Sakura

Par Maud14

La chaleur de l'après-midi s'engouffrait dans la chambre, frappait les murs de ses rayons incandescents, suintait par la petite fenêtre encore close. L'odeur de poisson s'était dissipée, laissant la place à celle plus aigre de la transpiration. La moiteur ambiante rendait les corps plus paresseux, moins énergiques, lymphatiques. Assise en tailleurs sur le lit, Hyacinthe tendait l'oreille, scrutant le moindre bruit, le moindre indice de la localisation des policiers. Alexandre et Ali semblaient être sur un qui-vive quasi nonchalant. Personne ne parlait depuis l'intervention de leur hôte, et cela faisait déjà plus d'une heure. Des regards en chiens de faïence s'échangeaient, puis, la tête se détournait dans une mimique irritée, voire impuissante. 

« Tu peux pas utiliser tes pouvoirs pour nous rafraichir l'air? », chuchota Ali, les bras croisés sur la poitrine. 

« Ça ne fonctionne pas comme ça, secoua négativement Alexandre de la tête. L'air de la pièce est chaud. Ce ne sera que de l'air chaud »

Il était presque incroyable de l'entendre parler de ses capacités aussi facilement. Comme si la question avait été logique et courante. Ali esquissa une moue de déception, puis de détachement. Assis chacun à même le sol contre un mur opposé, les deux hommes se faisaient face tout en restant bien éloignés. 

Hyacinthe repensa aux évènements dans la forêt, puis, au visage de Koinet parmi les fougères. Ses mains moites se posèrent devant ses yeux et le chagrin s'empara à nouveau de son corps et de son âme. Elle pensa à Malia, à sa femme, qui ne le reverraient jamais vivant, et son coeur se crispa. Elle se revit elle, le jour où on lui avait annoncé la mort de son frère. 

C'était une journée de printemps, celle où les bourgeons éclosent et libèrent de somptueuses fleurs, parant les arbres d'un exquis manteau rose et blanc. Celle où le vent du matin se fait frais, mais se réchauffe une fois le soleil à son zénith. Celle que l'odeur des fleurs embellit, celle qui annonce l'arrivée des beaux jours. Ça avait été sa saison préférée. Avant. 

Elle se souvient s'être baladé le long de la Seine, admirant les arbres retrouver leur habits verts, et les parisiens se prélasser sous les rayons tièdes de l'astre solaire. Ses pas l'avaient mené sous une cascade de cerisiers en fleurs, dont les petites pétales roses tombaient doucement en tourbillonnant sur le trottoir. Tout à coup, elle s'était retrouvée au Japon, sous une tendre pluie de sakuras. Son téléphone avait sonné, elle s'était arrêté sous le plus fleuri d'entre eux. Et c'est sous le plus monumental que son coeur s'était arrêté, puis, fissuré. Sa main avait agrippé la barrière en métal du petit square où vivaient ces beautés de la nature. Pour ne pas tomber. 

« C'est ton frère... Il est arrivé... un malheur, avait gémit sa mère. Il était sur la plateforme... Il y a eu une explosion... »

Il ne lui en avait pas fallut plus pour comprendre. Son frère, son jumeau, son sang, son meilleur ami, son amour, avait perdu la vie. N'existait plus. La nuit-même, elle s'était réveillée en sursaut, trempée dans son lit, le coeur battant à tout rompre. Elle avait alors ressenti un étrange vide, comme si quelque chose avait brutalement cessé de se manifester. 

Les fleurs pâles continuaient de tomber, les gens de passer près d'elle, le monde de tourner. Le ciel bleu faisait se détacher distinctement le haut des immeubles, les feuilles vertes touffues des arbres, et ces beaux cerisiers roses. Mais Hyacinthe ne les voyaient plus. Elle venait de perdre l'odeur, la vue, le goût de la vie, sans lui. Mécaniquement, ses pas l'avaient ramené chez elle, dans cette prison où elle s'était enfermée des jours entiers, sans jamais sortir, sans se ravitailler. Puis, au bout du troisième jour, le marasme prit fin et les larmes étaient enfin sorties, au début chétives, puis, telles des torrents, inondants tout sur leur passage. Comme si le barrage avait enfin cédé sous les assauts violents de la réalité qui l'avait rattrapée. 

Elle avait pleuré jusqu'à assécher ses yeux. Alors, elle avait cru que jamais elle ne pourrait se relever, continuer à vivre, et aimer ne serait-ce qu'un jour. La perte faisait trop mal. La perte, c'était mourir un petit peu soi-même, aussi. Sa mère s'était inquiétée, dans son propre chagrin. Pour ne pas lui faire plus de mal, Hyacinthe avait alors feinté. Feinter d'aller bien devant elle, au téléphone. Si elle était fragile, sa mère l'était encore plus. Le poids de son chagrin à elle couplé au sien l'avaient détraqué. C'est pour cette raison qu'elle s'était perdue volontairement dans les nuits parisiennes, les paradis artificiels, comme les appelait Baudelaire. Pour oublier. Pour soulager cet océan de tristesse. Cette mer de vide polaire. 

