Sixtine

Notes de l’auteur : Le texte comprend des helvétismes. La matu est le bac en Suisse, le gymnase est le lycée. Aguiller veut dire faire tenir des objets les uns sur les autres dans un dangereux équilibre (sympa ce petit verbe, je l'aime bien)

Sixtine était épuisée. Elle pensait bien que les choses ne seraient pas simple, elle avait bien imaginé les méandres administratifs auxquels elle avait déjà dû faire face dans une autre vie. Il y a un demi-siècle, elle avait débarqué avec son mari et son fils aîné. Africaine, enceinte, déboussolée, allophone, sans papiers. Elle et son mari avaient bataillé pour obtenir le statut de requérants d'asile, pour ne pas être renvoyés ou pire encore, séparés. Elle s'était démenée pour faire scolariser ses enfants puis pour leur faire poursuivre des études. Sixtine avait l'âme d'une guerrière. Au repos. Mais à l'époque, elle avait l'énergie de la jeunesse, du désespoir et elle n'était pas seule. Aujourd'hui, les armes lui semblaient lourdes et l'armure rouillée. Pour quelques procédures mineures, elle se sentait seule et épuisée. Il lui fallait obtenir sa maturité et pour cela suivre les cours du gymnase du soir. Elle avait demandé à Simon de chercher les informations sur Internet. Il s'était montré très efficace. Ce soir, Sixtine retournait à l'école.

17h12. Ses pas résonnaient sur le dallage de pierre. Sixtine erra un moment dans les couloirs froids, mal éclairés qui fleuraient bon la molasse et l'histoire du vieux gymnase de la Cité. Même odeur, même fraîcheur, même écho que la cathédrale. Un temple du savoir. Elle avait lu que le bâtiment datait du XVIII ème siècle et avait servi de nombreuses fonctions plutôt étonnantes auparavant. Elle s'était réjouie en lisant la brochure d'y être admise. Ça avait plus de gueule que les ouvrages de béton de Dorigny. Ça sentait l'académique. Elle arriva devant la porte fermée de la salle de classe dont elle vérifia plusieurs fois le numéro, ainsi que l'heure du cours. Normalement, elle aurait dû préparer son souper. Les horaires de ces cours lui semblaient aberrants. Bien sûr, la plupart des élèves travaillaient à côté, c'est bien pour cela que l'on parlait de gymnase du soir mais elle qui avait toute la journée devant elle aurait préféré suivre des cours la journée. Et normalement, à 22h, elle était au lit! Étrange comme les plus fortes résolutions pouvaient se trouver ébranlées par les petites habitudes. « C'est l'inertie » se dit-elle, « Y'a pas de plus grande force. Quand elle s'installe, c'est foutu. » Vieilles habitudes que tout cela. Maintenant elle faisait des études! Son cœur sauta un battement. Elle était étudiante! Enfin, si quelqu'un venait. Serait-elle la seule élève?

Elle était seule. Forcément, trois quarts d'heure à l'avance. Elle luttait contre l'impression de s'être trompée, de ne pas être à sa place. Elle était à deux doigts de s'en retourner. Elle parcourut les affiches sur le tableau d'affichage, histoire d'avoir l'air de s'affairer, d'avoir une bonne raison d'être là. Des concerts de... styles inconnus. Une représentation des Chaises de Ionesco avec un certain Jonathan Perdure comme unique acteur. Des annonces de colocation. « Tiens, je pourrais louer la chambre d'ami » se dit-elle avant de décider que non, elle n'en avait absolument pas envie. Un vélo tout terrain à vendre. Des offres de cours de langue. Des manuels à vendre en seconde main. Elle laisserait cela à des étudiants qui avaient moins de moyens qu'elle. Ses livres, elle les voulait neufs. Elle entendit la porte d'entrée claquer au loin, suivi du crépitement de talons pointus et pressés. A contre-jour, mangée par la lumière, une statue de Giacometti apparut au bout du couloir. Héroïquement aguillée sur ses talons aiguilles de cuissardes de dentelles noires lacées, laissant voir au bout des doigts de pieds peints en rouge vif, la silhouette-statue prit peu à peu les chaires d'une blonde quarantenaire osseuse et longiligne au profil d'oiseau de proie voilé par de longs cheveux raides et libres. Après avoir bravé les pavés des rues escarpées de la ville, la coquette faisait claquer victorieusement ses talons sur les dalles, remplissant tout l'espace sonore de sa maigre personne. Elle tira un peu sur sa jupe bleue à bords relevés solidifiés, pur réflexe, et se dirigea droit vers Sixtine qui scrutait l'apparition avec méfiance. Elle priait pour que ce ne soit pas une professeur.

« Bonsoir, dit la statue avec un grand sourire.

- Bonsoir..., répondit Sixtine dans l'expectative.

- J'avais tellement peur d'arriver en retard. Finalement, je suis très en avance.

- Oui, je suis arrivée tôt moi aussi.

- J'étais pas trop sûre quels livres prendre ce soir. Mais je vais acheter tout le matériel. Pas d'inquiétudes.

