Rencontre nocturne

Les songes de Caleb ne s’arrêtèrent pas après son retour à la maison. Au contraire, ils étaient de plus en plus intenses et clairs et la peur vint prendre le dessus. Il avait toujours eu l’habitude de voir ces créatures au loin, comme des flash mais désormais, il les voyait nettement. Elles s’approchaient, l’effleuraient, le bousculaient et pour la première fois, il les entendit parler. C’était une langue qu’il ne comprenait pas mais l’insistance et la violence dont elles faisaient preuve parfois le terrorisait. Il avait la sensation d’être percuté, mordu, piqué, pincé. Caleb avait senti qu’elles attendaient toutes quelque chose de lui et la voix qu’il avait perçu lors de sa sortie scolaire ne cessait de revenir pour l’inciter à ouvrir son esprit et comprendre.  Le jeune garçon ne passait plus une nuit sans être pris de hurlements et de tremblements et son père, contre toute attente, venait s’installer auprès de lui pour tenter de pallier à ses peurs. Son regard se faisant chaque fois plus inquiet. C’était inconcevable de voir ainsi son enfant sans parvenir  à l’aider, sans parvenir à comprendre ce qu’il se passait, sans parvenir à lui expliquer d’où ses rêves provenaient. Une idée avait bien germé dans son esprit mais James l’avait balayé d’un revers de main. Rien de ce qu’il imagina lors de ces nuits agitées ne trouva grâce à ses yeux et il comptait sur son fils pour démêler tout ça. L’enfant pourtant ébranlé, tenait bon. En journée, il refusait systématiquement de ramener le sujet sur la table. Se murant dans un silence obsessionnel. Il ne voulait pas alerter plus son paternel, refusait de lui donner l’impression de devenir fou et ressassait intérieurement les paroles qu’il entendait chaque nuit.

- Papa? Ce soir…Même si…même si tu m’entends crier, s’il te plaît…Laisse moi. Commença l’enfant en plongeant son grand regard noisette dans celui de son père. Je sais que ce n’est pas facile pour toi, mais je dois me débrouiller. Je suis grand tu sais.
- Caleb. Soupira l’adulte en secouant la tête. Tu sais que ce que tu me demandes est impossible. T’entendre ainsi hurler, pleurer. C’est une véritable torture pour un père. Avant tu me parlais de tes rêves, de tout ça et depuis quelques temps, tu te renfermes ostensiblement et moi, j’ai l’impression que je ne te suis d’aucune aide, mais c’est mon rôle de père.
- Fais moi confiance. Je sais que je suis plus fort que ça et quand j’aurais compris, je te promets que je te dirais tout. Ne rentre pas dans ma chambre, s’il te plaît! Insista Caleb en croisant ses petits bras avant de tourner les talons.

Il monta l’escalier d’un pas nonchalant, lança un regard par dessus son épaule pour découvrir le visage dépité de son père et s'empressa de grimper les dernières marches d’un pas pressé. La porte de sa chambre claqua et avant qu’il n’allume la lumière, repéra sur son lit une petite créature qui le fixait de ses grands yeux jaunes. Il déglutit un instant, ferma les yeux avant d’allumer la lumière et eut juste le temps de la voir s’enfuir sous son bureau. Elle était plus petite que lui en taille et bien que son visage fut recouvert de petits poils, Caleb avait l’impression d’être face à un enfant.

- Qu’est-ce que? Qu’est-ce que tu fais là toi? Murmura le petit garçon sans réussir à se départir de la boule qui lui étreignait la gorge.
Silence.
- Je t’ai déjà vu n’est-ce-pas? Tu viens souvent dans mes rêves. Continua-t-il en venant lentement retirer la chaise pour la placer contre sa porte afin que son père ne puisse pas rentrer.
Nouveau silence, mais la créature pencha la tête, comme pour lui signifier que oui, ils se connaissaient déjà.
- Je..attends! Ne bouge pas s’il te plaît. Souffla alors l’enfant en attrapant son cartable pour en tirer son carnet de dessins.

Seul le bruit des pages que Caleb tournait frénétiquement vint perturber le silence de la chambre. Cette créature, il la connaissait, la reconnaissait et enfin il tapota son doigt sur une page, un grand sourire venant orner son visage. Il relevait la tête, son regard plus pétillant que jamais et reprit à l’attention de son visiteur nocturne.

- Le Maymaygwashi ou Memegwesi! Je ne sais pas si je le prononce très bien mais c’est ça, c’est toi! J’avais fait des recherches après l’une de tes visites. Tu es…un esprit de l’eau. Mais pourquoi es-tu là? Normalement, tu vis dans les rivières et tu joues des tours aux humains qui ne respectent pas la terre. Je..J’ai fais quelque chose de mal?

