Songe capricorne

Par Pouiny
Notes de l’auteur : Cette histoire a été inspirée par le morceau "Songe capricorne", composé par Roland Dyens. C'est en écoutant ce rêve qu'est apparu mon dahu. Peut-être qu'il vous viendra plus facilement avec la musique ?

https://youtu.be/7W2_d2pLxrE

Une étoile passa, un sabot claqua au sol. La nuit s’étalait sur la montagne, silencieuse, solitaire. Le calme emplissait les arbres d’un bruissement doux et familier. Le bruit d’un trot tranquille résonnait dans les pierres, offrant à la lune la petite musique rythmique et douce du dahu des montagnes. Éclairé par la lune, il escaladait comme à son habitude les hauteurs, grimpant encore et toujours sous la lune, discret comme une ombre. Ses longs poils sombres s’agitaient à peine dans sa foulée, caressés par le vent. C’était une nuit comme toutes les autres.

 

Puis, un sabot claqua différemment. Claquant dans un cours d’eau sans même y prêter attention, des gouttes d’eau glissèrent des sabots jusqu’au sol, arrachées de leur lit. Le dahu continuait son chemin, au même rythme, inlassablement. Protégé par l’obscurité des hauts monts, la nuit était son moment d’activité, de tranquillité. Il n’y avait plus à craindre les prédateurs ; les rares yeux qu’il croisait étaient ceux des hiboux et des chouettes dont il ne craignait rien. Le dahu était une grande créature.

 

Soudainement, le bruissement des feuilles se fit plus fort alors que les longues cornes sombres et ondulées s’emmêlaient sur des branches basses. Il ne ralentit pas ; d’un mouvement de tête bref et sec, il se débarrassa de ce qui bloquait comme un grain de sable. Quittant les arbres, il se trouvait désormais à nu, entouré simplement de thym et de bruyères.

 

Alors seulement le rythme s’accéléra. S’intensifiant comme un battement de cœur à travers les montagnes, les pas du dahu s’enflammèrent. Ses grands yeux jaunes se fermèrent, comme pour profiter d’un rêve perdu. Et le bruit des sabots alors sembla cassé, incertain, alors que l’animal prenait de la vitesse filant comme les étoiles, et se penchait vers une descente appréhendée. Tout ce qui était tranquille avait alors disparu en un instant ; dans les oreilles ne résonnaient que l’air et le bruit des sabots rugissant sur la terre. Le moindre muscle dans le corps du dahu jusqu’au bout de ses poils était tendu, tendant vers un rêve, mais aussi vers une chute.

 

Car ce fut inévitable. Le rythme de plus en plus incertain devint chaotique, avant de se stopper net en un lourd silence. Les pattes avant qui supportaient le poids de la bête fléchirent et en un cri de panique, le dahu roula douloureusement dans la poussière. Dégringolant sans aucune retenue, tout semblait s’écarter à son passage. Dévalant le flanc de la montagne, il fallut longtemps avant que le pauvre animal arrête de chuter, n’ayant personne pour le retenir. Une fois immobile, accusant le choc, il resta immobile pendant ce qu’il semblait être, dans ce silence figé, une éternité. Puis un grillon stridula ; la vie dans la montagne avait repris avant même que le dahu n’ait rouvert ses grands yeux jaunes. Allongé à terre, la première chose qu’il vit fut la lune, seule témoin de son échec. Et alors qu’il se remettait péniblement sur ses quatre pattes, un bruit de sabot semblait peser lourd dans sa poitrine.

 

Une fois debout sur une terre plate, il était plus évident de comprendre le problème. Car s’il n’était pas facile de le constater sur son terrain de jeu, quand le dahu n’était plus sur les hauteurs, son handicap se voyait comme une pleine lune ; le dahu, aussi beau soit-il et gracieux sur les pierres, n’était pas symétrique. Habitué à grimper depuis des générations, ses deux pattes avant étaient bien plus courtes que ses pattes arrières, causant ainsi un fâcheux déséquilibre irréparable.