- Euh... moi aussi.

- Vous ne savez pas quels livres prendre?

- Non, non, je ne sais pas.

- Ah ! Une avalanche de rire rebondit entre les murs... « Je vous avait pris pour la prof !

- Ah, non. Non. Je suis étudiante!

Elle l'avait dit avec un peu trop d'emphase. C'était si étrange à dire. Elle adorait ça. Et la longue perche là qui l'avait prise pour une professeur! Elle en rougissait de plaisir. Elle s'attendait à ce que l'autre fasse un commentaire sur son âge. Elle l'avait mal jugée. Elle se contenta de lui tendre la main.

- Moi, c'est Jacky. Je suis comédienne. Enfin, j'essaie. Mais ça ne marche pas trop.

- Sixtine. Grand-mère au foyer. « Et voilà,que c'est moi qui met mon âge en avant » pensa-t-elle aussitôt.

La porte claqua à nouveau, puis encore, et encore. Des pas approchaient. La lumière jouait toujours avec les silhouette, les régurgitant alors qu'ils s'avançaient. Un homme, la trentaine, costaud, rustaud aux manières franches et joviales, une petite femme brune timide, un minuscule trentenaire asiatique souriant et silencieux. Puis l'enseignante apparut et ouvrit la salle, l'alluma et laissa les apprenants s'installer avant de se retirer à nouveau. Sixtine hésita à s'assoir devant puis choisit une place à la deuxième rangée, à un siège du centre. Jacky s'assit une chaise plus loin. Elle se mit à fouiller dans son sac tandis que Sixtine alignait devant elle bloc-notes et stylo. Sixtine prit son stylo, le reposa, l'aligna à nouveau avec le bloc-note. À côté d'elle Jacky posa le menton dans son poignet et se mit à faire tourner son stylo sur la table avec la main gauche. La salle se remplit peu à peu jusqu'à une quinzaine d'étudiants qui saluaient faiblement en entrant. Sixtine avait envie de se retourner pour observer les autres. Un jeune homme vint s'installer devant. Elle se mit à regarder son dos, droit, déterminé. Elle se demandait d'où il venait. Quelles étaient leurs histoires, eux qui comme elle se trouvaient assis dans cette salle. Ils devaient se poser la même question. Phase d'observation. Timidité. Elle jetait de rapides coup d'œil à ceux qui entraient et répondait par un timide mouvement des lèvres à leur salut.

 

« Où étais-tu? » sembla lui demander l'appartement vide faiblement éclairé par la lumière jaune du corridor. Sixtine alluma et posa son sac sur le tabouret à côté du porte-manteau puis retira ses chaussures en s'asseyant pratiquement sur son sac qui glissa. Feuilles volantes (on les leur avait distribué par liasses), bloc-notes, stylos et surligneurs, une règle et une calculatrice se répandirent sur le sol. Sixtine ramassa le tout et les posa sur la table à manger. « Ouf, je n'en peux plus! » dit-elle avant de se laisser tomber sur le canapé. « J'ai cru qu'elle n'arrêterait jamais de parler, et à une vitesse! Je voulais prendre des notes mais je n'arrivais pas à suivre. En 15 minutes j'avais déjà trois pages pleines de notes! » Elle rit. « Qu'elle sotte! Je regarde autour de moi et les autres avaient à peine quelques lignes sur le haut d'une page. Mais je ne voulais rien manquer d'essentiel! »

L'appartement ne répondit pas. Il y avait comme un reproche dans ce silence. Sixtine haussa les épaules. « Tu peux faire la gueule si tu veux » souffla-t-elle en se levant pour aller se préparer une tisane et un encas. Elle avait dîné tôt avant d'aller aux cours et avait à nouveau faim. Décidément, les études allaient entièrement bouleverser des habitudes ancrées depuis des décennies. Comme des plaques de tartre. « Sclérose » dit-elle, heureuse de trouver tout de suite le mot adéquat, « va falloir secouer tout ça. » Elle se lava les mains, sortit un sachet de coppa qu'elle roula entre les doigts et grignota debout devant le frigo ouvert. « Les mauvaises habitudes commencent » dit-elle en refermant le sachet après avoir avalé goulûment quelques tranches. Puis elle se prépara pour la nuit, mais ne trouva pas le sommeil avant très tard.

Le lendemain matin, des travaux dans la rue la réveillèrent. Il était passé neuf heures. Vaseuse, un peu honteuses d'avoir dormi si tard, Sixtine se leva pour découvrir que pour la première fois depuis ses funérailles, il n'était pas revenu.

