Scène Cinquième - Tout au long de la rue

Notes de l’auteur : Autrefois, j'hésitais un peu à joindre cette cinquième scène à la précédente, sachant qu'on suit ici le même personnage, même heure, donc dans la même continuation d'idées. Mais j'ai reçue désormais reçu de nombreuses réponses constructives, merci à vous <3
En attendant, bonne promenade !

Dernière édition le 06/11/22.

Terne était une ville matinale.

Dix heures n'avaient pas cochées que déjà, les cheminées vapotaient une fumée qui se frottait langoureusement au ciel. Décolorée, épaisse et onctueuse, elle se frictionnait ainsi jusqu'à ce que l'écorce même du bleu aérien s'effritât. Peu à peu, à tâtons, on ne parvenait même plus à faire la distinction entre les nuages et cette griserie polluante – le naturel et l'artificiel. On se serrait sur les sentiers poussiéreux de la ville en-dessous, n'osant plus couler le moindre regard ni vers le haut, ni vers le bas. On fixait obstinément droit devant soi, bien que la pupille soit en fait tournée au-dedans, penchée sur le cœur comme une poule sur ses œufs.

Il y avait bien des coupoles blotties dans les recoins – mais leurs dorures s'ébréchaient. Il y avait bien d'étroites bibliothèques sillonnant les carrefours – mais leur réputation s'éméchait... Il y avait bien de larges auvents déployés au-dessus des cafés – mais eux-aussi s'effilochaient. Il y avait bien des Colorés parmi ce monde de Gris – mais ils devaient se cacher.

Cette tristesse qui planait donnait le tournis à Louison.

Et pourtant Louison avait la tête dure.

Il garda quelques instants les yeux sur la voûte céleste et craquelée : le chétif soleil semblait déjà décliner parmi les dentelles de brumes. Puis le bambin laissa l'éternel gris de la ville, au contrebas, l'avaler tout entier.

 

Louison était de ces gens qui aimaient la promenade. Il flânait, les mains dans les poches, le béret contre les oreilles et les joues striées de cet appétit, de cette faim d'aventure qui lui valait bien des misères. Il portait dans son corps cette constante palpitation d'intérêt qui bourgeonnait, pour tout, pour rien, copieuse et s'endurcissant jour après jour. Louison avait la couleur qui grondait en lui. C'était cette même couleur à l'origine de son inconsumable joie de vivre.

Louison était heureux.

Un peu triste, pourtant, aussi.

Un peu triste pour les gens qui ne l'étaient pas, contrairement à lui.

Vif, furibond, intrépide et curieux à tout prendre, il gardait, entre les accrocs de ses bretelles jusqu'à ses épaules, une petite gaieté qui ne s'usait pas, neuve à jamais et qu'il aimait faire rebondir tout contre les tressautements du cœur.

Louison se faufilait partout – et son béret, et son Zig, et sa gaieté de même.

Sous son chapeau un peu affaissé, ses sourcils s'affaissaient pareillement. Là, entre les tissus et les chairs dégoulinants de la foule, il passait inaperçu. Sa sécurité toutefois serait de courte durée. Pour ce qu'il était des ruelles qui suivaient, il devrait redoubler de prudence tant elles s'élargissaient soudain et jusqu’à mal porter leur nom. Personne ne devait le reconnaître – jamais. On n’aimait pas la couleur. On n’aimait pas les « bambins pillards ». On ne les aimait pas au point d'être capable de leur faire du mal.

Mais Louison continuait de passer les grandes rues. Sa gaieté prenait tout, et la raison avec. Il se disait que ce n’était pas si grave, les injures ou l’enfermement. Encore que si on le reconnaissait, un appel au secours serait aussitôt asséné à Virgule pour qu'elle puisse une fois de plus le dépêtrer du souci.

Sous ses rides et derrière ses deux ciels mouillés, Virgule était leur sauveuse.

 

Pas à pas, tandis qu'il étendait ses jambes dans de plus larges recoins, de plus distincts tournants, le jeune garçon veillait quand même à se camoufler un temps soit peu.

