Scène Sixième - Cette chère petite Brunelle

Notes de l’auteur : Dernière édition le 09/11/22.

Brunelle accrocha un œil, puis deux, à son filandreux repas : de la soupe de porc et de navets, ceux-ci flottant nébuleusement à la surface de la substance marronnasse et froissée. Et du marron : une couleur terne, comme du gris.

Ecoeurement instantané. Les bouclettes de la jeune fille pendirent larmoyantes au-dessus de l'affligeant repas.

Depuis ce matin, Brunelle nourrissait secrètement l'espoir de manger à sa faim. Raté. Elle aurait dû s'en douter : les mets de la cantine n'avaient jamais pour saveur qu'une insondable fadeur. Brunelle avait beau le savoir, elle ne s'y accoutumait pas. Elle avait faim. Elle regardait ; n'avalait rien. Elle regardait seulement.

Non, sans être inattendue, cette soupe restait tendue. Comme élastique, plastifiée, son corps souple mangeait toutes extrémités du bol, aussi circulaires fussent-elles, s'étirant à son maximum de toute sa texture râpeuse, chimique, caoutchouteuse.

Amère – amère et indolente car incolore.

Au final, Brunelle repoussa son bol. Pourquoi ne servait-on donc pas de crème à la comète, dans ce réfectoire ? Du sucre de lune ? Des beignets au nuage ?

Elle soupira, fouilla sa poche en quête de brioche puis se souvint d'avoir laissé sa part à Louison. Elle bloqua sa respiration pour ne pas soupirer une seconde fois. Belle journée, décidément... Qu'allait-elle manger ?

La jeune fille guetta du coin de l'oeil la triste réponse. Pourtant, elle ne pouvait se résoudre à avaler du gris. Peut-être cette pâleur la déteindrait-elle de l'intérieur ? Et si cela éteignait définitivement sa lumière ?

Physiquement, on pouvait en effet dire que Brunelle était lumineuse. Son visage large et rebondi, allongé par son nez en trompette et ses cils qui, une fois fermés, avalaient toutes ses cernes, se cousait continuellement d'un sourire de trop. Il détonnait, ainsi encadré par la jungle plumeuse de ses cheveux, la chair rose et pâteuse de ses joues. Les dents blanches qui le constellait brillaient comme une foule d'étoiles ; les lèvres qui le traçait étaient gonflées, souvent gercées, brûlantes de questions.

Brunelle arborait aussi, sous son sourire, sous sa lourde gorge et contre ses tissus, un corps un peu trop bancal, potelé, architecturalement petit et replié. Brunelle n'avait pas un sourire ; Brunelle en avait des dizaines !

Elle était juste assez biscornue pour être parfaitement jolie.

 

Or Brunelle ne coulait pas le droit de posséder ce corps.

Chaque matin, elle prenait le soin de le dissimuler sous les coutures et ourlets de son uniforme. Celui-ci le vivait mal. Rapiécé, elle en troussait des bouts, en tirait sur d’autres ; elle coupait, cousait, recousait, rafistolait pour tromper son cœur à elle et les regards d’autrui. Elle et son corps n'avaient pas leur place ici et enforcis de leurs os de mi-femme, mi-oiseau. Pas leur place. Cette place pourtant, elle l'avait choisie. La dureté de ce sol, de ces murs, de cet endroit étaient tous issus d'une douce et frêle certitude.

La certitude que de toute façon, qu'importe ses choix et habitats, elle ne serait jamais tout à fait là où elle le devrait.

Trois coups cognés au carreau l'arrachèrent soudain à ses réflexions embaumées « soupe porc et navet. » Brunelle se dressa avec brusquerie. Au cri sourd et indistinct qui s'ensuivit, les grains de sucre de la brioche lui remuèrent dans le ventre.

Ce cri appartenait à Louison.

Non pas qu'il était en danger – non – il l'appelait simplement.

Un deuxième sourire creusa la lèvre supérieure de Brunelle. Après avoir vérifié que personne ne la surveillait, elle se précipita vers la vitre, la déclot et plongea très largement dans l'air frais. A l'école Anacyclus, en effet, l'air était compact, irrespirable. On n’inspirait que par petits coups pour ne pas trop se polluer. Dans le cas contraire, le fait est qu'on s'évanouissait.

