Sixtine

L’appartement soupira. Puis se figea à nouveau. Le crépuscule donnait une teinte étrangement triste aux murs mais elle ne se leva pas pour allumer. Sixtine était assise sur le vieux canapé, aussi immobile que les objets qui la regardaient. Abandonnée. Dans la cuisine, l’évier gouttait lentement. Ça résonnait dans toute la pièce. Elle imaginait les vibrations émises par les battements des gouttes contre le métal. Des vibrations qui se dissolvaient vers elle. Elle les sentait s’approcher. Sa peau tressaillait à leur contact. Elle accorda sa respiration au rythme des gouttes. Entre chacune elle tendait l’oreille dans l’expectative de la prochaine, régulière mais qui la faisait frémir quand même. « Et voilà » murmura-t-elle. La pièce acquiesça. «  On y est » continua-t-elle. Les objets opinèrent sans bouger. Elle retomba dans le silence. Elle avait oublié l’évier un instant. Il se rappela à elle plus intensément, presque en colère d’avoir été ignoré. Elle se mit à tapoter du doigt en rythme. Elle aurait aimé pleurer encore un peu mais l’idée de pleurer seule chez elle lui semblait horriblement déprimante.

« Il fait noir » dit-elle soudain et se leva, renversant la couverture qui s'était douillettement enroulée autour d'elle. Elle se prit les pieds dedans, faillit tomber. Puis elle heurta la table qui émit une protestation et elle tendit la main vers le lampadaire qui la dominait d’une tête derrière son fauteuil, comme un ange gardien. Elle glissa la main dans la gueule de l’abat-jour et tira sur la chaînette. Elle papillota des yeux sous la soudaine lumière. La pièce s’anima. Plus d’ombres ni de soupirs, mais des souvenirs. Sa place habituelle à table avec son set et sa serviette, son vieux fauteuil râpé dont elle cachait la laideur sous des dentelles, sa couverture de laine brune à motif à carreaux roux soigneusement pliée sur son fauteuil, son cendrier vide avec sa pipe de bois noir et son sachet de tabac préféré posés à côté (une réminiscence de tabac lui emplit les narines qu’elle inspira profondément), ses pantoufles en laine feutrée, ses mots croisés abandonnés sur la table, la dernière grille incomplète (son cœur se souleva), ses lunettes de lecture à côté de son journal (celui du jour qui était dans la boite et qu’elle avait posé à sa place habituelle sans réfléchir), les jeux de société rangés dans le placard vitré qui hurlaient sa solitude.
« Oh » gémit-elle en les voyant.

Un besoin lancinant réclamait qu’elle aille au petit coin. Mais dans la salle de bain, il y avait son odeur. Son odeur d’homme vieux, son parfum, son savon. Elle se releva et s’ébroua un peu. « Reprends-toi ma vieille » dit-elle en entrant résolument dans la salle d’eau. Le mieux, c’était de faire abstraction. Mais comment fait-on abstraction du vide laissé par un homme qui a occupé un demi-siècle de vie ?

Zipporah, son aînée (60 ans l’été dernier), lui avait demandé si elle voulait rester chez elle cette nuit mais elle lui avait répondu qu’il fallait bien qu’elle affronte sa nouvelle solitude à un moment ou à un autre, autant le faire tout de suite. Elle avait peut-être eu tort. Elle eut soudain envie de tout jeter. Y compris l’appartement. De faire page blanche. Mais elle se savait incapable de se séparer d’un seul de ces objets. Ou de quitter un lieu qui l’avait contenue pendant plus de 30 ans. Zipporah lui avait promis de venir la voir le lendemain, et de faire un peu de tri. Mais entre elle et le lendemain, il y avait la nuit.

Il lui était absolument impossible d’entrer dans la chambre à coucher. Il y avait là sa place vide et froide dans le lit, le portrait sur la commode, le silence d’une chambre dans laquelle ne demeure plus qu’une respiration. Ses ronflements, qui l’eut cru, lui manquaient. Elle se prépara une tasse de thé dans la cuisine, profitant de resserrer le robinet enrhumé qui goutta encore un peu histoire d’avoir le dernier mot, et s’installa à la table. D’abord à sa place habituelle puis, nauséeuse de voir la chaise vide en face d’elle, à sa place à lui. Elle but du bout des lèvres une gorgée de thé au lait très sucré, reposa la tasse et soupira. L’appartement tendait l’oreille avec elle vers le bruit d’une page qu’on tourne. D’un crayon qui griffonne. D’un souffle qui réfléchit. Elle ne pouvait pas s’en empêcher, elle retombait chaque fois dans le silence fait de l’absence de ces petits gestes qui portaient toute une vie telle qu'ils l'avaient tissée. Elle alluma la télévision bien que son émission préférée soit terminée depuis longtemps. Juste pour avoir du bruit et en passant devant la table, récupéra la grille incomplète. Elle ne pouvait tout simplement pas supporter l’incomplétude.

