Rencontre

Je ne sais combien de temps je restais inconsciente. En me réveillant, mon corps entier me faisait souffrir et ma peau s'était fendue à l'arrière de mon crâne, maculant mes cheveux d'une croûte de sang poisseuse. Je pouvais sentir le liquide épais couler lentement dans ma nuque et imprégner mes vêtements.

Je n'eus pas le temps de m'inquiéter de l'hémorragie : debout au dessus de moi, se tenait l'homme habillé de pourpre. Je dis homme, mais en réalité, il n'en était pas un, mais je ne le savais pas encore à ce moment précis. Tout en lui respirait la bestialité, la violence et le sang.  Si j'avais pu, j'aurais fui, fui le plus loin possible de cette personne qui me fixait de ses yeux jaunes luisants qui n'avaient rien d'humain. Mais la douleur et me paralysaient.

Je sentis qu'il n'y avait rien à faire, je l'avais su au moment où il avait posé sa main sur mon épaule pour m'envoyer m'éclater contre un mur à plusieurs mètres. Je n'avais aucun moyen de me battre, de fuir. Il n'était pas comme moi, il était d'ailleurs.

Puisque mon existence devait s'arrêter là, je pris quelques secondes pour détailler celui qui serait l'artisan de ma fin et qui ne semblait pas décidé à faire autre chose que me détailler comme si j'étais un détritus sur son chemin. Il était grand, très grand et entièrement habillé de cuir. Son manteau était pourpre, je l'ai déjà précisé, mais la teinte était magnifique et d'un rouge si sombre qu'il paraissait noir. Les pans de ce si beau vêtement tombaient presque jusqu'au sol. Ses gants étaient noirs et ne portaient pas la moindre trace du meurtre qu'il venait de commettre, car c'était bien le cas : l'homme blessé, dont les gémissements m'avaient attirée dans cette maudite impasse, avait cessé de vivre. Le pantalon et les bottes du meurtirer étaient en cuir pourpre également. Nous étions alors en février et il faisait un froid glacial, pourtant, il était torse nu et ne semblait aucunement en souffrir. Si j'en avais été capable, j'aurais admiré ce torse à la musculature imposante et parfaite. Car il y avait un charme étrange qui se dégageait de lui, le même que celui d'une panthère, souple et agile, mortelle.

Je ne pouvais voir son visage à travers la brume de douleur qui voilait mon regard. Tout ce que je parvenais à apercevoir était ses yeux, si jaunes, si froids et si cruels. Il s'accroupit et me contempla comme un fauve contemple sa proie. Ses mouvements étaient rapides et fluides, plus que c'est humainement possible. Pour ma part, j'essayais de rester immobile mais je ne pouvais retenir les tremblements de peur, de froid et de douleur qui m'agitaient.

Brusquement, l'homme saisit ma gorge et, d'une seule main, me mit sur mes pieds et me repoussa contre le mur sans me relâcher. J'aurais hurlé de douleur si sa poigne n'avait pas empêché le moindre son de franchir mes lèvres. Il m'appuyait contre le mur, de plus en plus fort et mes pieds ne touchaient presque plus le sol. J'hoquetais, tentant désespérément d'inspirer de l'air, en vain. Mes poumons brûlèrent, la douleur dans mon crâne devint insupportable et des tâches noires commencèrent à voleter devant mes yeux. J'allais perdre connaissance, sans doute pour ne plus jamais me réveiller.

Dans un dernier sursaut de lucidité, la panique me fit accrocher mes mains à son poignet pour essayer de me libérer. Mais c'était peine perdue, j'eus l'impression de poser mes mains sur un morceau de glace plus solide que de l'acier. Pourtant, je m'y accrochais, avec les dernières forces que donne un infini désespoir. Je vis alors l'inconnu s'approcher très lentement de moi et incliner sa tête vers mon cou. Je ne voulais pas qu'il me touche, jamais je n'avais autant souhaité fuir le contact de quelqu'un. Je tentais vainement de reculer, comme si j'avais pu me fondre dans le mur et disparaître.