 

« Pourquoi ne suis-je donc pas comme les autres », pensait-il alors les bruits sourds de ses sabots résonnaient lentement. Reposant ses sabots sur ses pierres maternelles, le rythme redevenait alors celui qu’il devait toujours être régulier et sûr. Il ne pouvait nier l’avantage indéniable de ses pattes avant sur son habitat naturel ; il était même heureux et fier d’être le meilleur grimpeur de la montagne. Pourtant, la nuit, il ne pouvait trouver le sommeil, incapable de vivre. Ses pattes trop courtes lui pesaient comme un fardeau. Lassé des montagnes, du bruissement des feuilles dans le vent et de l’odeur de la bruyère, il rêvait les yeux grands ouverts de paysages plats. D’immenses étendues d’eau infinies, des odeurs différentes, un sol plus fin, plus sourd, plus amusant.

 

Alors, à la poursuite de ses rêves, il galopait. Prenant de l’élan, il s’entraînait durement à descendre du mieux qu’il pouvait. Mais chaque nuit, le rêve prenait fin ; ses pattes n’avaient pas la force de supporter le poids de son corps. « Ne sois pas ridicule », semblait lui répondre ainsi la terre. « Tu es né ici, tu as vécu, tu vis et tu vivras ici, comment pourrais-tu vivre ailleurs ? Pourquoi partirais-tu ? ». Et la nuit alors enveloppait l’animal de désespoir. Car lui-même ne savait pas pourquoi de tels rêves le hantaient, comme des fantômes accrochés à ses longues et hautes cornes, impossibles à décrocher.

 

Combien de nuits essaya-t-il ainsi ? Combien de fois il tomba ? Nul ne pourrait le savoir. Le dahu était un animal discret. Peu de gens, de jour comme de nuit, ne le remarquaient, à tel point que beaucoup le considéraient comme une chimère. Solitaire, il n’avait jamais parlé à qui que ce soit, ni de ce qui le hantait, ni de son but fou. Se contentant d’essayer, encore et encore, à chaque tombée de lune, restant invisible, se cachant ainsi de ses échecs. Et à la fin de chaque nuit, il reprenait son ascension, comme si jamais aucun écho de chute n'avait frappé les rocs.

 

Même s’il rêvait de plaine, tout son être aimait la montagne. Sentir la force de ses pattes arrières le décrocher du sol un court instant pour grimper de plus en plus haut sous le soleil le rendait heureux, bien que mélancolique. Ainsi, il vivait en surplace ; grimpant le jour, tombant la nuit.

 

Un soir, lors d’un de ses innombrables essais, il tomba encore lourdement dans la poussière rocheuse. Mais cette fois-ci, il n’eut pas le loisir de reprendre son souffle, qu’un croassement déchirant la tranquillité de la nuit lui hurla dans les oreilles :

« Mais que fais-tu donc, pauvre fou ! Tu ne sais donc plus marcher ? »

C’était un corbeau, sombre comme les nuages d’orages, qui s’était approché du spectacle. Le dahu, péniblement, essaya de se relever et reprendre contenance, mais cette chute là ne l’avait pas laissé indemne. Une de ses pattes avant, écorchée, saignait douloureusement, coulant jusqu’au sol, s’enfonçant dans la terre. La douleur prit le caprin par surprise, tombant à nouveau à genoux, faisant rire l’oiseau de plus belle.

« Le dahu de ces bois perd les pédales ! Serait-ce peut-être ta vision qui te fait défaut ? Allez, dis-moi tout : n’avais-tu pas vu le relief pour tomber ainsi ? Ou cru que l’arbre était un prédateur pour fuir aussi vite ?

– Ni l’un ni l’autre répondit le dahu en se redressant à grand-peine. J’essayai simplement de descendre. »

Le corbeau ria si bruyamment qu’il ne pût pas répondre immédiatement.

« Une bête comme toi, descendre ! On aura donc tout vu ! Mais pourquoi faire ! Est-ce que tu as seulement idée de ce qu’il y a, en bas ?

– C’est justement pour ça que je cherche à descendre, répondit le dahu en redressant, se sentant encore plus lourd qu’à l’ordinaire.

– Mais mon pauvre ami, il n’y a rien pour toi, en bas ! Regarde donc tes pauvres pattes frêles et disgracieuses ! Même si tu arrivais à atteindre la plaine, tout le monde te priait de remonter ! Il faut respecter les territoires de chacun, enfin, si l’on commence à mélanger les erreurs de la nature avec le reste des animaux, la vie n’aura bientôt plus aucun sens !