La grille était difficile et elle n’avait jamais été douée à cet exercice-là. Où allaient-ils chercher leurs mots ? Et quel sens de l’humour fallait-il posséder pour comprendre leurs calembours ? Elle n’avait pas la tête à ça mais pendant un moment, elle ignora le vide.

Sixtine finit par s’endormir sur le sofa, enveloppée dans sa couverture de laine, sous le regard bienveillant de deux longs masques d’ébènes aux yeux vides qu’elle avait acheté au marché pour soutenir une cause au Kenya.

Ce sont les camions poubelles qui la réveillèrent tard dans la matinée. Elle n’avait pas tant dormi que cessé d’exister pendant quelques heures. Elle se leva péniblement en s’appuyant contre le bras du fauteuil. Elle avait mal partout. « Quelle idée de dormir là » se plaint-elle. Dehors, il faisait gris. Les camions poubelles étaient repartis. Une voisine criait quelque chose par la fenêtre. Un klaxon lointain mais insistant résonnait. Elle passa aux cabinets puis fit du thé, mit la radio (il allait pleuvoir) et s’assit à la table avec sa tasse. Elle fixa longuement la longue volute de vapeur qui en sortait. « Et maintenant », demanda-t-elle, « je fais quoi ? »

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Fannie
Posté le 19/04/2020
L’absence, le vide semblent tellement insoutenables que Sixtine projette sur le mobilier et sur tout l’appartement ses sentiments ou le regard qu’elle porte sur elle-même. Toute sa vie était organisée autour de son couple et elle va devoir la réinventer, apprendre à vivre avec la disparition de son mari. La simplicité du récit est touchante, elle l’ancre presque dans la réalité, rapprochant la protagoniste du lecteur. Si elle reste dans cet appartement, entourée de toutes les affaires de son défunt mari, elle va avoir de la peine à faire son deuil.
Coquilles et remarques :
— Entre chacune elle tendait l’oreille dans l’expectative de la prochaine [La formulation est étrange ; je dirais plutôt « Après chacune ».]
— celui du jour qui était dans la boite [As-tu volontairement choisi la graphie rectifiée ?]
— « Reprends-toi ma vieille » dit-elle [Virgule avant « ma vieille ».]
— Ses ronflements, qui l’eut cru, lui manquaient. [C’est un conditionnel deuxième forme (ou un subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel, suivant les grammairiens) : qui l’eût cru. D’ailleurs, je te propose l’emploi des tirets : « Ses ronflements – qui l’eût cru ? – lui manquaient. »]
— bien que son émission préférée soit terminée [Pour la concordance des temps, j’aurai mis « fût terminée », subjonctif imparfait ; si tu veux éviter ce temps, tu peux ruser : « même si son émission préférée était terminée ».]
— Elle alluma la télévision bien que son émission préférée soit terminée depuis longtemps. Juste pour avoir du bruit et en passant devant la table, récupéra la grille incomplète. [La ponctuation semble aller l’encontre du sens des phrases : « Juste pour avoir du bruit » se rapporte à « Elle alluma la télévision » et n’a pas de lien direct avec « récupéra la grille incomplète » : ça devrait donc figurer dans la première phrase. Ensuite, je répéterais le sujet « elle récupéra » parce que les deux verbes ne sont pas dans la même phrase.]
— Elle n’avait pas la tête à ça mais pendant un moment, elle ignora le vide. [Il faudrait ajouter une virgule, avant ou après « mais » suivant la nuance que tu veux apporter.]
— deux longs masques d’ébènes aux yeux vides qu’elle avait acheté [d’ébène / achetés]
— Ce sont les camions poubelles qui la réveillèrent [« Ce furent » serait préférable.]
— « Quelle idée de dormir là » se plaint-elle [se plaignit-elle]
— Elle passa aux cabinets puis fit du thé, mit la radio [As-tu volontairement employé les verbes fades « fit » et « mit » plutôt que « prépara » et « alluma » ? D’ailleurs, elle allume la radio, mais tu n’as pas indiqué qu’elle a éteint la télévision, ou éventuellement qu’elle s’est éteinte toute seule.]
— Elle fixa longuement la longue volute de vapeur [La répétition « longuement la longue » n’est pas très heureuse.]
MbuTseTsefly
Posté le 19/04/2020
Merci Fannie pour ta lecture très attentive, je vais apporter les corrections. Pour les dialogues, il faut que j'uniformise entre les chapitres. Il y a tant de manières de les écrire, j'ai tendance à jongler et de la difficulté à rester cohérente. Je vais tous les reprendre une fois pour toute plus tard.
Suze
Posté le 18/04/2020
Comme pour le première chapitre, le style me plait beaucoup, il est tout en subtilité. Le texte est empreint d'une grande sensibilité, que j'oserais même qualifier de féminine.