Subitement, le cœur de Caleb se mit à battre à toute vitesse. Le Maymaygwashi venait-il pour le punir? Posant son carnet au sol en tremblant il baissait les yeux, s’attendant à une correction de la part de la créature mais celle-ci sortit de sa cachette pour venir se poster face à lui. Ses petites mains se posant sur les joues de l'enfant, il laissa une larme couler avant de sourire et entreprit de lui parler. Son discours devait bien être important et comme avec la voix qu’il entendait dans ses rêves Caleb reconnu son deuxième prénom, Waban. Il grimaça un instant et finissait par secouer la tête.

- Je ne comprends pas ta langue. Je suis désolé. Je ne comprends pas.

Le Maymaygwashi le comprenait, clignait des yeux avant de venir poser son front contre le sien et subitement tout devint plus clair. Il ne voulait pas le punir, lui montra lacs et rivières qui serpentaient à travers le pays. De New-York jusqu’à une contrée qu’il ne connaissait pas hormis à travers de jolis clichés. Tout était calme, apaisant mais la voix revenait. Cette fois, elle lui susurra qu’il était sur la bonne voie, qu’il devait continuer d’ouvrir son esprit, qu’il finirait par comprendre.
Dehors, un coup de tonnerre résonna de plus belle suivit d’un éclair magistral. La lumière de la chambre de Caleb s’éteignit mais l’enfant ne sembla pas s’en rendre compte. Il voyageait à travers ces contrées, sentait les mains de la créature sur ses joues et lorsqu’il ouvrit les yeux, il était dans son lit et le matin était déjà là. Avait-il rêvé de tout ce qu’il avait vu? Avait-il vraiment passé la nuit aux côtés du Maymaygwashi? Sans être sûr de rien mais en se sentant totalement reposé, il souffla longuement avant de se décider à quitter sa chambre. Il dévala l’escalier en trombe, trouva son père dans la cuisine un café à la main. Ce dernier arqua un sourcil avant de le saluer.

- Et bien, bonjour mon fils? Tout va bien? Tu as bien dormi?
- Bonjour papa. Je suis en pleine forme? Je crois que j’ai bien dormi non? Le questionna l’enfant en retour un petit sourire au coin des lèvres.

James dévisageait son fils. Il devait bien reconnaître qu’il ne l’avait pas entendu de la nuit et ce n’était pas faute de ne pas avoir déambuler sur le palier pour se précipiter à la moindre alerte. Mais rien, aucun cri, aucun pleur, son fils semblait avoir passé une véritable nuit, une prouesse s’il considérait les nuits précédentes. Il avalait sa deuxième tasse de café avant de venir ébouriffer la tignasse de son fils et reprit.

- Je dois y aller. Tu fais tes devoirs pour la semaine, pas de télé, pas de jeux vidéos, pas d’expéditions je ne sais où. J’ai prévenu les voisins hier que je te laissais seul. Si tu as le moindre soucis tu peux leur téléphoner. Je rentre ce midi pour manger avec toi de toute façon. Tu es sage d’accord?

Caleb se servait son petit déjeuner et devant les recommandations du paternel levait les yeux au ciel. La matinée risquait d’être longue mais l’enfant était plein de ressources.

- D’accord mais je peux allumer l’ordinateur pour faire des recherches?
- C’est pour l’école?

Une petite moue de Caleb plus tard, James finissait par céder et l’enfant bondissait de joie. Il devait retrouver ces lieux qu’il avait vu hier soir. Il devait savoir ce que cela signifiait et s’il ne savait pas expliquer si ce qu’il avait vu était bien réel ou non il déviait son regard vers la fenêtre. Le ciel était gris, couvert et si l’orage finissait par éclater, il pourrait peut-être voir celui qui était à l’origine de tout ça!

Son père partit, Caleb remonta rapidement et après son rituel du matin se retrouva en tailleur sur son lit. Il n’avait de cesse de se remémorer les événements de la veille au soir et finissait par se pencher pour voir si la créature n’avait pas élu domicile sous son lit mais rien. Dans son placard non plus. Avait-il rêvé? Son carnet resté sur la sol, ouvert à la page où il avait dessiné le Maymaygwashi des mois plus tôt le conforta dans l’idée que oui, cette rencontre avait bien eu lieu. Mais d’autres questions se posaient. Comment était-il arrivé là? Par où était-il rentré? Dans un soupir il se mit à son bureau, ouvrit cahiers et livres afin de faire ses devoirs mais le cœur n'y était pas tout à fait. Il se répétait qu’une fois terminé il pourrait utiliser l’ordinateur et cette simple pensée lui permit de balayer rapidement cette corvée.
Ce ne fut qu’une fois tous ses devoirs bouclés que le petit garçon descendit. L’ordinateur se trouvant dans le bureau de son père, il ouvrit lentement la porte et souffla. Cette pièce avait quelque chose de particulier. Tout était ordonné, rangé. L’odeur du tabac se mélangeait à celle des livres et Caleb ferma les yeux. Il avait tant de souvenirs aussi malgré son jeune âge. Il avait vu son père y faire les cent pas. Y passer des heures, des jours et des nuits les yeux rivés sur son écran ou accroché au téléphone. Il avait appris à lire dans ce bureau, assis sur les genoux de James. Il y avait eu ces histoires du soir aussi à une période. Enfin, ce n’était pas le moment de s’émouvoir et Caleb alluma la machine, s’installa sur le fauteuil qu’il dû régler à sa hauteur et commença à pianoter. Ce n’était pas facile de trouver quels mots inscrire dans la barre de recherche mais bien vite les images commencèrent à apparaître. Des rivières, des montagnes, il y en avait beaucoup, partout mais il se devait de trouver.