– Pourquoi me dis-tu ça, répondit le dahu qui reprit rapidement sa marche vers les hauteurs. Toi, tu peux bien aller où tu veux, en quoi me voir dans les plaines te serait dérangeant ?

– Allons donc, mon ami, croassa le corbeau moqueur, t’ai-je donc blessé ? Ça ne me dérange pas du tout, voyons ! Maintenant que je sais ce que tu fais les nuits, je pourrais admirer tes chutes, encore et encore ! Soyons sérieux, avec un corps pareil, jamais tu ne pourras réussir à te décrocher de tes rochers. Mais quel spectacle ! Un dahu qui veut être sur une terre plate… On aura donc tout vu…

– Tu pourrais bien arrêter de me suivre ? demanda le dahu en accélérant la marche.

– Hé, pourquoi ? Je ne veux pas rater ton nouvel essai ! Et moi, j’ai des ailes, fit le corbeau en faisant quelques figures dans les airs. Je peux bien aller où je veux. Ah, évidemment, si toi, tu avais eu la chance d’avoir des ailes, ce serait différent, bien sûr ! Mais ce n’est pas le genre de choses qui poussent sur les animaux de ton espèce… »

Le dahu, accélérant encore sur les hauteurs, ne répondit plus, laissant le corbeau roucouler au-dessus de sa tête, essayant de fermer ses tympans. Si ses grands yeux jaunes avaient pu lancer des éclairs, l’oiseau de malheur aurait sûrement été déjà cuit.

« Il va falloir te rendre à l’évidence, mon ami, continua le corbeau. Résigne-toi, tu en souffriras moins ! Les hauteurs ne sont pas si mal pour toi, non ? »

Une sorte de course s’instaura alors, entre le pauvre dahu grimpant le plus rapidement possible avec sa patte blessée, et l’oiseau jacassant au-dessus de sa tête, n’ayant aucune difficulté à le suivre dans les airs malgré la complexité du chemin.

 

Cette nuit là, le dahu atteignit sans se rendre compte des hauteurs encore inexplorées. De la neige pouvait s’apercevoir, ici et là, entre les arbres, sur les rochers. Sa respiration devenait visible, condensée. Mais le dahu n’était pas un animal qui craignait le froid. Ses longs poils sombres le protégeaient de l’air gelé de la nuit. Ce n’était pas le cas du corbeau, qui perdait peu à peu de sa verve dans son débit de parole incessant. Frissonnant sous ses faibles plumes, il tremblait tellement que son vol en était déstabilisé. Le soleil allait se lever quand l’oiseau finit par abandonner sa fierté et s’éloigner du dahu :

« Bon, mon ami, ce fut un plaisir de t’assister, mais je ne tiens pas à finir congelé ! À la revoyure, si tu essaies encore de redescendre vers les plaines ! »

Et sans attendre une quelconque réponse, l’oiseau prit de l’élan et piqua vers les plaines. Les premiers rayons du soleil commençaient à éclairer doucement la montagne, alors que la vie reprenait son cours. Des petits oiseaux commençaient à gazouiller. Le silence calme de la nuit laissait place aux animaux du jour, animant d’une énergie mystérieuse tout le paysage. Le dahu regarda avec un soupir le paysage qui lui faisait face. Posté sur le versant de la montagne, il n’était pas tout en haut, mais il pouvait quand même apercevoir en contrebas, si loin, l’endroit où il était quelques heures plus tôt. Une grande lassitude le prit alors ; il s’écrasa de tout son poids sur ses pattes, s’endormant sous la chaleur réparatrice du soleil se reflétant dans la neige.

 

Quelques animaux le crurent décédé, ce jour-là. Allongés sur ses pattes, son sang colorant la neige, les yeux fermés, ne réagissant plus, certains prédateurs l’entourèrent, pensant à la viande qu’un animal aussi musclé pourrait leur offrir. Mais les loups n’osèrent pas passer le cap. Un dahu n’est pas un animal qu’on attaque impunément ; à la moindre erreur, plus d’un peut finir embroché d’un coup de corne mal placé. Ainsi, il resta là, immobile, en sécurité et pourtant si affolé et déboussolé de sa dernière nuit.