Il était si près que je pouvais désormais voir son visage et distinguer ses traits. Ce que je vis me fit prendre la pleine mesure du danger que représentait cet "homme". Il aurait pu être séduisant s'il n'était pas aussi effrayant. Son charme était si animal, si primitif qu'il en devenait presque hideux. C'était presque impossible de décrire une telle beauté. Ses lèvres étaient fines et encadrées par une barbe parfaitement taillées, surmontées d'un nez droit, royal, et de hautes pommettes qui ne laissaient aucune place au doute quant à la noblesse de leur propriétaire. Ses cheveux étaient longs et noirs, noués en de fines tresses qui reposaient sur son épaule. La symétrie de ce visage faisait qu'il était impossible de le croire humain tant elle était parfaite.

Si ce visage ne m'avait pas inspiré autant la peur j'aurais pu le trouver magnifique. Mais cette beauté me répugnait et m'effrayait autant qu'elle m'attirait. Cela n'était pas humain, cela ne pouvait pas l'être. L'homme en face de moi agissait et ressemblait plus à un animal sanguinaire qu'à ce qu'il paraissait être.

Un craquement se fit entendre, et je pris soudain conscience de l'ampleur du silence dans lequel nous étions. La barrette qui retenait mes cheveux sur ma nuque et qui avait miraculeusement résisté au choc venait de se briser, libérant ma masse de boucles sombres. Mon tueur avait continué de s'avancer vers mon cou, il en était désormais si près que je pouvais sentir son souffle sur ma peau.

Il s'arrêta soudain.

Tout aussi lentement qu'il s'était approché de moi, il recula pour me fixer, sans relâcher sa prise sur ma gorge. J'étais au bord de l'évanouissement, et je priais autant que je le pouvais pour que l'inconscience me libère de la douleur ou que quelqu'un m'entende, comme j'avais entendu le gémissement qui m'avait conduit dans cette impasse. Personne ne vint.

Il tourna ma tête pour voir mon profil puis me replaça face de lui. Il regarda mes traits avec une intensité dérangeante et malsaine. Il s'approcha une fois encore, mais pas en direction de mon cou, en direction de mes lèvres.

Si j'avais eu envie de fuir auparavant, ce n'était rien par rapport à l'envie qui me saisit au moment où mon esprit embrumé compris ce qu'il avait l'intention de faire. Je tentais de dire "non", de hurler, de me débattre mais j'en étais incapable. Des larmes de frustration et de colère commencèrent à rouler sur mes joues quand je compris que je ne pourrais rien faire.

- Dona Anna...murmura t-il juste avant de poser ses lèvre sur les miennes.

C'était impossible. Il connaissait mon nom. Il ne pouvait pas le connaître. Il ne le pouvait pas! Cette pensée brutale fut bien vite engloutie par l'océan de douleur qui me submergea quand l'inconnu prit possession de ma bouche. Je ne saurais l'expliquer mais son baiser me fit mal, me brûla au plus profond de mon être. Je souffris sous ses lèvres, comme je n'avais jamais souffert auparavant.

Je ne peux pas, même aujourd'hui que ces évènements sont derrière moi, décrire cette douleur. Son souvenir trouve encore trop d'écho pour que je me risque à poser des mots sur ce qui m'arriva cette nuit là. Une chose est sûre, si j'avais su ce qui allait advenir de moi, jamais je ne serais entrée dans cette ruelle.

Heureusement, mon corps eut pitié de moi et m'accorda l'inconscience.

Lorsque j'ouvris de nouveau les yeux, l'inconnu avait disparu, seuls restaient le cadavre et la macabre inscription sur le mur. Me relevant avec difficulté, j'attrapai mon sac et quittai la ruelle au plus vite, sans un regard en arrière.

Ma tête était pleine de questions qui allaient devoir trouver des réponses.

 

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