La jeune fille crocheta ses phalanges autour du rosier qui engloutissait le bâtiment en humant fortement la douce haleine de Terne. Ses doigts se mirent à saigner : elle descendit plus vite.

Au pied de l'impressionnante architecture de l'école, faite de boucles complexes et marbrées, de girouettes tourbillonnantes, de lucarnes trop petites pour inhaler le dehors et ses parfums, Louison attendait.

Il avait traversé toute la ville dans l'unique but de rendre visite à Brunelle. Jamais ils ne pouvaient passer plus de quatre heures sans se frotter un regard, les deux bambins. Car sinon, ce ne serait plus seulement l'air d'Anacyclus qui se dirait irrespirable, mais aussi celui de Terne entière et de n'importe quel autre endroit.

Brunelle et Louison étaient liés.

 -  Tu as passé une bonne matinée ? demanda-t-il en boitillant d'un pied sur l'autre.

 -  Ouais, plutôt. C'est Anacyclus, quoi… jamais de la bonne tarte. Et toi ?

 -  J'ai dormi.

Il avait répondu avec un hoquet d'épaules modeste, fataliste. Il se doutait bien que ce n'était pas du sérieux, tout ça... Mais pour combien de temps auraient-ils encore un toit ?

 -  Ne t'en veux pas, Louison ! le rassura Brunelle en posant bottine à terre. On a tous le droit à un petit temps de congé... Moi, par exemple, je saisirais l'opportunité bien volontiers ! Pioncer, pioncer... ça coule du rêve avec notre quotidien !

Elle congédia la torsade négligée de sa chevelure derrière ses oreilles.

 -  Les locataires d’Anacyclus sont vraiment durs à colorer.

 -  Monsieur Rouflaquette aussi, soupira Louison qui travaillait au sein d'une fabrique de montres à gousset. Toujours, toujours à rouspéter.

 -  Tu dois te sentir seul... L'unique compagnie d'un vieillard amorphe, journées après journées...

 -  Oui, c'est vrai. Ce n'est pourtant pas la sociabilité qui me manque le plus, là où je suis... C'est Madame qui me manque. Et toute la Maison-Soleil.

Les deux amis se regardèrent, sautillant tout deux d'un pied sur l'autre maintenant. Il n'est jamais conseillé de pousser un cri plaintif, entre amis, car Virgule leur avait démontré que cela pouvait parfois avoir un effet communicatif. Brunelle et Louison se mirent donc à rire très légèrement, à peine un sourire sonore, comme pour clore leur début de bêtise, ou leur fin de sagesse.

 -  Tu as de quoi déjeuner, aujourd'hui ? questionna le garçonnet, toute énergie revenue.

Brunelle se remémora la soupe de porc-navets qui l'attendait en haut et un instant, son âme prit la même teinte que le funeste potage.

 -  Bah, euh... Pourquoi cette question ?

 -  J'ai volé des framboises.

 -  Oh, c'est vrai ?

 -  … mais il faut espérer que Zig n'ait pas tout gobé !

 -  Peu importe ! Merci !

La jeune fille avait la meilleure des manières pour prouver son contentement. Ses joues s'envolaient soudain, haut, très haut aux côtés de ses yeux qui se plissaient eux-même, se ratatinaient exactement afin de ne pas perdre une seule miette d'euphorie. En contrebas, les étoiles de ses dents se dévoilaient alors ; se couvraient de l'éclat du soleil, musclaient les coins de la mâchoire pour prendre toute la place.

Cette image, dentée comme oculaire, s'encadrait encore d'une masse broussailleuse, nuageuse de guiches et boucles au désordre continuel.

 

Le cœur trébuchant, Louison lui donna lesdites framboises. Il n'aimait pas voler, au fond, tout au fond de lui, mais si c'était pour s'embouteiller un regard comme ça, un regard-loupiote, un regard qui ne portait que vers lui seul, il se dit que ça valait le coup.

 

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