 

Lorsque la nuit tomba, il hésita à se relever. Il aurait peut-être voulu ne plus jamais avoir à bouger. Pourtant, une force sembla le pousser en avant. Et comme chaque nuit, il marcha vers la vallée, sans trop savoir pourquoi. Les yeux fermés, chaque pas lui semblait douloureux, comme s’il était attiré par le centre de la Terre. Le vent soufflait dans son dos, rebroussant ses poils. Alors, il passa au trot, mais déjà ses pattes avant faiblissaient. Il ouvrit brusquement les yeux quand il perdit brutalement l’équilibre, sa patte blessée s’enfonçant dans un trou inattendu. Il tomba à terre, mais eu à peine le temps de réaliser ce qui lui était arrivé qu’un minuscule animal en colère cria après lui :

« Mon terrier ! Ma maison ! Gros balourd, tu ne peux donc pas regarder où tu vas ? Sais-tu le temps qu’il m’a fallu pour creuser cet endroit ? Je vais devoir tout recommencer, maintenant ! »

C’était un tout petit lapin sautillant, d’un blanc immaculé, qui s’approchait de la tête du dahu enfoncée dans le sol en tapant fermement de ses pattes arrières en signe de colère. L’animal avait beau à peine dépasser la taille de ses sabots, il n’avait aucunement peur de s’énerver contre le gêneur. Le dahu, confus, se redressa aussi vite qu’il pouvait :

« Je suis profondément désolé… Qui es-tu ?

– Toi, qui es-tu, plutôt ! Je ne t’ai jamais vu ici !

– Je suis un dahu, répondit le dahu. Je cherche à descendre dans la vallée. Et toi, qui es-tu ? »

Face au calme de son interlocuteur, le petit lapin sembla perdre de sa colère.

« Je suis un lapin des neiges, lui répondit le lapin blanc, après quelques minutes de silence. Tu es bien loin de la plaine, si c’est là où tu veux te rendre. Qu’est-ce que tu fais ici ?

– J’ai fui un corbeau qui me hantait, soupira lourdement le dahu…

– Ah, ne m’en parle pas ! Les corbeaux sont vraiment des sales bêtes. Parfois, il y en a qui s’amusent à me picorer ! Ils ont besoin de mes poils pour leur nid, paraît-il. Mon œil ! Ils aiment surtout embêter le monde ! »

Restant silencieux, le cœur du caprin néanmoins rata un bond dans sa voiture. Car voyant désormais distinctement comment se déplaçait son interlocuteur, un détail ne pouvait pas lui échapper. Lui qui pensait être le seul de sa montagne à posséder des pattes asymétriques, venait de découvrir le lapin et ses pattes arrière si longues qu’il ne pouvait se déplacer qu’en sautant. Ne pouvant se retenir, le dahu lui implora :

« S’il te plaît, lapin, apprends-moi comment tu marches !

– Pardon ? »

Le petit animal sembla surpris. Suppliant, le dahu continua :

« Regarde mes pattes ! Celles de devant sont plus courtes que celles de derrière. À cause de cela, je suis incapable de descendre de la montagne… Mais toi aussi, tes pattes arrière sont plus grandes ! Et tu peux bien te déplacer partout, non ? S’il te plaît… Apprends-moi à marcher ! »

Étonné, le petit lapin sautilla tout autour du grand dahu, inspectant son corps. Lui qui était au départ si vindicatif, venait d’être pris de court. Mais après quelques minutes de réflexion, il répondit :

« C’est d’accord. Je vais t’apprendre à sauter comme un lapin ! Mais en échange, je veux que tu me protèges des prédateurs. Aucun hibou ne t’a jamais embêté, je me trompe ? »

Au comble de la joie, le dahu cabra, sautillant sur place. Persuadé de pouvoir enfin résoudre son problème et réaliser ses rêves, il se voyait déjà courir sur d’immenses étendues plates, oubliant enfin son déséquilibre et ses problèmes. Le lapin, lui, sans doute flatté de causer tant d’effet , décida de prendre de l’importance.

« Bien ! Alors à partir de demain, je t’entraînerai toutes les nuits à sautiller. En échange, tu feras fuir tous les prédateurs qui essaieront de m’attaquer ! Et pas de faux bonds, hein ? »

Ce fut ainsi que le marché fut conclu entre le dahu et le lapin des neiges.

