Reine

Par Rimeko
Notes de l’auteur : (Thème : écrire à partir un très court texte d'un autre participant, le-dit texte ayant été réalisé avec des contraintes de l'OuLiPo)

Poème de Paul, réalisé avec la contrainte du prisonnier + l'avalanche (version mots) :

« Reine,

Ô souveraine,

Savoure sa romance,

En un mois immense,

S'use, se consume, ruinée. »

 

*

 

Le télécran crachote des lambeaux de phrases, l’image tremble, se déchire. Le garçon se redresse un peu, tape sur le bord de l’appareil en grommelant. La projection se stabilise et il se rassoit sur ses talons, satisfait. Puis, lentement, il prend conscience de ce qu’il a devant les yeux.

« Pepsi, viens voir ! »

Il entend sa sœur s’installer à côté de lui, mais il ne prend pas la peine de tourner la tête vers elle. Il ose à peine cligner des yeux. Là, sur le télécran familial, fleurissent des couleurs qu’ils n’ont encore jamais pu admirer, sauf peut-être dans le vieux livre d’histoire que leurs parents ont réussi à cacher aux autorités et, bien sûr, dans les tenues extravagantes de ceux de la haute.

Le reste des habitants de Subterra, eux, ne connaissent que le gris-béton, celui de leurs habitations, de leurs vêtements, parfois rehaussé de gris-acier là où la structure devient apparente, et le marron-terre, et le beige-peau. À cette palette terne s’ajoutent le vert-de-gris des lichens, la blancheur crue des néons, la teinte plus chaude de la rouille.

Kodak et sa sœur n’ont jamais quitté leur cité souterraine, n’ont jamais respiré autre chose que l’air conditionné craché par des machines de la taille d’un immeuble. Or, la transmission pirate filme l’extérieur.

Vert-naissance des jeunes pousses.

Jaune-vie d’une minuscule fleur.

Blanc-douceur des nuages.

Pepsi et Kodak n’en finissent plus d’écarquiller les yeux – des yeux bleus, de la couleur du ciel au petit matin, comme ceux de leur mère. Ce sont bien les seules touches de couleur que les autorités ne peuvent bannir, et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Le télécran grésille à nouveau, le paysage vacille, tient bon un instant puis s’évanouit tout à fait. Les autorités ont repris le contrôle des ondes.

« … depuis la dé-érioriation de l’atmosph-re terres… les vents solaires frappent di-ectem… porteurs… radiations mortelles pour… »

Le vieux documentaire enclenché en urgence bataille contre les assauts de la transmission pirate, mais ses schémas simplistes tiennent bon. La bande-son, elle, laisse à désirer, mais de toute manière tout le monde la connaît déjà par cœur. Kodak grogne, éteint d’un geste rageur le télécran. Le silence retombe dans la pièce unique de leur habitation. Dans un coin, une caméra de surveillance ronronne doucement. Avec un peu de chance, suffisamment de foyers auront été témoins de la transmission pirate pour que les autorités renoncent à interroger tous ceux qui l’auraient regardée, fascinés. Sinon, ils risquent bien d’être convoqués, et ce n’est jamais souhaitable.

Pour l’instant, Pepsi n’y pense même pas ; les coudes sur les genoux, le visage dans les mains, elle rêve. Sur l’écran de ses paupières closes dansent mille couleurs magnifiques.

Elle a quinze ans.

Elle rêve du soleil qu'elle n'a encore jamais vu, d'un ciel bleu comme ses propres yeux et d'un monde qui ne s'arrête pas aux limites de la nuit. Elle rêve de pouvoir sortir sans surveiller l’heure en permanence, sans s’inquiéter de si elle pourra rejoindre Subterra à temps, sans s'équiper de lunettes infrarouges. Elle rêve de découvrir par elle-même le vert d'une prairie, le rouge d'une fleur ou le blanc du givre.

Pour elle, cependant, la vie restera terne et monochrome.

C’est la Directrice qui en a décidé ainsi, et personne n’ose la contredire.

*

« L'extérieur est dangereux. »

C'est ce que lui a répété chaque livre qu'elle a ouvert, chaque site qu'elle a visité, chaque personne qu'elle a consultée. C’est uniquement pour cette raison qu’il y a tant de règles à Subterra – pour protéger ses habitants des radiations mortelles. Pepsi refuse d'y croire. Elle s'obstine, elle continuera jusqu'à trouver ce qu'elle cherche, que cela existe ou non.

