Soupçons

Par Maud14

« Comment vas-tu? »

La voix mielleusement grave d'homme d'affaire d'Eliott la paralysa. Hyacinthe se composa un visage tant bien que mal. 

« Eliott! Bien et toi? Alors ce rendez-vous avec le ministre? »

Elle n'allait pas y aller par quatre chemins, et ne souhaitait surtout pas s'éterniser à lui parler. Autant poser la question de but en blanc avant de s'en aller. 

« Un enfer. Le bougre campait sur ses positions. Mais il a fini par capituler... Une mallette comme celle-ci, ça peut dépanner quand il s'agit d'affaires... », dit-il d'un ton désinvolte en coulant un regard vers l'objet qu'il tenait à la main. Intérieurement offusquée, Hyacinthe serra les dents. Des relents de France-Afrique lui parvinrent amèrement à l'esprit. 

« J'imagine »

« Tu fais quelque chose ce soir? »

Voilà qu'il lui tendait le piège. La jeune femme réfléchit à toute vitesse. Avant qu'elle n'ait le temps de répondre une main se posa sur son épaule. Le visage indifférent d'Alexandre lui apparut, bien des centimètres au dessus d'elle. 

Les yeux d'Eliott s'arrondirent.

« Bonsoir », lâcha le géant.

« Bonsoir », répéta l'homme d'affaires. Ses prunelles à la couleur des feuillages se voilèrent subrepticement et son front se plissa légèrement. Il regarda alors curieusement Hyacinthe.

« Vous êtes ensemble? », demanda-t-il, le ton soudainement posé.

« Non, répondit un peu trop précipitamment la jeune femme. Enfin, c'est un ami, on est venu se reposer à plusieurs! »

Hyacinthe frissonna. Il devait se demander pourquoi elle n'en avait touché mot la dernière fois. 

« Je vois. Et vous, vous faites quoi dans la vie? », s'adressa-t-il à Alexandre, dont la main n'avait pas quitté l'épaule de Hyacinthe. 

« Je suis pêcheur »

« Oh?. Eliott arqua un sourcil. Intéressant » 

Il se mit à l'inspecter de la tête au pied, ouvertement. 

« Et comment une commerciale en prothèse médicales connait un pêcheur? ». Son ton n'avait plus rien de mielleux. Il empruntait plutôt des notes sèchement acerbes. Elle devait se rappeler ce qu'elle lui avait dit, les informations qu'elle avait choisi de lui transmettre. Les mensonges éhontés qu'elle avait proféré. 

« On est tous les deux du Sud de la France », répondit-t-elle comme-ci ceci expliquait cela.

« C'est drôle, vous n'avez pas d'accent ». Mais cela ne semblait pas le faire rire. L'air sérieux voire tendu de son visage, remua le ventre de Hyacinthe. Se doutait-il de quelque chose? 

« Eh non on vient tous les deux d'ailleurs... »

« C'est un interrogatoire? », la voix ferme et rauque d'Alexandre éclata près d'elle. Elle ne lui connaissait pas cette impétuosité.

« Non. De la simple curiosité. Vous avez une amie bien curieuse vous-même, répliqua Eliott en sondant froidement la jeune femme. Sur ce, je dois y aller, bonne soirée ». 

Il leur adressa un dernier regard aride et les dépassa. Ce n'est que lorsqu'il disparut à l'étage qu'Alexandre retira sa main. 

« C'était quoi ça? », s'inquiéta Ali en les rejoignant. Il était resté dans un coin en s'apercevant que ses amis s'étaient arrêtés. Ornella avait disparu. 

Les joues en feu, Hyacinthe sentit son coeur se mettre à accélérer au rythme de sa prise de conscience. Il les avait cramé. Il savait qu'elle mentait, il savait qu'elle était journaliste. Quelqu'un l'avait-il mit au courant? Soudain, elle ne se sentit plus en sécurité.

« Ali... Ali je crois qu'on est grillé »

« Comment ça? »

« Le type, Eliott. Je crois qu'il sait. Je crois qu'il sait que je suis journaliste ». 

« Ah c'était lui?! Qu'est-ce qui te fait dire ça? »

« Je le sens. Les questions qu'il nous a posé, son regard... »

« Il sait », la coupa Alexandre. 

Ali se prit le visage entre les mains et frotta vivement ses joues. 

« Il avait rendez-vous avec un ministre aujourd'hui. C'est lui qui a dû lui dire que des journalistes rôdaient dans le coin, il a sans doute été prévenu par les flics qui ont tenté de nous intimider ».

