Scène Quatrième - Un sourire de travers

Notes de l’auteur : Dernière édition le 06/11/22.

 -  Dis, Zig... Tu crois qu'on retrouvera un jour une vie ordinaire ?

La voix chuchotait dans le noir, portée par un long vent tranquille. Elle avait des intonations tantôt fluettes, tantôt de trompette – comme toutes les voix qui hésitent à muer. Elle était douce et elle appartenait à Louison. Louison aussi, c’était un doux mot.

 -  Zig… murmura-t-il encore, et son souffle se perdit dans l'air éteint de la chaumière.

Des miettes lumineuses tachaient le volet tout craqué. Louison remua entre ses draps mais trop tard : tiède et brillant, le rayon de soleil jouait déjà sur son visage ensommeillé.

Il grommela, se hissa péniblement sur les genoux et frotta ses yeux chiffonnés par la sieste. Louison n'avait aucune idée de l'heure qu'il pouvait être. Ni Morve, ni Brunelle, ni Bleu ou Jo ne dormaient encore dans la pièce – il aurait reconnu le bruit singulier de leurs respirations.

Louison bailla.

Louison s'épousseta.

Son crâne se piétinait sous une vieille marée de velours flétri – un béret toujours un peu plus large, qui lui descendait plus bas que les oreilles. Louison ne le redressait jamais qu'au moment où il lui avalait les cils. Emmaillotant son corps mal grandi, un immense pantalon qui lui descendait plus bas que les talons ; Louison le raccourcissait chaque jour par une demi-douzaine d'ourlets. Une bretelle au tressage rouge, ou deux lors des beaux jours, rattachait le froc aux frêles épaules du gamin, saillantes déjà d'une musculature irrégulière.

Louison se leva en dépliant les froissures de ses pauvres tissus. Un peu étourdi, aussi, il chercha à tâtons de quoi se mettre sous la dent. Il lui faudrait des forces, afin d'affronter cette journée ; et hier c'était avec grande habilité qu'il avait dérobé la brioche d'un enfant, la bourse d'un monsieur.

Ses compagnons auraient-ils déjà tout dévoré, tout dépensé ?

Il marmonna de toute cette gluante salive empâtée dans sa bouche durant le sommeil. Discrètement, prudemment, il entrouvrit le volet pour que la lumière entre davantage. Un vaste rayon curieux se faufila aussitôt dans la chaumière, se précipita sur la paille froissée, rebondit sur la surface lisse d'une table bancale, se cogna contre la dure noirceur du poêle endormi.

C'était à peu près tout ce que cet endroit contenait : de la paille, une table, un poêle. On trouvait également quelques tricots d'araignées au plafond, une courtepointe à la laine grossière traînant parmi le foin, et un petit, un tout petit portemanteau sur lequel s'ameutaient toutes sortes de chapeaux multicolores, de redingotes trop grandes et de lacets courts.

De la poussière et des soupirs s'échouaient au sol – le plancher se couvrait d'un épais tapis gris.

 -  Zig, tu es réveillé ?

Louison se débarbouillait à l'aide du contenu d'une cruche.

 -  Eh, Zig !

A ne jamais répondre, Zig l'inquiétait parfois.

Pourtant, il sentit bientôt comme un contact humide contre son cou, ainsi qu'un chatouillis. Agile, le rayon de soleil lui dévoila alors l'embout d'un museau rose et les deux jets gracieux d'une moustache près de sa joue. Zig était un raton. Un long raton au poil doux et dru, clairsemé et accessoirement le meilleur ami de Louison. Derrière ses yeux d'ambre, sous cette épaisse couche de cils, se cachaient tous les secrets qu'il ne lui ait jamais confiés.

Louison était gonflé de secrets. Il en avait jusque dans les poches et les ourlets. Pourtant, un sourire de travers suffisait à chasser toute la curiosité que lui valait son trop-plein de réserve. Les sourires, même tout à fait ratés, avaient toujours cet enveloppant don de rassurer.

Une main plongée dans la fourrure de Zig, le jeune garçon attrapa de l'autre le bout de brioche que ses camarades avaient finalement laissé à ses soins. Il mordit dans la chair farineuse de bon appétit.

