

Tous les regards étaient désormais baissés vers le sol.

-Nous nous étions mis d’accord pour que je les écoute après la fin de leur calvaire. Et je compte tenir parole. Je vais discuter avec eux.

-Discuter de quoi ?

C’était un jeune garçon d’une dizaine d’années, debout juste en face de Gallin qui lui avait posé cette question. Son regard bleu et franc était fixé sur lui. Le jeune homme pouvait y lire de l’espoir. Lui aussi voulait un avenir.

-Nous allons discuter des façons d’améliorer nos relations, d’enterrer progressivement la hache de guerre.

Des murmures s’élevèrent. Gallin ne pouvait pas deviner s’ils étaient positifs ou négatifs.

-De nombreuses fois, je me suis demandé pourquoi nous devions tous souffrir comme ça. Pourquoi ma mère était morte ; pourquoi notre peuple devait se battre pour finir dans cette situation. J’en ai terriblement voulu aux envahisseurs. Comme vous, j’ai voulu qu’ils payent en souffrant. Et c’est ce que nos prisonniers ont fait. Ils ont souffert. Mais pas seulement pour payer. Ils ont souffert car ils savaient que c’était le seul moyen de commencer un début de dialogue entre eux et nous. Je crois que leur véritable objectif est de créer un pont, non pour nous espionner ou nous influencer et nous pousser à trahir notre pays, mais pour que la paix revienne.

Le silence régnait dans la foule. Tout les regards convergeaient désormais vers le Protecteur du clan de l’Extrême-Gauche.

-Regardez où la guerre nous a menés. Oui, ce sont les envahisseurs qui ont attaqué les premiers. Oui, nous n’avions rien fait. Mais si nous continuons à les haïr, à désirer revanche, alors la guerre va continuer. Nous nous retrouverons un jour dans la même situation qu’aujourd’hui. Et qui veut que nos enfants se retrouvent de nouveau seuls ? Qui veut perdre son époux ? Qui veut dire au revoir à jamais à son épouse, à sa famille ? Qui veut mourir de faim, de soif ?

Au fur et à mesure qu’il parlait, tout devenait progressivement clair dans l’esprit de Gallin.

-Je refuse de voir cela de nouveau. Je refuse que nos enfants vivent la même chose que nous. Je suis le Protecteur de ce clan, et je vais nous protéger de ce futur horrible !

Gallin se tourna vers le jeune garçon qui lui avait posé la question.

-Les discussions avec les prisonniers vont s’organiser de la manière suivante. Je veux que chaque génération du village central se trouve un représentant pour discuter avec eux. Ces délégués iront présenter les problèmes que sa génération rencontre. Ainsi, nous pourrons élaborer un plan de réparation des préjudices. Ensuite, nous n’aurons plus qu’à réaliser ce plan. »

 

Cela prit longtemps, mais les discussions parvinrent finalement à une conclusion. Si les premiers temps des rencontres furent dures pour les deux côtés, l’attitude franche et déterminée des deux prisonniers finirent par convaincre la plupart de leurs interlocuteurs. Le peuple, qui les considérait au départ comme des meurtriers, en vinrent à admettre qu’ils n’avaient pas de mauvaises intentions. Cependant, tout le monde s’accordait à dire qu’ils étaient étranges. Non seulement leur comportement sincère étonnait, mais aussi le fait que l’adolescent était aussi sage et réservé que son compagnon d’âge mûr ne cessait d’alimenter les conversations. Tout un chacun voyait bien qu’ils savaient des choses, qu’ils avaient vu des événements que personne n’avait vu avant.

Pour ce qui était du plan de réparation des préjudices, il fut rapidement admis que nul argent ne viendrait réellement réparer les dommages causés à la population. Personne ne savait ressusciter les morts. En revanche, les prisonniers se déclarèrent rapidement capables de les aider en ce qui concernait le problème de la famine qui viendrait immanquablement en hiver. Immédiatement, les pourparlers s’orientèrent vers les problèmes de nourriture dus à la conquête des envahisseurs. Le peuple fit clairement savoir qu’ils manquaient de terre fertile pour s’assurer de ne pas connaître un jour la pénurie. À tout cela, les prisonniers répondirent qu’ils pouvaient les aider, à l’incrédulité générale. On imaginait qu’ils allaient organiser un pont de ravitaillement depuis leur pays vers le clan de l’Extrême-Gauche, mais ils écartèrent cette possibilité trop visible. À la place, ils demandèrent un entretien en tête-à-tête avec Gallin.