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Fannie
Posté le 30/04/2020
C’est la quatrième fois que nous rencontrons Sixtine, si j’ai bien compté, et c’est seulement maintenant que tu nous donnes une indication sur son type physique (me semble-t-il). Je dois avouer que je ne la visualisais pas ; mais les lecteurs qui l’ont imaginée avec le teint, les cheveux et les yeux clairs, par exemple, auront de la peine à adapter l’image qu’ils se font d’elle. En ce qui me concerne, si je peux visualiser les personnages, ils me paraissent plus réels et j’arrive mieux à m’y attacher. Sans descriptions, qu’il s’agisse des gens ou des lieux, je n’ai pas vraiment d’images dans la tête.
Avant, je me demandais dans quelle ville ça se passait. Avec les rues escarpées et la mention de Dorigny, ça me paraît clair. Les déplacements les plus sympas sont certainement à pied en talons aiguilles et à vélo.  ;-)
C’est intéressant, cette sorte de désapprobation de l’appartement et la disparition de la présence, que ce soit un fantôme ou autre chose. Maintenant que Sixtine reprend sa vie en main et cesse de s’accrocher au souvenir de son mari, elle ne ressent plus sa présence, ce qui est logique, mais ça n’explique pas les objets qui changeaient de place et les grilles de jeu qui se remplissaient.
Coquilles et remarques :
— que les choses ne seraient pas simple [simples]
— Il y a un demi-siècle, [« Il y avait un demi-siècle » ou « Un demi-siècle auparavant »]
— Sixtine erra un moment dans les couloirs froids, mal éclairés qui fleuraient bon [J’ajouterais une virgule avant « qui ».]
— que le bâtiment datait du XVIII ème siècle [XVIIIe]
— Elle s'était réjouie en lisant la brochure d'y être admise. [Il faudrait placer « en lisant la brochure » entre deux virgules.]
— Ça avait plus de gueule que les ouvrages de béton [Je trouve que « plus de gueule » détonne dans le style ambiant ; je propose « plus d’allure ».]
— c'est bien pour cela que l'on parlait de gymnase du soir mais elle qui avait toute la journée devant elle aurait préféré suivre des cours la journée. [Virgule avant « mais » / pour éviter de répéter « la journée », tu pourrais mettre « pendant les heures de bureau ».]
— « Y'a pas de plus grande force. [Y a pas ; l’apostrophe est fautive.]
— « Tiens, je pourrais louer la chambre d'ami » [d’amis]
— Un vélo tout terrain à vendre [tout-terrain]
— A contre-jour [À]
— ses talons aiguilles de cuissardes de dentelles noires lacées, laissant voir au bout des doigts de pieds peints en rouge vif, [J’ai eu de la peine à comprendre la phrase. Je propose les talons aiguilles de ses cuissardes » et « dont le bout laissait voir ».]
— la silhouette-statue prit peu à peu les chaires d'une blonde quarantenaire osseuse [les chairs ; ne pas confondre « chair » et « chaire » / quadragénaire]
— Elle priait pour que ce ne soit pas une professeur / qui l'avait prise pour une professeur [Le déterminant s’accorde toujours en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte : le professeur, la professeure, ou la professoresse, qui n’est pas officiel, mais mieux construit.]
— Je vous avait pris pour la prof [avais]
— Elle en rougissait de plaisir. [À mon avis, elle ne rougit pas, mais elle en a la sensation. Cela dit, c’est difficile à exprimer.]
— « Et voilà,que c'est moi qui met mon âge en avant » [moi qui mets]
— La lumière jouait toujours avec les silhouette, les régurgitant alors qu'ils s'avançaient [les silhouettes / alors qu'elles s'avançaient ; ce sont les silhouettes qui s’avancent / Ensuite, il faudrait trouver un enchaînement parce que « elles » ne colle pas avec la suite.]
— l'aligna à nouveau avec le bloc-note [bloc-notes]
— Quelles étaient leurs histoires, eux qui [à eux]
— Elle jetait de rapides coup d'œil [coups d'œil]
— sur le tabouret à côté du porte-manteau [portemanteau]
— Feuilles volantes (on les leur avait distribué par liasses) [distribuées]
— Sixtine ramassa le tout et les posa sur la table à manger. [On ne peut pas mettre « les » pour « le tout » ; je propose « et le posa » ou « qu’elle posa ».]
— Je voulais prendre des notes mais je n'arrivais pas à suivre. [Virgule avant « mais ».]
— En 15 minutes [« quinze » serait préférable]
— Elle rit. « Qu'elle sotte! [Quelle]
MbuTseTsefly
Posté le 30/04/2020
Bonjour Fannie, Oui, j'ai essayé de mettre quelques indices par-ci, par-là sans donner une description et je me suis demandée si ça suffisait, si ça se voyait que Sixtine est africaine. Comme j'ai récemment décidé de faire des liens entre les nouvelles, j'en ai mis une plus détaillée dans un chapitre avec Louise mais ça arrive en effet assez tard. Je vais en ajouter une dans le premier texte. Merci.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 16/03/2020
J'aime beaucoup la manière dont le personnage de Sixtine se met en place et prend forme. Je la dessine de mieux en mieux dans mon esprit. Je trouve aussi que l'intrigue qui entoure ce personnage est très touchante.
MbuTseTsefly
Posté le 09/04/2020
Je n'avais pas répondu à ce message, désolée. Merci pour ton commentaire, je suis contente qu'elle prenne forme car franchement je ne suis pas sûre de faire passer la moitié de comment je la vois
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