Reflexions

Par Maud14

L’entrevue avec l’association écologiste s’avérera à nouveau édifiante pour les deux journalistes. Il firent connaissance avec Marco, un ancien ingénieur en environnement pour les entreprises qui avait quitté son job à cause de la triste réalité du métier. Il s’était alors engagé dans l’association et parcourait le Canada pour pondre des rapports toujours plus alarmants. Marco approchait la quarantaine et avait immigré d’Italie dix ans auparavant, fuyant sa région natale du Sud qui était devenue bien trop invivable l’été pour y rester. Il était l’un de ceux qui n’acceptait pas de voir sa planète se dérégler, comme un vieil accordeur n’arrivant plus à trouver la bonne note de musique.

Ils partirent le lendemain après-midi avec lui dans les Lanaudières, une vaste région naturelle à l’Ouest de Montréal, trouée de lacs et forêts. La chaleur n’était pas retombée et l’air chaud fouettait les visages de Hyacinthe et Manu installés à l’arrière de la voiture. Au bout de deux heures de route, ils s’engagèrent dans un sentier et débouchèrent sur une petite clairière où trônait un chalet de rondins de bois. Un lac bordait son flanc est, et un foyer pour accueillir un feu avait été installé près d’un court ponton avançant sur l’eau. L’endroit plu beaucoup à Hyacinthe qui s’empressa de faire le tour du propriétaire. De grands arbres feuillus encerclaient l’habitat telle une canopée et, de l’autre côté, une petite terrasse donnait sur le lac. Un endroit paisible, songea-t-elle.

Ils s’installèrent dans l’antre de bois et déjeunèrent à l’ombre des sapins, près du lac. L’air y était plus frais et une légère brise venue des flots calmes participaient à rendre l’atmosphère plus acceptable. Hyacinthe avait bien discuté avec Manu durant le voyage. Elle avait appris qu’il avait son âge, qu’il avait été engagé dans un parti écologiste du Québec avant de se tourner vers l’aide aux journalistes. On en pouvait pas réellement parler de fixeur ici, comme la région n’était pas à risques à proprement parlé, mais il affirmait que les risques climatiques devaient être également pris en compte car ils étaient devenus de vrais enjeux de sécurité. Il avait rencontré sa blonde (sa petite-amie en québécois) lors d’un barbecue chez un ami commun, mais ils ne vivaient pas encore ensemble. A côté de son engagement il aimait la musique, chiller avec ses amis, avoir du fun et bien entendu son petit chien Archie, un chien loup de seulement cinq mois. Il l’avait emmené avec eux et celui-ci sommeillait sagement sous la table, contre les pieds de son maître. Archie possédait un beau pelage blanc et gros, qui rappelait celui des loups. Ses yeux bleus ressemblaient à deux glaciers. La sympathie de Manu éclaboussait la petite troupe qui s’était vite sentie à l’aise et avait délié la langue de Marco qui leur raconta ses expériences décevantes avec des entreprises du coin.

« Ils s’en foutent bien des conséquences de leurs activités. Tout ce qui les intéressent, c’est se développer, et faire de l’argent. Tu essayes de faire de la prévention, mais ils t’embauchent juste parce que la loi les y oblige », leur avait-il déclaré, désabusé. Marco avait la peau mate des italiens du Sud, les yeux des eaux du lac vert des hautes-Alpes et les cheveux de la couleur de la robe d’un bon café corsé. Son accent italien roulait contre son palais, entre ses dents, rebondissait sur sa langue. Hyacinthe aperçut chez lui la révolte grondante d’Ali, mais, la chaleur de son regard, la suavité de sa voix et la musicalité de ses gestes le rendait moins hargneux.

