Quête héroïque : le mode d'emploi

Par Bleiz
Notes de l’auteur : Bonjour à tous ! Ce chapitre était censé être deux fois plus long, mais j'ai préféré le couper en deux. Ce qui est dommage, car bien que cette première partie pose les bases, c'est la deuxième partie qui m'intéresse le plus. De ce fait, n'hésitez pas à me dire si vous le trouvez trop long/ennuyeux/sans but. Malgré ça, j'espère qu'il vous plaira !
Bonne lecture !

Ce fut dans un calme tout relatif que nous décollâmes enfin pour Marseille. Je crois que nous étions tous sous le choc. Certains plus que d’autres… Martin fixait le siège en face de lui, les yeux écarquillés, comme s’il ne revenait toujours pas de ce qu’il avait fait. Je ne saurais dire s’il était content ou juste abasourdi. Gemma, assise à sa gauche, lui laissait l’espace dont il avait besoin : écouteurs vissés dans les oreilles, elle pianotait sur sa jambe en murmurant les notes qu’elle suivait. Étonnamment, M. Froitaut et Élias étaient en pleine discussion. À propos de quoi ? Aucune idée. La réaction de l’Assassin à l’aéroport continuait de flotter dans mon esprit. Le regard qu’il avait jeté sur ce type… La froideur qui s’était dégagé de lui me mettait mal à l’aise. Certes, il n’avait rien fait. Et je n’aurais pas dû m’attendre à moins que ça de la part de mon Assassin ! Pourtant, je ne parvenais pas à m’en enthousiasmer. Qu’est -ce qu’il racontait à Froitaut, bon sang ? Charlotte avait eu l’excellente idée de me placer trois rangs plus loin et je ne pouvais pas espionner mes Héros à cette distance. J’enrageais de ne pas savoir ce qu’ils se racontaient ! Que pouvaient-ils bien se dire ? Ces deux-là n’avaient rien en commun ! Cela dit, je devais bien reconnaître que mon Assassin avait le don de se faire l’ami de tous ceux qu’il rencontrait.

—Ingrid, ça va ? me demanda Baptiste.

Je me retournai vers lui avec un demi-sourire. Voilà une chose que mon agent avait réussi sur ce vol : me placer à côté du Chevalier. Enfin une bonne nouvelle : je n’avais pas eu l’occasion de passer du temps en tête à tête depuis… une éternité, au moins !

—Tout va bien, répondis-je. Je m’interrogeais juste sur ce que ces deux-là pouvaient bien se raconter. 

Il se pencha un peu et chuchota en replongeant contre son dossier :

—Qui, Froitaut et Élias ? Ils doivent sûrement échanger sur l’attaque de tout à l’heure. C’était une sacrée surprise.

—En effet, murmurai-je en reposant mon menton dans le creux de ma main.

Une hôtesse de l’air passa pour nous proposer des boissons, que nous refusâmes. Baptiste reprit après un temps :

—Tu t’en veux de ne pas avoir prévu ce qui s’est passé ? Ou tu étais au courant et a préféré ne rien dire ?

-Bien sûr que je ne savais pas ! sifflai-je en me redressant. Je sais que tu ne me crois qu’à moitié, mais pas la peine de m’insulter. 

J’inspirai profondément. Il n’avait pas tort pour autant : je n’avais rien vu venir. Si j‘avais vraiment le troisième œil, je suppose que j’aurais su ce qui allait arriver. Mais dans mon cas, cette hypothèse ne m’avait simplement pas traversé l’esprit. Donc, je n’avais pas pris la peine de calculer cette possibilité. Même après coup, je n’en revenais pas. Comment quelqu’un avait pu avoir l’audace de nous attaquer avant même notre départ ? Nous n’avions eu le temps de rien accomplir, encore. Je me décalai et m’appuyai un peu sur mon accoudoir pour chuchoter à mon voisin :

—C’est vrai, je m’en veux. Je ne comprends pas comment un truc pareil a pu m’échapper. Ça me dépasse.

—Bah, fit Baptiste en me donnant un petit coup de coude, c’est pas comme si ce genre de pouvoir était réputé pour son infaillibilité.

—Mmm… Pour être honnête, ce qui m’embête le plus, c’est la vitesse et la facilité à laquelle ces types se sont enfuis. Et sans laisser de traces ! soupirai-je.