 

« Oui », se murmurait-il tout contre son cœur. « Parfois, il ne s'agit que de sourire... parfois. Autrement, il faut employer les grands moyens : se retrousser les manches et hop ! colorer le monde en due et bonne forme. »

 

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Liné
Posté le 02/07/2022
Je me répète, mais cette histoire est une petite pépite à déguster de bon matin avec son chocolat chaud !
Dans ce chapitre en particulier, j'ai aimé le maîtrise de la confusion : Louison a un prénom estampillé (je dis bien estampillé) féminin mais nous est présenté au masculin, Zig est un petit animal... Le fonds et la forme se confondent, et il est toujours aussi agréable de naviguer dans cette ambiance.
Pluma Atramenta
Posté le 02/07/2022
Tes commentaires me font tous énormément plaisir <3 C'est vrai que j'ai aimé joué de la confusion dans ce chapitre, peut-être parce qu'on a tous l'esprit un peu confus, pas encore droit, lorsqu'on vient de quitter un bon sommeil.

J'espère du fond du cœur que la suite te plaira !
Pluma.
JeannieC.
Posté le 01/05/2022
Salutations ! Me revoilà :) Je crois que j'ai rarement lu, si ce n'est jamais, la description d'une voix qui mue, et la tienne est audacieuse et efficace. C'est déjà difficile d'écrire une voix, mais ici le défi est joliment relevé !
Louison est plutôt mystérieux, le texte cultive un certain brouillard semblable à son réveil - bien rendu au passage - et ouch j'ai eu mal pour lui à la fin avec Zig x)
Toujours un plaisir de lecture ! J'espère que tes projets avancent comme tu veux,
Au plaisir !
Pluma Atramenta
Posté le 07/05/2022
Coucou Jeannie <3
Ravie de te revoir dans les parages ! La description de la voix qui mue, j'avoue avoir hésité à la faire, mais maintenant je ne regrette pas ! Bien contente d'avoir eue cette "audace" :) Bien contente aussi que la lecture te plaise ^^
De mon côté, je vais essayer de me consacrer davantage aux Etonnants Chemins. Désolée (vraiment) pour l'irrégularité de ma lecture... Du mieux que je puisse je vais tenter d'y remédier.

Confiture d'inspiration,
Pluma.

JeannieC.
Posté le 08/05/2022
Oh c'est adorable ! <3 Aucun soucis of course pour les lectures en dents de scie, on a tous nos IRL et ça peut m'arriver souvent aussi ~
A bientôt donc dans ta Confiture ou sur nos Chemins =)
Margerie Kremer
Posté le 12/01/2022
Mystérieux, ces Orphelins…
Pour moi, la description du corps, particulièrement en plein réveil, est très juste, et la pièce ainsi que les tissus forment un tableau haut en couleur.
Je lirai la suite avec plaisir et te souhaite le courage et l’inspiration pour les prochaines pages.
Pluma Atramenta
Posté le 12/01/2022
Tu as lu à une vitesse impressionnante ! Merci, merci encore à toi... (le mot "merci" est plat et désuet, même si je le voudrais davantage riche de sens et de juste reconnaissance...) J'espère que la suite ne te décevra pas et qu'au contraire, te fera davantage rêver !

Beaucoup d'étoiles et d'inspiration pour cette fin de semaine,
Pluma.
Margerie Kremer
Posté le 17/01/2022
:) <3
eysselia
Posté le 11/01/2022
Salut,
La façon dotn tu écris et ce que tu dis est très doux et soyeux. On se laissae porté avec facilité par tes mots pour découvrire une jolies histoire.
L'univers est intriguant, les enfants attachant et virgule captivante. En quatre chapitre je suis totalement conquise.
Je te souhaite une bonne continuation et te remercie pour cette agréable lecture.
Pluma Atramenta
Posté le 12/01/2022
Merci infiniment à toi <3 Tu me redonnes foi en ce projet. J'espère que la suite te plaira tout autant...

Bonnes inspirations à toi !
Pluma.
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