« Deux semaines, » assène l'article scientifique qu'elle vient de terminer. C’est tout ce qu’une personne peut espérer vivre en plein soleil – quinze jours sous les feux ardents d'un astre, avant qu’ils ne vous tuent. C'est aussi, de fait, l'espérance de vie des criminels bannis de Subterra. Les scientifiques de leur cité ont pourtant tenté de développer des médicaments contre les effets des radiations, et pendant un temps, ils ont semblé fonctionner. Les sujets involontaires paraissaient en parfaite santé malgré l’exposition prolongée. Toutefois, la réalité a fini par les rattraper : quelques jours avant l'échéance fatale, quelques heures même pour les plus chanceux, les symptômes sont arrivés en force. « Attention : une exposition, même courte, peut provoquer nausées, migraines, faiblesse, vomissements, perte de connaissance, décès. »

Quant à fabriquer des combinaisons, ce n’est même pas la peine d’y penser : seules plusieurs dizaines de centimètres de plomb peuvent espérer bloquer des rayonnements gamma. Il y a bien quelques blindés qui se chargent de faire la liaison entre Subterra et les autres cités enfouies, mais seuls quelques rares privilégiés sont admis à bord.

Pepsi a dix-sept ans. Ce n'est pas un âge où on a envie de mourir, ce n'est même pas un âge où on y pense. Elle se sent invincible. Elle sait qu'elle ne l'est pas, et pourtant… Pourtant, l'interrogation revient, sans cesse, de plus en plus insistante. « Et si… ? » Et si les chercheurs avaient raison, et si à chaque génération leurs corps s'habituaient un peu plus ? Cela fait longtemps qu'on n'a plus recensé de morts pour cause de radiations et après tout, personne ne sait au juste ce qu’il advient des bannis et des déserteurs. Certains affirment que ce sont seulement les moyens de protection qui ont évolué, les règles et tous les protocoles de sécurité. D’autres osent y croire. Un peu.

Pepsi est de ceux-là. Pourquoi le soleil l'appellerait-il sinon ?

*

Elle a dix-neuf ans, deux mois et cinq jours.

Elle est amoureuse et, bien sûr, elle est prête à le suivre jusqu'au bout du monde. Souvent, cela ne reste que des paroles en l’air – et pourtant ils sont là, Orion et elle, dans sa bagnole bleu pâle, couleur de ciel, couleur d’espoir. L'odeur des rations empilées sur la banquette arrière remplit l'habitacle, le goût âcre des médicaments s'attarde sur sa langue.

Ils les ont volés, bien sûr, avec la voiture, en s’introduisant dans la décharge-archives où s’entreposent des centaines et des centaines d’objets qui n’ont plus de sens dans leur vie souterraine. Cannes à pêche. Sécateurs. Parasols, parapluies, paravents. Lunettes de soleil. Cerfs-volants. Ce bric-à-brac sorti tout droit du passé, véritable hymne à l’inutile, à l’interdit, les fait rêver. Ils ont ajouté à leur butin quelques objets aux couleurs vives. Ils ne sont même pas sûrs de savoir à quoi ils servent.

Et désormais, ils ne peuvent plus revenir en arrière. Ils ne connaissent que trop bien le sort réservé aux voleurs et aux déserteurs ; ils étaient là quand les autorités sont venues chercher la mère d’Orion. C’est elle qui lui a appris à conduire.

Devant, la route leur ouvre ses bras de macadam.

Maintenant qu'ils ont quitté la ville, Pepsi peut défaire sa ceinture. Elle s'étire avec délice, enlève ses chaussures qu'elle pousse sous son siège et étend ses jambes, les pieds sur le tableau de bord. Elle agite ses orteils peints en bleu. Orion lui jette un regard en coin et sourit. Leurs mains s'effleurent quand il passe une vitesse.

Ils roulent en silence. Elle a ouvert la fenêtre et le vent vient se joindre au voyage, frais et alerte. Pepsi bâille. Ils sont partis au tout début de la nuit pour pouvoir mettre le plus de distance possible entre eux et Subterra. Ils ne veulent pas qu'une équipe de recherche les retrouve.

Elle se frotte les yeux, les écarquille tout grand, bâille à nouveau. Orion se tourne vers elle, lui assure qu’elle peut dormir quelques heures pendant qu’il conduit. Elle secoue la tête ; elle ne veut rien rater. Elle ne peut s'empêcher de sourire.