 

Un mois plus tard, on annonça qu’une solution au problème de la nourriture avait été trouvé. Le peuple se rassembla sur la place centrale du village où les attendaient sur une estrade Gallin, ainsi que Balthazard et Loras que l’on appelait désormais les envoyés. Certains dans la population se montraient encore récalcitrants, mais les deux hommes avaient désormais acquis une certaine respectabilité aux yeux du clan de l’Extrême-Gauche. Le jeune Gallin leva le bras, et les conversations se turent.

« J’ai appris ce matin par Balthazard que la solution à nos problèmes était prête à fonctionner. Je vous ai donc fait venir pour qu’ils puissent nous montrer ce qu’ils ont à nous proposer.

Balthazard s’avança alors sur le devant de la scène et dit :

-Il se trouve que notre peuple possède des moyens que peu de monde peut imaginer. Nous avons donc fait parvenir à notre faction une demande afin qu’ils nous fassent parvenir ce dont nous avions besoin pour vous venir en aide.

Il tenait dans ses mains une fine tige brillante en acier d’un bon mètre de longueur qu’il éleva dans les airs pour que tout le monde puisse bien la voir.

-Cette canne d’acier peut modifier le temps qu’il fait en fonction de vos besoins. Plantez la dans la terre et dites haut et fort ce dont vous avez besoin. Dès que vous aurez reçu ce que vous vouliez, retirez la canne du sol et rangez la. 

C’était alors l’automne, le temps se rafraîchissait de plus en plus. Les dernières cultures avaient été récoltées depuis quelques semaines déjà. Balthazard descendit de l’estrade et, pour en faire la démonstration, planta la tige de métal dans le sol de la place centrale.

-Je veux un temps qui permette une dernière récolte de céréales sur les terres fertiles du clan de l’Extrême-Gauche. »

Il y eut comme un frémissement dans l’air, et un vent soudain venu du sud se mit alors à souffler. En quelques minutes, les nuages d’automne s’espacèrent pour laisser le soleil filtrer, et la température commença de suite à remonter de quelques degrés.

Sous le choc, la foule contemplait ce prodige, puis se mit comme un seul homme à acclamer Balthazard et Loras resté sur l’estrade. La joie, le soulagement de pouvoir éviter la famine, tout cela se mêlait dans les cris et les applaudissements du peuple. Loras fit alors signe à Gallin. Celui-ci attendit encore quelques secondes afin de donner le temps à ses gens de se réjouir, puis il donna l’ordre. Ses gardes se mirent à marteler leurs boucliers de leurs lances afin d’attirer l’attention. Rapidement, la clameur se tut. Loras prit alors la parole :

« Nous vous donnons bien sûr de bon cœur ce cadeau. Cependant, nous voudrions vous rappeler de l’utiliser dans de saines limites. Si vous en faites un usage trop fréquent, le climat finirait par se détraquer et vous attireriez fatalement l’attention du reste du pays sur vous.

En entendant cela, Gallin comprit les implications de ces paroles et ne put s’empêcher de réagir :

-Êtes-vous en train de nous dire que vous n’avez pas l’intention de continuer votre route et d’aider les autres clans de Sorsombre ?

-Non, effectivement, répondit Balthazard qui était remonté entre temps sur l’estrade.

-Pourquoi ? demanda quelqu’un dans la foule.

-Parce que votre roi a prononcé un serment Rünevald envers nous. Avant de venir vous voir, nous avons préparé notre départ en nous renseignant sur vos différents clans. Nous avons fini par déterminer que le seigneur Gallin était celui qui était le plus à même de nous écouter parmi tous les Protecteurs des clans.

-Comment vous êtes-vous procurés ces informations ? Demanda Gallin d’une voix très calme.

-Comme je l’ai dit, nous avons des moyens que peu de monde peut imaginer, répondit Balthazard en lui faisant face.

Gallin comprit alors le but de ces gens. Il comprit que lui et tout son clan étaient tombés dans un piège. Il tourna son regard vers la populace, son peuple. Il vit dans leurs regards du soulagement. Certains, qui avaient l’esprit affûté, les regardaient avec un mélange de colère et de résignation. Cependant, la grande majorité ne semblaient pas s’être rendu compte de ce que tout cela impliquait, et ils regardaient les envoyés avec gratitude. Même ceux qui avaient compris voyaient bien qu’il était trop tard pour faire quoi que ce soit.