Sous le velours de sa redingote, ses ailes étaient bien évidemment fermées mais d'autres signes souvent le trahissaient. Sa curieuse façon de s'habiller. Ou cet étrange sourire qui lui grelottait continuellement à la commissure... Il était toujours très délicat de se le faire retirer, le sourire-grelot. Il persistait toujours à garder sa place ; et c'est vrai qu'il était chez lui entre les gerçures de ces petites lèvres tracées d'un pinceau malhabile – mais passionné. Lorsqu'on est enfin chez-soi, on ne veut pas partir, et c'est normal : il est tellement difficile de trouver sa place dans un quelque-part, sourire ou pas, que pour le fuir...

Ce matin encore, Louison le délogea néanmoins.

Il l'engonça bien profondément dans sa poche, aux côtés de Zig qui poussa un couinement.

Il marcha plus vite ; la brioche pesait lourd dans son ventre. Luttant contre les bourrasques qui s'élevaient, le garçonnet joua du coude entre les dames-porcelaine et les messieurs-horloge, les chiens-papillon et les pigeons-étoile. La masse pâteuse de tout ces êtres vivant du cœur, craquant du soulier, enflant du poumon, discourant du cerveau lui refilait comme une impression élastique d'épuisement.

Trop de pensées grisâtres et racornies.

 

Il louvoya entre les réverbères, hissa l’œil jusqu'aux hautes fenêtres des belles villas, réfléchit ; s'arrêta – reprit ; monnaya pour quelques confiseries, pour quelques sourires oculaires et confus. Son pas pulsait comme un battement d'âme contre le trottoir rougi de briques et grisé de fumée.

Louison rehaussa son béret au sommet de son crâne, les narines remplies d'odeurs. L'odeur de la ville active, de la grisaille et de l'huile brûlante. Du sucre, de la bergamote, de la sueur séchée – mais aussi du vent poussiéreux, du rêve abîmé et du défunt bonheur.

« Tout cela, pensa Louison, tout cela forme l'haleine de Terne. »

 

Pour lui, le Grand-Dehors de la ville de Terne était un jardin en assoupli. En plus dangereux aussi. Or Louison aimait la ville. C'était justement par cette palpitation au creux de son cœur, par cette sensation de trébuchement, par ce vent extérieur qu'il se sentait toujours un peu mieux respirer.

C'était peut-être pour ça, au fond, que Louison préférait les rues larges et plus risquées aux coins compacts, comme compressés. Dans ces rues-là, on ne s'alourdissait plus de ce sentiment grattant du « pas-chez-soi ». Il n'y avait plus de ces usures qu'on remplit d'embarras.

 

Dans ces rues-là, on respirait avec aisance.

 

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JeannieC.
Posté le 20/10/2022
Salutations, Pluma !
J'ai vu passer l'agréable petite notif' d'un nouveau chapitre par ici, j'en déduis ton retour =) L'occasion de reprendre ma lecture.

>> "les cheminées vapotaient une fumée qui se frottait langoureusement au ciel." > Je ne suis pas convaincue par cet adverbe, sa longueur casse un peu à mon oreille le rythme global de ta phrase. Peut-être en le passant en adjectif, par exemple "une langoureuse fumée" ?
>> "On se serrait sur les sentiers poussiéreux de la ville en-dessous," > Quelle jolie musique ici avec les sifflantes !
>> "bien que la pupille soit en fait tournée au-dedans, penchée sur le cœur comme une poule sur ses œufs." > l'image est adorable, ce regard qui couve est touchant à la fois dans sa douceur et dans son inquiétude
>> "des coupoles se blottissant dans les recoins" > c'est peut-être vraiment personnel, mais simplement "des coupoles blotties dans les recoins" me semblerait plus efficace et mieux couler
>> "de ces gens qui aimait la promenade" > peut-être je me trompe, mais "aimaient" au pluriel par rapport à "ces gens" ?
>> "Sa sécurité pourtant serait de courte durée." > je chipote un peu mais il y a déjà un "pourtant" quelques lignes plus haut. "cependant / toutefois" ?
>> "Il n'y avait plus de ces usures qu'on remplit d'embarras." > magnifique, cette phrase <3

Quel plaisir de revenir se promener sous les nuages gris de cette ville, tantôt s'enrouler dans le coton de ton texte, tantôt partager les heurts du tempérament de Louison <3
Un texte toujours aussi délicat, qui regorge de poésie. J'aime beaucoup ces réflexions de Louison par rapport à la ville, ses différents quartiers, ceux où ils se sent bien et ceux où il se trouve un peu trop quadrillé.
Pour ce qui est de ta question, je rejoins les camarades : le changement de décor justifie tout à fait un changement de chapitre. C'est très bien comme ça.