« Tu te fais des films, là, tu vas trop loin »

« Ali! On déconne là! On a pris les choses beaucoup trop à la légère. Deux fois on s'est prit les flics au cul! Les types qui nous attendaient dans la nuit, ils savent très bien où on loge. Alors certes on sort plus, mais ça n'empêche pas qu'on est en danger. On va pas se cacher ad vitam eternam ici. Et oui, vue l'importance du projet, ils ont du prévenir les autorités locales ...»

La voix de Hyacinthe avait pris des inflexions aigües, signe que l'anxiété s'était emparée d'elle. Son attitude alarmée parut alerter Ali qui passa cette fois les mains dans ses cheveux. 

« Bon. Tu as peut-être raison »

« Il a dit que j'étais « curieuse » », acheva Hyacinthe, le souffle court, jetant des coups d'oeil craintifs autour d'elle. 

« Bon... », répéta-t-il.

« Et nous on se baigne tranquille comme si on était au dessus de tout »

« Bon. On va leur envoyer les documents et une partie de l'enregistrement. Si jamais ils tentent quoi que ce soit, ce sera notre protection. S'ils nous font chier, on les menace d'envoyer ça à la presse ». 

« Mais c'est ce qu'on va faire »

« On va jouer la montre. Je pense toujours qu'ils vont vouloir nous rencontrer avec ce qu'on a »

« J'espère que j'ai pas tout fait foirer »

« Non. Tu as tenté un coup de poker, et grâce à toi on va les avoir. Je te jure Hyacinthe, on va les avoir. Faut juste qu'on redouble de vigilance. Ok, bon je monte envoyer ça. On se retrouve pour manger? »

Hyacinthe acquiesça, engloutie d'appréhension. Tout à coup, elle se sentait toute petite, insignifiante, frêle et fragile. Une cible mouvante. Elle avait joué avec le feu et elle s'était surement brûlée. S'était pensée invincible. Mais on ne jouait pas dans la cour de récréation avec ce genre de sujet. Elle le savait. Elle en avait entendu parlé. Des disparitions, des kidnappings, une omerta glaçante. Des pots de vin, de l'intimidation, du chantage, des menaces... 

La large paume tiède d'Alexandre se posa sur le haut de son crâne. 

« T'inquiètes pas », lui dit-il tout bas. 

« Je pense qu'au contraire, il faut commencer à s'inquiéter un peu », souffla-t-elle les mains agitées. Elle s'en voulait de ne pas avoir réagit plus que ça après cette nuit où les flics les avaient coincés. Comment avait-elle pu se sentir épargnée? D'une pression, Hercule tourna doucement la tête de Hyacinthe pour qu'elle lui fasse face. Ses iris céruléennes et sereines lui dirent de se calmer. Et elle se calma. 

« On va faire en sorte que ça se passe bien. Tu n'as rien à craindre, crois-moi ».

Ses paroles emplies de sécurité et de sang froid lui firent du bien. Comme depuis le jour où elle l'avait rencontré, elle se fiait à lui, d'une façon étrange qu'elle ne pouvait expliquer. Il la raccompagna à sa chambre avant de la laisser seule le temps de prendre une douche. 

Pour éviter tout soupçon et rencontre malotrue, ils décidèrent de se rejoindre dans la chambre de Hyacinthe pour dîner. Ils firent monter des assiettes d'ugali, sorte de polenta à base de farine de maïs ou de manioc, accompagné de riz épicé et de petits poissons du marché, typique de la gastronomie du coin. Une douce odeur d'épices embauma la pièce. 

« C'est envoyé », annonça Ali la bouche pleine d'ugali. 

« Plus qu'à attendre la bombe », lâcha piteusement Hyacinthe. 

« Je peux te dire que Koinet va nous servir la prochaine fois. J'ai appelé Ahmed, il nous rejoint demain. Il confirme vos impressions. Les flics, la mairie, le gouvernement qui est a fond sur le dossier en ce moment ont très probablement entendu parler de nous. Donc le type d'Alamar a sûrement été mis au parfum aujourd'hui. Il dit qu'on est les premiers à se saisir de l'affaire, et que comme il y a beaucoup en jeu, on devrait traîner avec Koinet beaucoup plus souvent ». 

« Il a pas tord », rétorqua Hyacinthe. 

