Scène Dixième - Casse-Croûte

Pour Jo aussi, c'était l'heure du casse-croûte. Elle quitta les froissures et la cocasserie de sa charlotte avec hâte, claqua du soulier contre le parquet et salua d'un geste les dernières domestiques qui s'affairaient.

C'était un geste timide, tremblant – trop vif. Il criait de vulnérabilité et Jo se serait giflée pour ça. Là où elle travaillait, elle n'avait pas intérêt à être une mauviette. Pourtant, la jeune fille se dotait d'une nervosité incontrôlable.

Sous un nombre incalculable de pensées et de tissus, Jo était faite ainsi : de silences bruyants et de cris muets qu'elle étouffait dans son tablier.

Lissant les plis dudit vêtement, ajustant la monture de ses binocles, tordant des grimaces qui se croyaient sourires, la monumentale angoisse s'emparait d'elle, jusqu'à la paralyser parfois. Depuis qu'elle taffait à Morçodeciel, Jo avait pris l'habitude de se passer la main dans le dos en quête d'un bout de plume insolite. Rarement néanmoins, sous son déguisement de soubrette ses ailes ne s'étaient dépliées. Jo avait simplement le corps plein de creux – des creux eux-même remplis de craintes salées.

Ce fut donc en glissant un doigt embarrassé sur ses omoplates qu'elle déserta les cuisines ce soir-là. Son estomac grondait un peu, les fourneaux puaient, elle était soulagée. Une fois dehors, un soupir lui frissonna dans la gorge. Son esprit s'apaisa. Elle songeait à s'étendre sur les marches de la villa quand soudain, elle se redressa tout d'un coup, rassembla ses jupons et se précipita vers la rue de l'église.

Elle venait d'apercevoir Louison.

Louison et sa frêle silhouette derrière les arcatures de l'énorme bâtiment.

Que faisait-il là, si près ? La noble famille d'Eversole risquait de l'apercevoir ! Et si jamais elle le voyait... cela ne sentirait pas bon – oh non, pas bon du tout. Jo pinça les lèvres, ses jupons dentelés entre le pouce et l'index. Ainsi, le pas fou et les souliers craquant, les bésicles tressautant, la coiffure repoussée par le vent, Jo fondit furieusement vers son ami. Elle ne le regardait pas vraiment, de peur qu'on puisse l'observer, là-bas, derrière ces hautes et superbes fenêtres blindées...

 -  Louison... ! Zig... ! Vous n'êtes que deux petits imprudents ! fut son murmure criard.

 -  Peut-être bien.

 -  Pourquoi faire la route jusqu'ici, freluquet ? Que t'arrive-t-il ? Une embrouille ? Rouflaquette ne t'a pas chassé, j'espère ?.... La chaumière n'est pas... (ses yeux s'écarquillèrent, ses interminables cils se plantant parmi la broussaille de ses sourcils) elle n'est pas...

Les mains dans les poches, accoudé de guingois, Louison ne réprima pas son sourire maladroit et même moqueur :

 -  Mais non, Jo ! Calme-toi ! Il n'y a aucun malheur pour aucun de nous quatre, ni sur un de nos contaminés, et encore moins sur notre chaumière ! Repose donc tes nerfs, ils en ont bien besoin, je crois...

Après avoir guetté le potentiel mensonge, la pauvre Jo consentit enfin à détendre ses épaules et à lâcher sa respiration jusque là suspendue. Louison avait raison : une fois ses muscles relâchés, elle se sentait beaucoup mieux, et même mieux à l'abri. En sécurité.

Dès que ce sentiment ait résolument cogné à son âme, elle eut un geste à sa tresse effilochée. Ce mouvement remplaçait celui qui, d'accoutumée, portait à son dos.

 -  Merci Louison... et excuse-moi. Par contre, par contre... explique-toi, explique-toi réellement s'il te plaît.

Le garçonnet se redressa brièvement. Sous sa mine grave, c'était un explosif éclat de rire qui fleurissait dans sa gorge.

 -  Si je suis venu, Jo, c'est... c'est... bégaya-t-il sous l'effet de son émotion contenue. C'est pour savoir si ça te dirait, qu'on partage notre casse-croûte ensemble...

Là-dessus, Jo lui darda une œillade venimeuse. Un sourire menaçait de fendre ses lèvres. Toute cette anxiété... juste pour ça ?

 -  J'ai deux sandwiches et une poignée de framboises.

Ce fut l'énumération des détails qui déclencha la Vague.

L’hilarité gagna le garçonnet tout entier. Ses cordes vocales se dénouèrent, sa gorge cracha, ses pommettes bondirent, ses sourcils ployèrent. Un ruisselet de joie, de complicité, se répandit au cœur de Terne, frais, aérien, léger ; et quand les deux rires se joignirent, cette fois, ce fut comme des perles jetées en musique.

Les yeux des bambins baillaient sur une envolée de bonheur.

 -  Louis...son ! s'écria Jo, refaite, et sans se soucier cette fois de l'éventuel regard de ses maîtres sur la scène...

 -  Donc tu viens ? s'enquit son ami. Ce serait un peu tristounet, quand même, que de manger sur les marches d'une église... Je vais essayer de nous trouver une terrasse de café plus avenante... Mais…

 -  Nous sommes que deux ? Je veux dire : ni Brunelle, ni Bleu, ni Morve ne viennent ?

 -  Non... mais normalement, Brunelle sera plus libre ce soir, vers dix-sept heures... Plus aucun contrôle de la semaine !

 -  Chouette !

Louison se décolla alors du mur sur lequel il s'accoudait, Zig sur l'épaule et le visage éclaboussé de sourires.

Maintenant, c'était à sa joie et aux bourrasques de le tenir. Louison jouait énormément avec l'air. Il touchait, s'appuyait contre les vents si durs qui balayaient la ville. Si durs même qu'ils versaient sur les arcades des monuments des flots de poussière qui, à nouveau, en glissant, se renversaient dans les yeux des habitants.

Louison fila.

Se pinçant encore les lèvres et les jupons, Jo l’escorta à travers la ville – sans précipitation aucune désormais, mais avec le pas digne, doux, inspiré ; caractéristique du bambin ailé.

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