Je reviens très vite poursuivre la lecture =)
Pluma Atramenta
Posté le 22/10/2022
Oh, Jeannie <3 Merci pour ton commentaire si gentil et constructif. Je vais m'atteler à la correction de ces quelques éléments lors de la correction générale des Lucioles (qui ne devrait plus tarder)
Je pense aussi que je vais bientôt reprendre ma lecture des "Etonnants chemins du repentir" (ce titre, décidément) ; je m'excuse de te faire autant patienter. Le nombre de chapitres publiés m'impressionne assez, je dois dire...
En tout cas, tes mots me touchent beaucoup <3

Tisane à l'encre et plaid plumeux,
Pluma.
JeannieC.
Posté le 22/10/2022
Ahah, titre long j'avoue - on a joué à fond la carte du roman "à l'ancienne" ou façon "Les Désastreuses aventures de..." xD
Et courage pour les corrections ! :D
Au plaisir
Liné
Posté le 15/10/2022
J'avais envisagé de m'excuser pour l'intervalle de temps entre mes différents passages par ici. Et puis, en me replongeant ce matin dans La Confiture aux lucioles, je me rends compte que j'ai bien fait de laisser passer l'été, parce que cette histoire est un pur petit bonheur alors que dehors, il commence à faire froid et gris. Donc, très égoïstement : non, je ne regrette rien ! <3

J'adore l'image du sourire-grelot qu'on range dans sa poche en attendant que. Je vais moi aussi la ranger dans ma poche, cette image !

Comme eysselia plus bas, je trouve cohérent que tu aies séparé les deux dernières scènes en deux chapitres distincts. On retrouve le même personnage, mais le décor est différent et tu ne racontes pas tout à fait la même chose.

A tout de suite !
Pluma Atramenta
Posté le 16/10/2022
Coucou Liné !

Tes mots me touchent tellement <3 L'idée que cette histoire puisse être prise comme un refuge, une petite chose douce et réconfortante me met en joie. Merci, merci, merci à toi !
eysselia
Posté le 21/02/2022
Coucou,

Pour moi ça fait sens que se soit deux scène distincte, la quatrième se finit sur une reflexion de Louison ce qui lui donne plus d'impact alors que si tu réunissait les deux je serasi moins impacter justement par cette volonté de recolorer le monde. Et vu qu'on change en effet de décords pour moi ça marche trés bien.

"Il était toujours très délicat de se le faire retirer, le sourire-grelot." J'aime vraiment la façon dont tu écris, c'est doux et y ces petit mot comme sourire-grelot qui participe à donner cette ambiance particulière que j'adore. C'est confortable et ces association donen des conotation particulière, c'est plus juste un sourire, mais un sourire qui sonne souvent, mais jamais trop fort et snas aucune agressivité, un côté guilleret aussi, qui permet de se réperer un peu, qu'on peut pas vraiment cacher, enfin c'est une partie de ce qu'evoque pour moi un sourire grelot.
Tu montre le lien avec virgule, on pouvait s'en douter, mais c'est bien de le dire de la façon dont tu l'a fait, sans trop s'étaler, mais qui traduit bien la force de la relation parce que tu touches pile là ou il faut.
Le rapport de Louison avec l'extérieur aussi est trés bien retranscrit, on sent le danger et la nécessité de parcourir les rues tout en touchant quelque chose d'assez personnel. Ou est-ce qu'on se sent chez-soi.
Bref, un chapitre qui est comme les autres un véritable plaisir à lire et avec une douceur bien particulière. Merci pour ton texte et bonne continuation ^^.
Pluma Atramenta
Posté le 21/02/2022
Coucou,

Merci pour ton avis (et ton commentaire global, bien sûr :)) sur le "scindement" des chapitres : je note précieusement.

"c'est plus juste un sourire, mais un sourire qui sonne souvent, mais jamais trop fort et snas aucune agressivité, un côté guilleret aussi, qui permet de se réperer un peu, qu'on peut pas vraiment cacher, enfin c'est une partie de ce qu'evoque pour moi un sourire grelot." j'aime beaucoup cette description que tu en fais, c'est bien l'idée que j'avais en tête <3

Un dernier merci également pour ces belles précisions qui me sont bien utiles. J'espère que la suite te plaira tout autant !
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