Ils finirent leur assiette en silence. Le voilage écru de la fenêtre de la jeune femme se balançait mollement dans la brise de début de soirée. Le ciel s'était chargé d'imposants nuages gris. On sentait que l'atmosphère se chargeait d'une lourdeur nouvelle. 

« Il a dû cafter à sa hiérarchie à l'heure qu'il est », s'exclama Hyacinthe, brisant le mutisme ambiant où chacun réfléchissait de son côté. Alexandre à la fenêtre, Ali en tailleur sur le lit, elle le dos collé au mur près de la salle de bain. 

« Probablement, acquiesça Ali. Peut-être que comme ça ils vont être réactifs! »

Au loin, très loin, un léger grondement se fit entendre. Les quelques boucles sur le front d'Alexandre s'agitèrent. Le vent se levait. De gros cumulonimbus gonflés de pluie se formaient sous leurs yeux.

« Au fait, Alex, Ornella m'a dit de te dire que si tu voulais la contacter, elle était chambre 15 », informa Ali.

C'était la première fois que Hyacinthe l'entendait l'appeler par son prénom. Même si c'était par sa forme diminutive. Elle le félicita silencieusement. 

« Ah », lâcha Alexandre, le regard dans le vague de l'océan.

« Tu t'en fiche? »

« Non... »

« Cache ta joie! La nana te pend au nez, tu le sais ça? »

Un coup de tonnerre éclata plus proche. Les voilages de la fenêtre s'excitèrent. 

« Je... ne suis pas intéressé »

Ali lança un coup d'oeil perplexe à Hyacinthe.

« Eh bah... on joue les difficiles ». 

« Elle est très gentille, mais je crois qu'elle attend autre chose de moi, quelque chose que je ne peux pas lui donner ».

« Au moins c'est clair, plaisanta Ali en tapant sur sa cuisse avant de se lever. Bon vous me stressez, je reviens je vais checker si par miracle on a eu une réponse ». 

Une bourrasque claqua la porte derrière lui et les premières gouttes de pluie se mirent à tomber. Cette fois, la foudre brisa le ciel juste au dessus d'eux. L'air plus frais, s'engouffrait dans la pièce, faisant voleter les feuilles sur le bureau, caressant leur peau chaudes, jouant avec leurs cheveux. Hyacinthe rejoignit Alexandre sur le petit balcon. Un éclair déchira les nuages boursouflés, inondant la nuit tombante d'une lumière vive et striée. Hyacinthe frissonna d'extase. Elle adorait les orages. Le fracas du tonnerre fit trembler la voute céleste et la jeune femme ferma les yeux pour accueillir la fine pluie sur son visage. Elle avait l'impression que cela faisait des semaines qu'il n'avait pas plu. 

Puis, elle ne reçut plus rien. Pourtant, le bruit familier des gouttes sur la fenêtre et sur le sol lui indiquait qu'il pleuvait toujours. Ses yeux s'ouvrirent alors et découvrirent une sorte de sphère composée de centaine de gouttelettes, suspendue dans l'air au dessus de sa tête qui faisait barrière avec elle. Les perles limpides se mirent à danser, à tourbillonner. 

« Qu'est-ce... », murmura-t-elle, profondément intriguée. 

La main d'Alexandre saisit subitement son poignet et la tira vers lui. Une demie seconde plus tard, toute l'eau agrégée dans cette sorte de bulle s'écoula abondamment à la place où elle s'était trouvée juste avant. La tâche orangée dans l'oeil océan du grand brun semblait plus vive lorsqu'elle se tourna vers lui. Il la dévisageait, stoïque et attentif. 

« Les gars! On a une réponse! », s'écria Ali en déboulant derrière eux dans la chambre. 

Alexandre s'était déjà détourné d'elle et avait rejoint Ali qui brandissait fièrement son ordinateur portable. Confuse, Hyacinthe mit quelques secondes à redescendre et se mit à l'abri. Quel étrange phénomène s'était déroulé sous leurs yeux. Comme si la pluie avait refusé momentanément de tomber sur elle. Comme si elle l'avait évité. Le regard illuminé happa son attention et elle les rejoignit, le corps et l'esprit enveloppés d'une curieuse brume. 

 

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joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Olala ils se sont fait grillé comme il faut ! Ca sent les gros gros problème punaise ! Et à cause de sa nature de titan, je suis sûre que Alexandre va se faire cramer aussi ! Trop impatiente que tu postes la suite
Maud14
Posté le 06/05/2021
Eh oui, on va dire qu'ils se sont mis dans de beaux draps... !
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