Au-delà de la route, droit devant eux, l'aurore fleurit tandis que les étoiles, une à une, s'éteignent.

*

Ils ont fait l'amour dans une prairie, plus verte qu'elle aurait jamais pu l'imaginer, entourés de fleurs de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ils en ont vu un, d'ailleurs, d'arc-en-ciel. Pepsi pensait qu’il s’agissait d’une légende. Il lui a semblé que son cœur allait éclater de bonheur, avec ce spectacle dans les yeux et les doigts d’Orion entremêlés aux siens.

Il l'appelle « ma reine », il lui dit qu'elle est une fille du soleil, avec ses cheveux d'or et ses yeux couleur de ciel. Le matin même, alors qu’ils s’embrassaient, elle s’est aperçue que la lumière allumait des constellations dans son regard à lui.

Au début, cela lui a fait bizarre de rester éveillée aussi tard. Subterra impose à sa population un couvre-feu strict, et une fois chacun rentré chez soi, il n’y a plus grand-chose à faire pour s’occuper. Pepsi et son frère s’endormaient bien souvent avant midi. Aussi, elle est surprise de la facilité avec laquelle son corps s’est habitué à ce nouveau rythme, à l’inversion du jour et de la nuit et de tous ses repères. Elle aimerait presque y voir un présage.

Désormais, ils se couchent avec le soleil, lovés dans la voiture ou étendus à même le sol, et se lèvent avec lui. Cela fait plusieurs nuits qu'elle n'a pas vu les étoiles, elle s'endort avant, ivre de joie et de découvertes, épuisée par les longues heures de conduite et leurs courses à travers la nature. Elles lui manquent un peu.

Elle a dix-neuf ans, deux mois et onze jours.

*

Ils n'ont pas croisé âme qui vive depuis des jours, mais Pepsi s'en fiche. Ils se suffisent l'un à l'autre. Elle a aussi vu des insectes volants pour la première fois, s'est émerveillée de leur discret bourdonnement, et de leur capacité à survivre là où l’humain avait échoué. Un peu plus loin, elle a écouté le chant des grillons. Elle a tenté de se joindre à eux, sifflotant avec sa langue tout contre ses dents, et Orion a ri. Elle n'a même pas eu la force de se vexer – il lui semble que ce n'est pas possible d'être triste ou en colère sous le soleil.

Elle a dix-neuf ans, deux mois et vingt-un jours.

D'après les études scientifiques, ce devrait être la fin, mais elle se porte comme un charme. Et puis, même si ce devaient être ses derniers jours, elle ne regrette rien.

*

Elle ne sait pas qui elle aime le plus, d'Orion ou du soleil. « Les deux astres de ma vie », plaisante-t-elle. Il lui rappelle que son nom vient d'une nébuleuse, pas d'une étoile. Elle lève les yeux au ciel, lui rétorque qu'elle n'est pas une reine non plus, s'il tient tant que ça à la vérité. Il secoue la tête. Ajoute que la vérité, c'est qu'ils devraient en être à la fin de leur folle aventure.

Elle a secoué la tête, l’a poussé, l’a renversé dans l’herbe verte. Elle ne veut pas y penser, pas maintenant, pas alors qu’il leur reste tant à découvrir, tant à vivre. Heureusement, les baisers d’Orion n’ont pas leur pareil pour lui faire tout oublier.

Après l’amour, ils sont restés enlacés, peau contre peau, le bras d’Orion lové dans le creux de sa taille. Ils ont parlé de tout et de rien, de petits détails et de grandes idées qui leur donnent un peu le vertige. Elle sent la vibration de sa poitrine tout contre la sienne quand il parle, elle a l’impression que les mots glissent directement de lui à elle, d’elle à lui. Leurs murmures se dissolvent dans la chaleur du soleil couchant. Le ciel est une œuvre d’art qui n’en finit plus de brûler.

Elle a dix-neuf ans, deux mois et vingt-neuf jours.

Ce n'est pas la fin. Pepsi se le répète chaque soir en fermant les yeux.

*

Elle a dix-neuf ans, trois mois, quatre jours et vingt heures.

Orion lui a fait une couronne de fleurs.

Elle est en train de mourir.

*

Elle a dix-neuf ans, trois mois, cinq jours et une heure.

Avait.

Orion n'a plus la force de l'enterrer, il reste allongé tout près d'elle. Il lui a tenu la main jusqu'à la fin et la raideur nouvelle des doigts de Pepsi l'empêche de retirer la sienne. Il mourra à ses côtés.