Après manger, ils s’immergèrent dans les eaux fraîches du lac, faisant retomber la chaleur de leur corps. Marco leur vanta les bienfaits d’une eau glaciale pour l’organisme du corps humain. Lors d’un séjour en Islande, il s’était essayé à la résistance au froid, en suivant la méthode d’un recordman du monde de résistance au froid. En 2007, l’athlète, surnommé « l’homme de glace », avait grimpé l’Everest en short jusqu’à 7400 mètres, et compte à son actif un semi-marathon pieds nus au-delà du Cercle arctique. Puis, il avait suivi la méthode Kneipp, un abbé atteint de tuberculose diagnostiquée incurable, qui aurait guéri grâce à des bains glacés.

Le soleil se couchait déjà, cependant à travers les arbres des traînées orange sanguine. Manu alluma le foyer à l’extérieur, et ils s’installèrent autour en se faisant la réflexion qu’ajouter une source de chaleur n’était pas forcément indispensable. Mais la lumière que diffusaient les flammes étaient bienvenue. Ils discutèrent de leur programme du lendemain. Ils se rendraient dans le parc national de la Mauricie.

La lumières des flammes léchaient leurs visages et le croissant de lune veillait sur le feu de joie. Marco énonça les retombées du réchauffement climatique sur le pays et Ali l’écoutait, les sourcils froncés. Il leur expliqua que de nombreux risques concernant les infrastructures avaient été dénombré, notamment dus aux événements météorologiques extrêmes. Dommages aux maisons, aux bâtiments et aux infrastructures essentielles à cause des fortes précipitations, des forts vents et des inondations. Celles sur la côte étaient elles aussi en ligne de mire, à cause de l’intrusion d’eau salée et de l’érosion du littoral due à la hausse du niveau de la mer et aux ondes de tempête.

Les communautés et les populations nordiques connaissaient de lourdes retombées: dommages aux bâtiments, aux routes, aux canalisations, aux lignes électriques et aux bandes d’atterrissage à cause du dégel du pergélisol; la réduction ou la perturbation de l’accès aux communautés et aux installations en raison de la hausse des températures; et risques accrus d’accidents maritimes causés par l’intensification du trafic et par la réduction de l’étendue de la glace de mer en été.

Les espèces et les écosystèmes pâtissaient de ce dérèglement qui menaçait la biodiversité, la résilience écosystémique et l’aptitude des écosystèmes à fournir de multiples bienfaits aux gens, comme la régulation environnementale, la fourniture de ressources naturelles, l’habitat et l’accès à des activités et ressources culturellement importantes. Le déclin des populations de poissons était de notoriété publique. Les pêcheries se voulaient désormais moins productives et résilientes à cause de la modification des conditions de l’eau de mer et de l’eau douce, de l’acidification des océans et de l’action des espèces envahissantes et des ravageurs. De nombreuses espèces avaient disparues de la surface du Canada. Bref, le tableau n’était pas très joli à regarder et la réalité qu’il peignait faisait froid dans le dos.

« On ne parle pas assez des autochtones, souleva Marco. Les Premières nations, les métis et les Inuits sont en premières lignes. Les réserves disparaissent avec les incendies, les Inuits assistent à la fonte des glaciers et à la modification de leurs territoires… »

Hyacinthe s’était renseignée sur l’histoire du Canada et des autochtones. Ces peuples étaient les habitants originaux du territoire. Plus de deux millions de personnes s’étaient identifiées comme étant Autochtones, formant 5 % de la population nationale. Malgré beaucoup de menaces – et dans certains cas l’extinction – par les forces coloniales, la culture autochtone, la langue et le système social avaient façonné le développement du Canada, et continuaient à s’accroître et à prospérer malgré l’adversité.

Dans un Canada qui affichait un taux de chômage à 8 %, les autochtones restaient deux fois plus nombreux à être sans emploi, et ceux qui possédaient un travail se retrouvaient souvent cantonnés aux bas salaires. Près de la moitié des Premières Nations et des Inuits vivaient même sous le seuil de pauvreté. Avec des conséquences lourdes : un tiers des hommes et un quart des femmes souffriraient de problèmes d'alcool ou de drogue. Le taux d'incarcération était six fois plus élevé parmi les autochtones, population qui connaissait également un nombre record de suicides, en particulier chez les jeunes, avec jusqu'à six fois plus de passages à l'acte chez les 15-24 ans. Jusqu'en 1980, au moins 20 000 nouveau-nés ou très jeunes enfants issus des Premières Nations, des Métis ou des Inuits furent enlevés à leurs familles par les travailleurs sociaux qui considéraient les parents inaptes à les élever, puis adoptés, dans la plus grande opacité, par des Blancs de la classe moyenne au Canada, aux Etats-Unis et en Nouvelle-Zélande. Beaucoup ne découvrirent leur réelle identité que des années plus tard.