-Si je comprends bien, vous nous demandez de garder votre aide secrète, se contenta-t-il de dire.

-Nous aurions aimé pouvoir aider tout votre royaume, intervint alors Loras. Mais nous savons que ce n’est pas possible. Si nous étions allés voir un autre clan, nous aurions été tués.

Gallin voyait dans leurs yeux qu’ils étaient désolés de ce qu’ils avaient fait, de ce qu’ils imposaient à son clan entier. Le jeune homme serra les dents, et répondit :

-Je comprends. Acceptez notre gratitude pour ce que vous avez fait pour nous. »

Ces mots lui brûlaient la langue. Mais il les prononça tout de même. Avait-il le choix désormais que son clan leur était acquis ?

 

Le poing vola et alla s’écraser sur la joue de Balthazard. Celui-ci fut projeté quelques pas en arrière, et s’écrasa sur le plancher de la demeure de Gallin.

« Vous nous avez piégés !

-Nous sommes désolés, répondit Balthazard qui se massait la joue.

-Vous n’avez pas hésité, alors ne venez pas me parler d’être désolé !

-Nous avons vu la situation de votre royaume. Nous avions la certitude que si nous ne faisions rien, nous nous retrouverions un jour encerclés par des ennemis.

-Alors vous avez décidé de nous infiltrer. Vous avez décidé de retourner une partie de la population du royaume à votre avantage. Et vous avez réussi. Vous venez de diviser Sorsombre. Vous nous avez séparés du reste du royaume. Comment expliquer à notre roi que nous avons reçu votre aide, et pas le reste des clans ?

Gallin s’était fait rouler. Il s’était laissé convaincre par l’attitude des envoyés, et il n’avait pas pensé qu’ils pouvaient ne pas venir en aide aux autres clans.

-Si jamais notre roi ou les autres clans découvrent que vous nous avez aidés, nous serons écrasés.

Loras, qui se tenait en retrait, s’avança.

-Nous avons fait cela en connaissance de cause. Malgré tout, nous étions aussi sincères. Nous voulions vous aider et réparer un peu de ce que notre peuple vous a fait subir.

Gallin rit jaune.

-Et vous, que nous faites-vous subir à votre avis ?

Le silence s’abattit sur eux tous. Gallin cependant reprit rapidement la parole :

-Partez. Je ne peux plus vous tuer ou vous envoyer enchaînés au roi, mais vous allez disparaître de ma vue.

Balthazard et Loras le regardèrent avec pitié et culpabilité.

-Nous vous avions promis de vous expliquer pourquoi nous avons fait tout ça. Nous voulons tenir parole.

-Comment croirai-je des fourbes qui m’ont déjà manipulé par leurs paroles et leurs actes ? Non, rien de ce que vous pourriez me dire ne pourra effacer ce que vous nous avez fait. Partez ! Et ne revenez jamais !

Les "envoyés" semblèrent se ratatiner sur place, puis sortirent sans un mot dans la nuit noire. Au moment où la porte claquait derrière eux cependant, Gallin avait eu une certitude. Maintenant qu’ils tenaient le clan de l’Extrême-Gauche, il aurait beau gesticuler, jamais ils ne lâcheraient son peuple. Ils reviendraient, oh oui. Et le pire, c’est qu’ils seraient accueillis à bras ouverts.

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Zoju
Posté le 28/05/2020
Salut ! Chapitre très intrigant et que j'ai pris plaisir à lire. Je trouve ton univers toujours aussi riche et assez complexe. Si j'ai bien compris, Sorsombre, c'est le royaume à côté de Valoria (endroit où l'action se passe dans les précédents chapitres. Gellin est de Sorsombre et les envoyés sont de Valoria. Je me perds un peu dans la géographie, même si ton chapitre est très claire. J'ai beaucoup aimé l'idée de la canne. Si j'avais une petite remarque, ce serait que je suis un peu perdue avec tous ces peuples et ces nouveaux personnages. Je pense que cela ira mieux au fur et à mesure des chapitres, mais je pense que cela aiderait d'avoir le nom des différents personnages et les clans et maison auquel ils appartiennent. Un peu comme un annexe. En tout cas, on voit que tu maîtrise bien ton histoire. En tout cas, j'ai hâte de lire la suite. Courage ! :-)
Sabi
Posté le 28/05/2020
C'est sûr qu'il faudrait une annexe. Maintenant que j'y pense, c'est parfaitement possible de la mettre sur Plume d'Argent. Je vais m'y atteler.
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