Qu'est-ce que Malia ressentirait lorsqu'on lui apprendra que son père ne reviendrait pas? Etait-ce de sa faute, de leur faute, que cette petite fille était devenue orpheline de père? A cette pensée, Hyacinthe eut la nausée. 

La porte s'ouvrit lentement.

« C'est bon, ils sont partis », leur apprit le médecin. Bobby se détachait dans l'encadrement derrière lui. 

« Hallelujah », lâcha Ali en se relevant. 

On leur apporta de l'eau. Les cheveux de Hyacinthe collaient sur sa nuque. Sa bouche était sèche. Le liquide lui fit du bien. 

« Il faut qu'on aille chercher nos affaires », déclara Ali.

Les hommes discutèrent entre eux. La jeune femme s'était réfugiée seule, dans sa tête. Elle entendit vaguement qu'il n'était pas question de prévenir l'ambassade, car ils pourraient se voir censurer le reportage, Alamar étant une entreprise française.

« Hyacinthe? »

Elle imaginait Malia, ses larmes, l'absente criante de son père.

« Hyacinthe? »

La voix d'Ali la tira de ses sombres pensées.

« On va aller chercher les affaires. Tu restes là »

« Qu... quoi? Pourquoi? »

« Je te rappelle que tu as fait une commotion. Pas de stress, pas de mouvement pour l'instant »

« Pas de stress? Alors ne me laissez pas toute seule! »

Ali soupira. 

« On a Alex avec nous »

Etrangement, cette simple constatation réussit à détendre la jeune femme. 

« Faut qu'on fasse vite. On fait vite, promis »

Puis, Hyacinthe se retrouva seule à nouveau. 

Ses hôtes la firent manger, s'occupèrent d'elle. L'après-midi s'étendit sans que ses pensées ne la quittent. La culpabilité. La peur. La chagrin. L'horreur. Elle finit pas s'asseoir sur le seuil de la maisonnée, et regarda les poules malingres et maigres faire des allers et retours à ses pieds. Attendant, tel un chien de garde qui guette le retour de ses maîtres. De ses sauveurs. La maison se situaient à l'orée d'une petite forêt, et tournait le dos au village. 

Son transfert émotionnel sur Malia avaient momentanément occulté Alexandre. Mais elle ne pouvait pas tout encaisser en même temps. Tout trier dans sa tête, faire face à tout ce qui était en train de se passer dans sa vie. Elle avait l'impression d'être dans une réalité parallèle, ou dans un rêve. 

La nuit arriva, et les poules s'assombrirent. Petit à petit, elles allèrent trouver un coin où s'installer pour dormir. Le village s'assoupissait, les voix baissaient de volume, les lumières s'évanouissaient, le calme s'installait. Et Hyacinthe commençait à s'inquiéter. Cela faisait déjà un long moment qu'ils étaient partis. Jusqu'à maintenant elle s'était empêché de penser au pire, mais les pensées ne pouvaient être contenues éternellement. « Pas de stress », se répétait-elle, loin d'être convaincue. 

Le médecin alla se coucher après l'avoir rapidement ausculté. Sa femme avait tenté de la rassurer et l'avait enjoint à aller se coucher. Mais cela lui était impossible. Les minutes passèrent, les demi-heures... Les heures. Le corps de la jeune femme se mit à trembler. La solitude de la nuit l'avait puissamment entouré de ses bras glaçants. Et si jamais il leur était arrivé quelque chose? Et si elle était seule, maintenant? Seule perdue dans un village de Tanzanie, sans portable, sans le sous, sans personne? Ses dents s'entrechoquèrent dans sa bouche nerveuse. La panique rôdait, attendait le moindre signe de faiblesse. Les ombres de la forêt, des maisons, des chiens errants, s'épaississaient autour d'elle. Qu'allait-elle devenir? Comment allait-elle s'en sortir? 

Les battements de son coeur raisonnaient contre sa poitrine tel ceux d'un djembé lugubre. Invocateur. Pourquoi s'était-elle engagé dans ce reportage, déjà? Le ciel, au dessus d'elle, était noir. Sans étoiles et sans lune. Noir comme les entrailles de la forêt. Noir comme son coeur qui pourrissait à vue d'oeil. 

Hyacinthe se mit alors à maudire Ali, Alexandre, Bobby. Ils l'avaient laissé là, seule. Ses pensées s'assombrirent. Sa détresse se teintait de rancoeur. Le bruit lointain d'un moteur souleva son estomac. Le son se fit plus fort, plus perceptible. Jusqu'à ce que des phares n'éclairent un des murs de la maison, Hyacinthe refusait d'espérer. Des portières claquèrent. Une silhouette de géant se détacha dans la nuit. Une rage muette s'empara de la jeune femme qui bondit sur ses pieds. 