En effet, le temps que la police et les secours arrivent sur place, nos assaillants avaient disparu sans rien laisser derrière eux. Les Héros avaient bien essayé de les suivre alors qu’ils battaient en retraite. Mais ni Gemma, ni Élias, pourtant les premiers à leur courir après, n’étaient parvenus à les rattraper. Le temps qu’ils sortent du bâtiment, ils n’y avaient plus personne. De plus, les caméras n’avaient aucune image de nos mystérieux assaillants. Pas un indice, à part une oreillette super sophistiquée qui devait les relier à leur commanditaire. Au moins, cela me permettait de confirmer ma théorie : ces hommes n’étaient pas venus sur un coup de tête, ils avaient été envoyés par un autre. Mais qui ? Le mystère restait entier. Autre chose étrange : hormis les balles tirées par l’arme que Martin et moi avions ramassée, toutes étaient à blanc. Il n’en avait pas fallu plus pour que la police déduise que l’homme qui m’avait fait face avait pour cible nul autre que moi. La Pythie se retrouvait donc à nouveau sous le feu des projecteurs, pour des raisons plus tragiques que je ne l’aurais voulu, cependant. Je remontai mes lunettes du bout de mon nez :

—C’est une chance que Gemma sache se battre. Je ne sais pas ce qu’on aurait fait sans son aide.

—Moi non plus, renchérit le Chevalier en acceptant de bonne grâce le changement de sujet. Apparemment, elle a été victime d’un accident de voiture quand elle était gamine et, pour reprendre confiance en elle, elle s’est mise au krav-maga.

—Pas le piano ? dis-je en levant un sourcil.

Baptiste secoua la tête :

—Non, ça, c’était quelques années après. Je t’avoue, Pythie, que ce qui m’intrigue le plus, moi, c’est quelque chose que Gemma m’a dit… 

Je retins mon souffle. Mon Barde aurait-elle remarqué une faille dans mon histoire ? Un détail que j’aurais oublié de dissimiler, au milieu de la panique ? Le Chevalier reprit :

—Comment tu savais, pour le taser dans son sac ?

—Oh, ça ! Pouvoirs divinatoires,  répondis-je en sortant mon téléphone de ma poche.

Il émit un petit bruit d’assentiment et en resta là. Bon, lecteurs, à vous, je ne vous la fais pas : ce n’était évidemment pas une vision céleste qui m’a révélé le contenu de la sacoche de Gemma. La vérité est beaucoup moins noble que ça : j’ai fouillé dans son sac quand elle est partie aux toilettes. Je crois qu’Élias m’a vue, bien que j’aie essayé d’être discrète, mais ce n’est pas grave. S’il y en a un à qui je fais confiance pour garder mes secrets, c’est lui !

Finalement, il ne restait plus qu’à patienter jusqu’à Marseille. Je croisai les doigts pour que les seules surprises qui nous y attendent soient celles que j’avais préparé !

Une quarantaine de minutes plus tard, nous touchions terre. La foule nous attendait ici aussi, mais cette fois-ci, j’aperçus des gardes du corps traîner par ci par là, ni trop loin, ni trop près. J’ignorais si le directeur de l’aéroport avait organisé cela ou si c’était Charlotte, mais qui que ce soit, j’étais ravie. Tiens, en parlant du loup !

—Ingrid ! Tu m’as flanqué la frousse ! s’exclama-t-elle en se jetant à mon cou.

—Je sais, désolée… dis-je en lui rendant son étreinte. Crois-moi, c’était pas prévu !

—Ingrid, on a cru que tu étais mo-orte, sanglota Tristan en nous rejoignant.

Je lui tapotai l’épaule en souriant. Ils m’avaient manqué. Quoi qu’en y repensant, c’était une excellente chose qu’ils n’aient pas été sur place lors du raid. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, s’il avait fallu que je m’occupe d’eux en plus de mes Héros ! Froitaut apparut tout à coup à côté de nous et déclara :

—Désolé d’interrompre vos retrouvailles, les enfants, mais les journalistes veulent nous poser des questions. Qu’est-ce qu’on fait ?

—Rien du tout, s’écria Charlotte en se détachant du câlin de groupe. Je vais me charger d’eux. Deux taxis vous attendent à l’extérieur, ils vous emmèneront à votre hôtel. Tout est arrangé !

—Je vois ça, murmura mon professeur en nous dévisageant. Il finit par croiser mon regard : Il semblerait que j’ai mal jugé la situation. 

