Sixtine

Cela prit quelques semaines avant que Sixtine ne réalise que son mari était de retour. D’abord, l’appartement lui avait semblé moins figé. Le vide qu’elle avait ressenti juste après l’enterrement s’était dissipé et elle s’était réapproprié l’espace. Ça lui avait paru presque trop facile. Puis elle comprit. Il n’était pas parti. Les petits signes de sa présence étaient les mêmes que d’habitude. La grille de jeux qu’elle avait tenté sans succès de terminer et qu’elle retrouvait barrée du V familier qu’il traçait quand il avait résolu une grille, une nouvelle grille entamée, l’odeur de la pipe et la cendre dans le cendrier, la forme de son corps empreinte dans le fauteuil, la dentelle dérangée. Comme d’habitude. Mais un jour, alors qu’elle portait le cendrier pour le vider, le souvenir de sa mort la frappa. Elle resta plantée au milieu du salon à contempler les cendres froides. Puis elle sourit. C’est pour cela qu’elle se sentait mieux ! Il était revenu.

Ses filles ne comprendraient pas, elle décida donc de le garder pour elle, même si elle brûlait de leur annoncer le retour de leur père. Il était revenu. Rien que pour elle. A partir de ce jour, Sixtine se mit à le guetter. Elle veillait tard le soir pour le voir apparaître, parfois elle s’endormait sur le sofa peu confortable mais toujours ne découvrait les traces de son passage que le matin à son réveil. Comme une offrande. Son odeur. Ses petites habitudes. Sixtine finit par accepter de ne pas pouvoir le croiser mais chaque matin se levait pour filer découvrir les traces de son passage avec le même enthousiasme qu’un enfant qui va ouvrir le calendrier de l’Avent. Au fil du mois, elle découvrit des traces dans la salle de bain aussi, le blaireau humide, l’odeur de son eau de toilette, sa serviette froissée… puis dans la chambre où il se mit à faire de discrets passages : sa forme sur le matelas, ses pantoufles dérangées, sa robe de chambre. Elle rangeait derrière lui avec amour là où autrefois elle rouspétait. Elle le trouva d’ailleurs moins soigneux mais elle comprenait. Comment lui dire autrement qu'il veillait sur elle ? Elle se mit à soigner l'appartement : un bouquet de fleurs fraîches sur la table à thé, une photo de leur couple agrandie au mur, quelques bougies flottantes le soir dans un bocal à poissons, de petits plats épicés qui embaumaient leur cocon. Et parfois un petit mot abandonné près de son journal pour lui dire merci. Elle lui laissait toujours une assiette bien remplie mais il n’y touchait pas. Ni à la boisson d’ailleurs et si le niveau de la bouteille de son whiskey préféré diminuait, c’était parce que Sixtine elle-même avait pris l’habitude de s’en servir une petite rasade, le dimanche, après le souper, histoire de clore la semaine le cœur au chaud.

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Fannie
Posté le 26/04/2020
Que se passe-t-il chez Sixtine ? Je peux bien comprendre qu’elle ait l’impression que son mari est revenu et qu’elle puisse sentir des odeurs ; mais là, il y a vraiment des objets qui bougent, des grilles de jeux qui se remplissent. Fait-elle elle-même des choses dont elle ne se souvient pas ? Éventuellement en étant somnambule ? En tout cas, ce besoin de voir sa vie redevenir comme avant parce qu’elle ne peut pas accepter son absence est émouvant.
Coquilles et remarques :
— avant que Sixtine ne réalise que son mari était de retour [Je propose « ne s’aperçoive » ou « ne remarque ».]
— A partir de ce jour, Sixtine se mit à le guetter. [À partir]
— mais toujours ne découvrait les traces [Je placerais « toujours » entre deux virgules parce que « toujours » et « ne...que » ne font pas bon ménage.]
— mais chaque matin se levait pour filer [mais se levait chaque matin ; avec l’inversion du sujet, il y a une ambiguïté : on dirait que c’est le matin qui se lève]
— ses pantoufles dérangées, sa robe de chambre. Elle rangeait derrière lui / Elle le trouva d’ailleurs moins soigneux mais elle comprenait. / Elle se mit à soigner l'appartement [L’emploi de mots de la même famille qui sonnent comme des répétitions (« dérangées/rangeait » et « soigneux/soignait ») est-elle volontaire ?]
— Elle lui laissait toujours une assiette bien remplie mais il n’y touchait pas. [Virgule avant « mais ».]
— Ni à la boisson d’ailleurs et si le niveau de la bouteille [Il faudrait placer « d’ailleurs » entre deux virgules.]
— c’était parce que Sixtine elle-même avait pris l’habitude de s’en servir une petite rasade, le dimanche, après le souper [Je trouve qu’il serait préférable d’enlever une virgule : soit après « rasade », soit après « souper ».]
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 16/02/2020
Hello !

Un texte très touchant sur le fond, et très cohérent et juste sur ce que l'on peut ressentir après le départ d'un être cher. Cette sensation que son esprit revient et que finalement il n'a jamais quitté le foyer.
Ca m'émeut beaucoup car dans la culture de ma mère on dit que lorsque tu sens un parfum, une odeur passer à côté de toi, qu'elle soit familière ou qu'elle n'ait rien à faire là, c'est un esprit qui portait cette odeur de son vivant qui est à côté de toi.

Sur la forme, la lecture est toujours très fluide. J'ai juste deux petites remarques.
Je pense que le récit gagnerait en l'aérant avec des paragraphes.
Et puis, il y a juste cette phrase avec la comparaison de l'enfant et du calendrier de l'Avent sur laquelle j'ai un peu calé à la lecture. Elle me semble plus facile à lire si tu déplaces "les traces de son passage" avant "avec le même enthousiasme ..." comme j'ai fait en dessous. Qu'en penses-tu ?

"Sixtine finit par accepter de ne pas pouvoir le croiser, mais chaque matin, elle se levait pour filer découvrir les traces de son passage avec le même enthousiasme qu’un enfant qui va ouvrir le calendrier de l’Avent."
MbuTseTsefly
Posté le 16/02/2020
Oui, c'est en effet plus fluide et plus clair, je retiens, merci. Je vais aussi faire quelques paragraphes, le bloc tel qu'il est n'est pas vraiment un choix non plus.
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