« Vous êtes vraiment des enfoirés », chuchota-t-elle violemment à l'encontre des hommes qui revenaient vers elle.

« Désolé, on a attendu le bon moment pour récupérer les affaires », répondit Ali. 

Hyacinthe exultait et son corps en tremblait. Alexandre s'approcha d'elle, lentement. 

« Tu as eu peur? », demanda-t-il.

La jeune femme le fusilla du regard. 

« Vous m'avez fait poireauter toute la journée, à ton avis? Il se serait passé quoi si il vous était arrivé quelque chose?! »

« Mais on est là », rétorqua Ali. 

« Je m'en fou! », s'écria Hyacinthe avant de tourner les talons et de s'éloigner. Toutes ces heures elle s'était dit qu'elle avait eu peur de se retrouver seule. Mais c'était la perspective de se retrouver sans eux, sans Ali et Alexandre, qui l'avait chamboulée. Leur disparition. Elle n'aurait pas survécu. 

Elle marcha pour se calmer. Pour faire taire les soubresauts de son coeur. Puis, elle finit pas rentrer, alla directement dans la chambre et se coucha, exténuée. 

Le lendemain, ils se retrouvèrent sur la petite terrasse face à la forêt où Hyacinthe avait veillé. La nuit avait apaisé la colère de la jeune femme. N'en restait qu'une vague irritation qui la rendait particulièrement silencieuse. Ali comblait le vide en établissant un plan de départ vers l'aéroport, Bobby tentait de comprendre quelle serait son utilité, Alexandre observait la forêt. Son t-shirt, toujours trop petit, semblait lui scier les bras. Ils mangèrent des galettes de maïs, et se lavèrent grossièrement avec l'eau de grandes bassines. 

Le médecin avait annoncé le matin-même à Hyacinthe qu'elle pouvait voyager. Le plan était simple: Ahmed et Bobby les mèneraient à l'aéroport de Dar Es Saleem, d'où ils prendraient le prochain vol pour l'Europe. Ce départ, précipité, laissait un étrange arrière goût à la jeune femme. Ces semaines africaines l'avaient profondément marquées, mais, plus encore, cette fin si violente et traumatisante, nourrissait en elle une haine encore plus féroce pour Alamar. 

Ahmed débarqua vers midi. Hyacinthe ne l'avait pas vu depuis leur fuite de la forêt. Sa mine, fatiguée, trahissait le deuil qu'il vivait. Il ne les avait pas rejoint plus tôt pour éviter d'éveiller les soupçons. Ali avait réussit à le joindre à l'hôpital, et avait donné le numéro de téléphone du médecin chez qui ils se cachaient. Le vol qu'ils souhaitaient ne partait que le lendemain après-midi. Ils décidèrent néanmoins de quitter le petit village dans lequel ils étaient restés trop longtemps pour rejoindre un autre, plus au Nord et plus proche de la capitale économique. Cette fois-ci, ils retrouvèrent l'océan. 

Un petit hôtel pittoresque leur ouvrit ses portes, et Hyacinthe put enfin prendre une douche digne de ce nom. Eloignée de la frontière du Mozambique et des terres d'Alamar, la jeune femme respira enfin normalement. Les kilomètres entre eux représentaient autant de barrières qui s'érigeaient pour les protéger de ces assassins. 

Installés sur la grève autour d'une table ronde au soleil couchant, Ali énumérait les plans et informations qu'ils avaient réussis à récolter depuis leur arrivée, se félicitant d'avoir à chaque fois tout enregistré sur le cloud, pour ne pas risquer de les perdre. Mais l'esprit de Hyacinthe était déconnecté de ces réalités-là. 

Puis, Ahmed parla de Koinet. De son attente à l'hôpital, des tentatives de le sauver. Il leur raconta son coup de téléphone à sa femme, la voix brisée. Hyacinthe pleura avec lui, en silence. Le soleil avait disparu. Seules de longues traînées rosées parsemaient le ciel. Comme une pluie de fleurs de cerisiers.

 

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joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Chapitre relativement calme, ca fait du bien ahah j'ai hâte de voir les suivants pour suivre l'évolution de leur mission et surtout pour voir si Ali sera moins con ahah et SURTOUT pour voir le potentiel couple Hyacinthe / Alexandre mdr
Maud14
Posté le 07/05/2021
ahahaahahahah Ali bashinnggggg!!!! Il a un sacré caractère, c'est vrai, mais c'est quand même un type bien au fond... du fond ! :p
joanna_rgnt
Posté le 07/05/2021
Oui au fond dans la forêt pendant la nuit, sans aucune lumière oui peut-être AHAH
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