 

Dès la nuit suivante commença alors l’entraînement ; s’en suivirent des dizaines de chutes de dahu qui pourtant ne perdait pas espoir.

« Non, non et non ! Tu ne joins pas assez tes pattes! Si tu écartes trop, comment tu veux trouver ton équilibre ? »

Le petit lapin des neiges était un professeur sévère et exigeant. Il prenait son rôle très à cœur et n’avait aucun scrupule à parler durement à un animal qui faisait vingt fois sa taille. Pourtant, malgré son investissement, son élève ne faisait que tomber, encore et encore, inlassablement.

« Tu n’es pas assez synchronisé sur tes pattes… Imagine plutôt que tu as qu’une seule et unique patte à l’arrière ! Si tu arrives à ça, tu verras que bientôt tu pourras aller boire la mer sans aucun problème !

– Tu as déjà vu la mer, toi ? demanda le dahu.

– Moi ? Ah non, sûrement pas… À découvert, comme ça, je me ferai attaquer au bout de quelques minutes !

– Mais pourquoi ? Tu ne pourrais pas creuser des trous dans le sable ?

– Regarde-moi mieux, dahu, répondit calmement le petit lapin. Je suis blanc comme les neiges. Ça veut dire que quand je suis entouré de neige, je passe inaperçu. Je suis fait pour survivre entouré de neige ! Mais sur la plage, il ne neige pas… Et je ne suis ni un lapin bleu ni un lapin jaune ! Non, non, je suis bien mieux ici.

– Mais tu n’es pas curieux ? insista le caprin. Tu ne voudrais pas savoir à quoi ressemble un paysage sans neige ?

– Peut-être, si cette curiosité ne me coûtait pas la vie. Tu as de la chance, toi ! Tu es grand. Tu as de grandes cornes. Tu ne risques pas de te faire attaquer à tout bout de champ. Tu peux avoir ce loisir-là, « être curieux ». Mais moi, je ne peux avoir ce privilège, tu comprends ?

– Mais si tu me suivais… Je t’offrirais ma taille, moi. »

Le lapin, surpris, resta silencieux.

« Tu ferais quoi ? Finit-il par redemander.

– Et bien… Réfléchit le dahu, si je pouvais descendre de cette montagne… Tu pourrais descendre avec moi. Monter sur mon dos, ou même sur ma tête, entre mes cornes ! Comme ça, tu serais certain d’être tranquille. »

Un silence contemplatif s’installa entre les deux animaux. Quelques flocons de neige commencèrent à tomber doucement, étouffant davantage les sons de la montagne, confirmant le secret de leurs échanges.

« Tu n’es vraiment pas comme les autres, toi, fini par répondre le lapin. Allez ! On reprend! Si tu veux descendre de cette montagne, il va falloir faire mieux que ça ! »

Le dahu essaya, encore et encore. Mais au lever du jour, il était difficile de dire s’il avait vraiment progressé. Épuisé, le petit lapin blanc ne faisait parfois même plus attention à ce que faisait son apprenti, mangeant les herbes folles qu’il réussissait à trouver.

« On va laisser tomber pour cette nuit, fit-il par déclarer. Repose-toi, et on reprend à la fin de la journée ! Ça viendra peut-être après... »

Déçu, le dahu s’arrêta néanmoins. Jamais une journée ensoleillée ne lui parut aussi longue. Même s’il vivait secrètement la nuit, le dahu était un animal diurne, qui aimait la chaleur des jours et le son des oiseaux dans les arbres. Mais ce jour-là, ne profitant même pas de ce jour à l’exploration des terres inconnues, il ne fit que tourner en rond, regardant le ciel espérant qu’il devienne sombre le plus vite possible.

 

Dès le crépuscule, le dahu recommença son entraînement. Mais il fut tout aussi décevant que la première nuit.

« Mais ce n’est pas possible, pestait le lapin en tapant au sol, pourquoi tu n’y arrives pas ! C’est pourtant pas compliqué !

– Je vais y arriver, j’ai déjà fait quelques progrès dans mes mouvements, je le sens ! »

Les chutes répétées n’arrivaient pas à entacher l’enthousiasme et l’espoir du dahu. Embêté, le lapin n’osa pas le contredire et le regarda toute la nuit durant s’entraîner à tomber. Alors que la lune était haut dans le ciel, il finit par dire, presque gêné.