Cela fait un mois qu'ils ont commencé à écrire leur romance sous les rayons du soleil. Un mois immense, interminable, fait de rires, d'amour et de lumière. Et bien trop court.

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Vylma
Posté le 17/12/2019
J'ai a-do-ré ! J'avais un peu de mal à voir où l'histoire allait aller, mais quand j'ai fait le lien c'était très chouette !

J'ai bien aimé la description de Pepsi, assez intrigante (le soleil qu'elle n'a jamais vu, le ciel de la couleur de ses yeux...).

Le début de description de l'univers était bien cool aussi, avec le sort réservé aux criminels.

Le compte à rebours a très bien marché sur moi, et l'histoire est très belle. Bravo !
Rimeko
Posté le 17/12/2019
Le lien ? Le fait que le soleil tue et qu'ils allaient s'y exposer... ? Je sais pas, il me semblait que je l'avais dit assez explicitement au début XD
Contente que Pepsi et l'univers et l'histoire en général t'aient plus en tous cas !
Vylma
Posté le 17/12/2019
Non, le lien avec le poème qui t'a servi de base ^^
Que la reine se soit Pepsi, et qu'elle allait littéralement se consumer par amour, amour pour le soleil / l'aventure et amour pour son copain. J'ai trouvé ça très beau, d'autant plus qu'elle précise un peu avant que même si elle allait potentiellement mourir, ça valait le coup quand même. Une belle ode à la liberté à mon avis :)
Liné
Posté le 11/10/2019
Oh, c'est beau !
(... oui c'est encore moi, je n'ai pas résisté à l'envie de poursuivre mon bonhomme de chemin).
Je crois que cet atelier d'écriture te réussit beaucoup ! Tu as une prédilection pour le thème de l'amour, du moins dans tes nouvelles, et celle-ci me plaît tout particulièrement ! Peut-être parce qu'elle a quelque chose de plus nébuleux, de presque irréel et en même temps de très charnel, et que ça tombe pile dans mes goûts ?
Petite question : pourquoi ton personnage s'appelle-t-il Pepsi ?
Et dernière chose : merci de m'avoir fait redécouvrir l'Oulipo ! Et j'ai eu "peur", au début j'ai cru que ça allait être ton texte qui serait en prisonnier et avalanche... !

Merci pour cette belle lecture du matin et a très vite ;-)
Rimeko
Posté le 11/10/2019
Ravie de te revoir si vite :P
Pour la prédilection, c'est drôle, parce que j'ai failli répondre "ah bon ?" et puis je me suis rappelée que les deux nouvelles suivantes tournaient AUSSI autour du thème de l'amour XD (Enfin, la troisième, pas vraiment, mais on peut la lire de cette manière...) Je ne saurais pas dire pourquoi, je ne suis pas vraiment une personne romantique, et l'amour (dans le sens romantique, couple) n'occupe que très peu de place dans ma vie... Faut croire que ça me fascine malgré tout !
Si ça tombe pile dans tes goûts, oui, ça pourrait être une raison :P Et j'aime beaucoup cette description de mon texte, c'est bien comme ça que je le vois aussi !! (ça me fait penser au fameux "qu'est-ce que c'est que mon style d'écriture ?", mais je vais pas développer là-dessus sinon je vais encore faire une tartine)
Par rapport au prénom de cette chère Pepsi : au départ elle s'appelait Yolande (ah ouais j'étais 100% partie pour lui trouver un nom chelou), mais ça convenait pas (ça évoquait quelque chose de trop "mou", alangui, dans ma tête), et puis je me suis rappelée d'une nouvelle type post-apo que j'avais écrite quand j'étais en 6e ou en 5e (ça date), où les personnages avaient tous des noms de marques commerciales parce que leurs parents les avaient nommés d'après les "anciennes écritures" (oui, moi-de-douze-ans, mais pourquoi), et ça m'a amusée de reprendre ça. Et puis le nom lui correspondait bien (le "peps") !
Ouais, on est d'accord, ça pique un peu l'OuLiPo XD Je suis pas une fan, je vois pas trop l'intérêt (enfin, si, casser les codes et tout... mais avouons-le, c'est super barbant à lire !), mais c'était drôle d'écrire à partir de quelque chose généré par ces contraintes !
Merci encore une fois pour ton retour, et à très vite j'espère !!
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