Quelques remarques:

>> D’un souffle qui réfléchit --> je ne suis pas sûre de comprendre ce que vous voulez dire.

>> Elle n’avait pas tant dormi que cessé d’exister pendant quelques heures. --> la phrase pourrait être mieux formulée : le tant se laisse lire comme un 'autant' à premiere lecture, il necessite une relecture de la phrase.

>> nauséeuse de voir la chaise vide --> peut-être y-a-t-il un adjectif meilleur que celui-ci pour décrire le sentiment que Sixtine face au vide.

>> « Quelle idée de dormir là » se plaint-elle --> se plaignit-elle ?
MbuTseTsefly
Posté le 19/04/2020
Bonjour Suze, merci pour ta lecture. "D'un souffle qui réfléchit" fait allusion à la respiration différente qu'a une personne quand elle se concentre, réfléchit sur ses mots croisés - mais je vais le formuler autrement. Merci pour tes propositions, je vais apporter quelques corrections.
Liné
Posté le 29/03/2020
... Bon, vu que les chapitres sont courts, je n'ai pas résisté !

La première phrase est aussi simple que superbe (j'ai un faible pour les personnifications, et ce chapitre en regorge).

C'est très touchant, ce bout de journée d'une dame âgée récemment devenue veuve. On sent une certaine fragilité/solitude dans son deuil et dans sa vie quotidienne, mais sans aucun pathos : ce sont juste ses sensations et ses actions, telles qu'elles sont, et cette manière "simple" de présenter l'histoire la rend d'autant plus forte.

A très vite !
MbuTseTsefly
Posté le 29/03/2020
Merci Liné, j'aime aussi beaucoup les personnifications. C'est un chapitre assez triste mais j'ai beaucoup aimé l'écrire.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 26/01/2020
Très beau texte encore une fois.

J'ai ri un peu en lisant cette phrase :
"profitant de resserrer le robinet enrhumé qui goutta encore un peu histoire d’avoir le dernier mot". Je me suis dit "Mais oui ! C'est tellement ça !" Ce sentiment de se faire narguer par un robinet, notamment quand on vit seul(e).

Cette phrase en revanche m'a beaucoup touchée :
"Elle n’avait pas tant dormi que cessé d’exister pendant quelques heures."
Je ne vais pas t'embêter davantage avec ce que j'ai ressenti, mais je trouve que c'est joliment écrit.
MbuTseTsefly
Posté le 27/01/2020
Je me suis beaucoup amusée, malgré la solennité du chapitre, à faire vivre les objets. C'est un exercice que j'aime beaucoup. Tu ne m'embêtes pas, ces commentaires me réjouissent au contraire. Merci.
Sinead
Posté le 21/01/2020
Un très beau texte, tout en simplicité, mais qui m'a fait ressentir l'angoisse de la perte et de la solitude pendant un court instant. Et cette chaise vide et ce silence, c'est un sentiment vraiment horrible que vous réussissez à transmettre.
MbuTseTsefly
Posté le 23/01/2020
Merci pour votre commentaire. Oui, Sixtine commence par la disparition du compagnon de vie et explore comment celle qui reste va remplir ce vide. Moins joyeux que Louise mais avec beaucoup de possibilités qui s'offre à elle.
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