Mais évoquer le sujet restait compliqué voire tabou avec les québécois. On avait prévenu Hyacinthe, et elle s’était heurtée à un mur en béton lorsqu’elle avait tenté d’en discuter avec Manu. Elle ne voulait pourtant pas froisser son nouvel ami.

Alors que la conversation avait déviée sur des recettes de cuisine - diantre qu’on pouvait parler de tout avec ceux-là-, Hyacinthe laissa sa main caresser distraitement Archie. Il grogna de satisfaction sous son geste. Elle porta son regard vers la cime des arbres d’où perçaient quelques étoiles. Manu et Marco prirent congé et elle se retrouva avec Ali après qu’Archie n’ait trottiné vers son maître qui l’appelait depuis le porche.

La danse lancinante des flammes luisait dans les yeux d’Ali. Le regard rivé vers le feu, il semblait plongé dans une profonde réflexion.

« A quoi tu penses? », demanda Hyacinthe.

Il parut soudain prendre conscience de sa présence, puis, secoua lentement la tête avant de s’affaisser un peu plus dans son siège.

« A l’égoïsme sans nom de faire des gamins par les temps qui courent ».

Hyacinthe fronça les sourcils.

« Comment ça? »

Il releva deux yeux noirs sur elle.

« C’est ça la vie qu’on leur offre? La terre qu’on leur laisse en héritage? Une planète brûlée, pillée, qui ne tient presque plus debout? Faire des gosses c’est leur promettre une vie misérable, une vie dans laquelle ils crèveront de chaud, dans laquelle ils n’auront même pas de quoi manger correctement sans s’empoisonner le corps. Une vie sur un fil, dans une planète qui dépérit. Comment tu peux être aussi con pour vouloir ça à tes enfants? »

« Ali… », tenta-t-elle de l’apaiser.

«  Non mais tu te rends compte Hyacinthe? Comment il va faire Eliott? Qu’est-ce qu’il va vivre? Comment il pourra ne pas nous en vouloir, à nous, les vieux, ceux qui ont participé activement à cette mise à mort de la Terre? On a profité, on s’est gavé, enrichi, on a consommé, jeter, bazardé, remplacé, surconsommer… Et maintenant quoi? Maintenant y a des guignols qui veulent nous envoyer sur une autre planète pour qu’on fasse la même chose ailleurs? Mais est-ce qu’on le mérite seulement? Est-ce qu’on mérite vraiment de survivre à tout ça? Si Alexandre me posait al question…»

« Ne dis pas ça »

Le monologue vindicatif d’Ali lui fit l’effet d’une claque. Non pas à cause de son ton mordant, mais à cause de la vérité criante qu’il s’en dégageait.

« On est pas tous les mêmes, reprit-elle. On ne peut pas nous mettre tous dans le même sceau. Il faut garder espoir »

« Mais quel espoir? Que l’homme change? Je crois que j’ai laissé depuis un petit moment déjà cette croyance derrière moi. Tant qu’on sera gouverné par des pantins de la finance mondiale, on rectifiera jamais le tir »

« C’est pour ça qu’on fait ce qu’on fait. Pour faite bouger les consciences! Pour provoquer une prise de conscience citoyenne »

« Il faudrait une révolution citoyenne à ce rythme-là », rétorqua Ali. Soudain, son regard se nourrit un peu plus des flammes vacillantes dans l’antre.