« Tu permets que je monte sur ton dos ? »

D’un léger mouvement de corne, le dahu acquiesça et se pencha. Le lapin, agile, sauta en hauteur sans difficulté et s’installa sur ses deux pattes arrière sur la tête de l’animal, comme pour surveiller les environs.

« C’est donc ça, la vue que tu as d’ici… C’est pas mal !

– Qu’en penses-tu ?

– C’est vaste… Drôlement vaste ! Quand on est petit, on a bien trop souvent le regard au sol…

– Je regarde aussi souvent le sol, ces dernières nuits ! Fit le dahu avec amusement.

– Oui, mais ça, ce sera bientôt terminé ! Allez, on reprend. Je suis sûr que tu as progressé ! »

Mais la nuit s’acheva là encore sans résultat concluant. Abandonnant encore une fois à l’arrivée du jour, cette fois-ci les deux animaux épuisés s’endormirent l’un contre l’autre pour toute la journée, sans être surpris par le moindre prédateur. Le camouflage du petit lapin blanc, caché contre le grand dahu, fonctionnait bien. Au crépuscule, les deux animaux se réveillèrent comme un seul et reprirent leur travail. Mais là encore, pas la moindre avancée se faisait sentir, et le dahu qui était jusque là si confiant fini par perdre espoir.

« C’est fini, je peux faire une croix sur mes rêves… Je n’y arriverai jamais. Je dois être bien trop lourd pour réussir à marcher comme toi, finalement. Je suis désolé de t’avoir faire perdre du temps.

– Attends. »

Le lapin s’était figé et regardait le sol avec un air suspicieux. Il fit quelque bond sur le sol, et fini par s’écrier :

« Mais que suis-je bête ! Ce n’est pas de ta faute si tu n’y arrives pas ! C’est le terrain qui n’est pas bon. Viens, suis-moi, on va trouver quelque chose de mieux pour toi. Tu verras, on ira à la mer ensemble ! »

Et sans plus attendre, le lapin s’enfuit vers les hauteurs. Surpris, le dahu le suivit aussi vite qu’il pouvait. Le petit lapin des neiges était en vérité un expert de l’escalade. Il grimpait avec presque autant d’aisance que le dahu. Grimpant des hauteurs inimaginables, le caprin ne comprenait plus trop où son compagnon voulait en venir.

« Tu es sûr de savoir où tu m’emmènes ? On grimpe quand même très haut…

– Fais-moi confiance, je sais ce que je fais ! »

De son côté, l’impatience du petit lapin blanc était palpable. Faisant même des petits bonds inutiles d’excitation, sa fébrilité se sentait jusqu’aux arbres. Plus d’une fois, nerveux, il se retournait pour intimer à son partenaire de se dépêcher.

 

À la fin de la nuit, ils finirent par arriver au point le plus haut de la montagne. Le vent soufflant à en décrocher les arbres, un petit coin de terre plate laissait voir tout le versant de la montagne. Le soleil peinait à se lever quand les deux animaux arrivèrent. Déçu, le dahu remarqua :

« Quel genre de blague viens-tu de me faire ? Il n’y a pas assez de place pour que je puisse m’entraîner, ici. »

Mais sans lui répondre, le lapin grimpa sur le dahu et lui indiqua de l’oreille en face :

« Regarde par là, imbécile ! Regarde, et dis-moi ce que tu vois. »

 

Mais le dahu ne lui répondit pas. Car ce qu’il avait en face de lui était l’horizon, un horizon immense et plat comme il en avait toujours rêvé. Il pouvait voir en dessous de lui toute la montagne, mais il pouvait voir aussi les montagnes voisines, les oiseaux volant sur la canopée ; mais surtout, enfin, derrière ces montagnes se distinguait, discrète et fine, la mer tant adorée. Et le vent, qui soufflait si fort sur le sommet de la montagne, sembla lui apporter alors l’odeur de sable et de sel dont il n’avait jusque là pu que rêver. Le dahu ferma alors les yeux et fit quelques pas, presque sur place, doucement, le lapin toujours sur sa tête. Il avait réalisé son rêve.

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