Dans le bureau, il était facile d’oublier le temps qui s’écoulait. Seul le petit cadran de l’ordinateur affichait l’heure mais Caleb ne s’en souciait pas. Il pianotait à tout va, se perdait parfois dans la contemplation des paysages qui s’offraient devant ses yeux ébahis mais bien vite il sursauta. Un énorme fracas venait de retentir. Il se leva alors, s’approchant de la fenêtre pour voir un éclair zèbrer le ciel. Par précaution et par peur il recula d’un pas, heurtant la bibliothèque au passage il tourna la tête vers l’ordinateur, éteint! Se précipitant vers l’interrupteur pour allumer la lumière du bureau, il se heurta à une autre réalité. L’orage avait fait sauter les plombs et les éclairs se firent de plus en plus présents, pressants tout comme le tonnerre qui n’avait de cesse de gronder.
Dépité, mal à l’aise, l’enfant quitta le bureau à contre-cœur. Il avait cru un instant qu’il pourrait trouver des réponses à ses questions mais la nature et l’oiseau-tonnerre se jouaient de lui. Il remonta dans sa chambre pour se perdre dans l’un de ses romans préférés et attendit avec impatience, le retour de son père.

- Caleb? T’es là? Hé oh? Y’a quelqu’un?
- Papa? S’écria l’enfant en ouvrant la porte de sa chambre à la volée pour courir dans l’escalier. Papa t’es là? Y’a eu de l’orage et une coupure de courant et je..je…je..

Devant l’air mi-interrogateur mi-courroucé de son père, Caleb se figea net. Il tournait lentement la tête pour regarder dehors et découvrit un ciel bleu, totalement dégagé. Il fronça les sourcils avant d’ouvrir la bouche mais fût stoppé net par James.

- Je ne sais pas ce que tu as fait mais si je t’autorise à toucher l’ordinateur ce n’est pas pour faire n’importe quoi! Tu as laissé l’écran allumé, la porte ouverte. Je pensais que je pouvais te faire confiance! Après avoir mangé je t’emmène chez les voisins, là au moins je sais que tu ne pourras pas faire de bêtises. A table maintenant!

Tout penaud, l'enfant suivit son père à la cuisine. Incapable de dire le moindre mot. Il ne comprenait pas pourquoi il ne le croyait pas. Il n’avait pas pu manquer le ciel gris de ce matin, ni l’orage qui avait éclaté. De mauvaise grâce il obéit pourtant, emportant avec lui son livre chez les voisins. Il s’était renfermé, écrasé dans le canapé et  muré dans son silence jusqu’au soir. Là au moins, il pourrait peut-être voir son nouvel ami et peut-être avoir quelques réponses sur ce qui se passait autour de lui. Peut-être.

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MichaelLambert
Posté le 14/11/2022
Bonsoir Elly Rose,
J'aime bien les scènes concrètes entre Caleb et son père. Et la rencontre avec la petite créature. Après je me perds un peu dans ce qui se passe la nuit avec lui et pendant qu'il fait des recherches sur l'ordinateur, les enjeux ne sont pas encore dévoilés. L'idée de l'orage qu'il est le seul à avoir vécu est très intéressante !
A bientôt pour la suite ! Bonne écriture à toi !
Elly Rose
Posté le 14/11/2022
Bonsoir Michael,
Je suis vraiment très heureuse de ton retour, effectivement je vais retravailler le passage sur la nuit, pour moi c'était assez clair mais je dois bien reconnaître qu'un passage a été coupé malencontreusement. Pour ce qui est des enjeux de l'orage, la vérité n'en serait dévoilé que bien plus tard mais j'ose espérer qu'il plaira autant qu'à moi!
J'avance tranquillement mais sûrement, le fait d'avoir atterri ici me donne toujours plus envie de lire, d'écrire et partager!
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