« C’est ça! Il faut une révolution citoyenne »

« Tu veux dire : il faudrait une révolution citoyenne dans chaque pays pour que ça puisse avoir une résonance »

« Une première serait déjà une très bonne chose. Les autres suivraient »

« Tiens, tu as retrouvé ton optimisme ».

Il ne releva pas. Hyacinthe soupira et bu une gorgée de sa bière.

« Ça doit bouleverser ta vie d’être père maintenant », dit-elle tout bas.

« Ça remet tout en question. Absolument tout », lâcha-t-il, les yeux rivés sur un point, sans rien bouger d’autre que ses lèvres.

« Je ne vois plus les choses de la même manière. Avant je ne pensais qu’à moi, à toi à la limite, mais ça s’arrêtait là. Ma vie n’avait que peu d’importance. Maintenant j’ai une responsabilité et… je ne peux rien faire d’autre que de me battre encore plus, m’engager encore plus »

« Je comprends… », murmura-t-elle.

« Je ne suis pas sûr », dit-il alors, dardant son regard châtaigne sur elle.

« Non, tu as raison. Mais je peux imaginer ».

Ali se redressa et se tint le menton dans les mains.

« Et toi, t’en penses quoi de faire des gamins? »

« Moi? Se récria-t-elle, surprise. Oh… beh… pas grand chose. Déjà avec qui? »

« J’en sais rien, non, je demandais comme ça »

« Je ne sais pas. Dans un sens je… je dois admettre que je trouve ça tellement beau de donner la vie. Mais… d’un autre côté… A quoi bon si c’est pour condamner l’être le plus cher au monde? M’enfin… faut-il déjà trouver le père, hein! »

« Je ne m’en fais pas pour toi, la rassura Ali. Il remua sur son siège et parut soudain soucieux. Je voulais m’excuser à nouveau pour la dernière fois… Je… je ne sais pas ce qui m’a pris. Enfin je veux dire, si, j’étais perdu, j’ai tout confondu… et… »

« T’en fais pas Pouran », le coupa-t-elle comprenant qu’il faisait référence au baiser qu’il lui avait donné.

« Non, sans déconner, t’es une des rares personnes les plus importantes de ma vie, je m’en voudrais de gâcher les choses »

« Tout va bien », le rassura-t-elle en lui adressant un sourire bienveillant.

Il hocha la tête, visiblement satisfait, et soupira.

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joanna_rgnt
Posté le 04/08/2021
Olala Ali recommence à m'énerver ! TU NE FINIRAS PAS AVEC HYACINTHE ! ELLE DOTI AVOIR DES ENFANTS AVEC ALEX PAS AVEC TOI !! Mdr faut je me calme ! Sinon chapitre toujours aussi intéressant, ça se voit que tu maîtrises le sujet parfaitement, j'adore !
Maud14
Posté le 04/08/2021
ahahaha ! Je crois que c'est assez clair que ce sera pas le cas :) merciiiii !!! je me documente!! :P
joanna_rgnt
Posté le 04/08/2021
C'est pas suffisamment clair pour lui MDR
haroldthelord
Posté le 04/08/2021
Salut,

J’ai remarqué 3 petites coquilles vers la fin celui-là- ensuite un la écrit al et pour finir un pouran dans T’en fait pas pouran.

Passons : Avec ce réchauffement climatique, est-il encore possible de prendre ces bains gelés ?
Ce doit être un vrai luxe par les temps qui cours.
C’est génant pour Ali, on dirait qu'il vient de comprendre aujourd'hui, ce qui se passe pour la planète, n’est-il pas censé être un peu informé, c’est un peu son job.
Maud14
Posté le 04/08/2021
Hello!
Tout d'abord Pouran est le nom de famille d'Ali :)
Ensuite le bain froid n'est pas daté, j'imaginais qu'il datait de quelques années auparavant. Et pour ce qui est d'Ali, il n'avait jamais réfléchit à être père et forcément ça chamboule pas mal de choses. Même s'il était au courant du réchauffement climatique, ce qu'il se passe au canada, il ne l'avait pas encore expérimenté... C'est toujours plus un choc de le vivre directement que d'en entendre parler
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