Je m’apprêtai à lui répondre quand Gemma, suivie du Voleur, de l’Assassin et du Chevalier, parvinrent à échapper aux paparazzis et se précipitèrent vers nous :

—Pitié, Ingrid, dis-moi qu’on se casse d’ici, vite, me glissa Gemma tout en agitant la main aux badauds qui nous prenaient en photos et criaient nos noms. Parce que si un de ces abrutis me demande encore de leur chanter quelque chose, je vais leur enfoncer leurs micros là où je pense…

—Pas la peine, on y va ! 

Aussitôt, Baptiste et Martin coururent récupérer notre chariot de bagages et se mirent à le pousser en direction de l’ascenseur. Je pris Tristan et Charlotte par la main et m’écriai :

—On est parti !

J’aimerais dire qu’en deux minutes, c’était plié. Que nous étions sortis sans le moindre souci et que nos fans, sensibles à notre épuisement visible et à nos demandes, s’écartèrent et nous laissèrent passer respectueusement. Mais non ! Les gens sont fous, lecteurs, pas étonnant que je ne me sois jamais entendue avec eux ! On arrivait pas à en placer une, avec leurs gesticulations et leurs hurlements ! Mon sourire était si crispé que je pense m’être foulé les muscles de la mâchoire. Non, je n’exagère pas, pour qui me prenez-vous ? Une demi-heure, qu’il nous a fallu, pour nous extirper de ce damné aéroport ! Qu’on ne s’étonne pas après que je haïsse les avions.

 

Quel drôle de spectacle, que de voir débarquer cinq Héros et un oracle complètement déchevelés et transpirants devant le comptoir d’un hôtel ! C’est bien simple, on dirait le début d’une mauvaise blague. Dieu merci, le personnel eu la délicatesse de ne pas faire le moindre commentaire : on nous donna nos clés et nous mena à nos chambres dans un silence seulement rompu par nos respirations épuisées.

Gemma et moi partagions une chambre. Deux lits minuscules recouverts d’une couverture aux motifs douteux faisaient face à un écran de télévision. Je roulais ma valise dans un coin et me laissait tomber sur le lit. Le Barde s’assit sur le sien. Nous restâmes ainsi, à fixer le plafond en silence, pendant quelques minutes. Il est rare de partager un moment de fatigue extrême et une crise existentielle, en même temps, avec quelqu’un, mais ce n’était pas aussi inconfortable que ç’aurait pu l’être.

—Je prends ma douche en premier, finit par dire Gemma en se levant lentement.

—Mmm.

J’étais en train de fondre dans le matelas. Je serais bien restée comme ça jusqu’au lendemain, hélas le sort en décida autrement : mon téléphone vibra tout à coup dans ma poche. Je décrochai mécaniquement :

—Allô, ici la Pythie, si vous voulez une prédiction, il faudra prendre rendez-vous. Je vous cache pas que je suis un tantinet occupée, ces derniers temps…

—Qu’est-ce que tu me chantes, Ingrid ? Tu es bien arrivée à l’hôtel ? s’inquiéta une voix que je connaissais bien.

—Maman ! m’exclamai-je en me redressant brusquement. Oui, je suis dans ma chambre, là. Attends, je te mets en vidéo. 

Quelques clics plus tard, les visages de mes parents s’affichèrent sur l’écran. Je remarquai immédiatement les sourcils froncés et inquiets de ma mère, et déglutis. Ça allait être ma fête. Je tentai de m’expliquer : 

—Je te promets que c’est pas moi qui ai arrangé ça ! Je n’avais aucune idée qu’on allait se faire attaquer. C’était très bizarre, d’ailleurs, ils sont venus et disparus comme par magie ! Je claquai ma langue contre mon palais, frustrée de mon erreur. Je n’avais pas du tout prévu… Je coulai un regard vers la salle de bain. Mieux valait rester prudente. Enfin, vu, ce qui allait se passer.

—On s’en fiche, c’est pas grave, ça ! explosa ma mère. Est-ce que toi, tu vas bien ? 

—Il paraît qu’ils avaient des armes à feu, c’est vrai ? demanda mon père.

—Euh, oui, mais la plupart étaient à blanc… Je décidai de ne rien dire à propos de l’homme que Martin avait assommé. Vous n’êtes pas en colère ?

—Non, bien sûr que non ! Ma chérie, le plus important pour nous, c’est que tu ailles bien, insista mon père en prenant le téléphone dans ses mains. 

Je hochais la tête, la gorge serrée. Heureusement, je n’eus pas à réfléchir à ce que j’allais bien pouvoir répondre, car mon père enchaina immédiatement :

—Est-ce que la police sait pourquoi on a cherché à vous… blesser ? Arrêter ? Qu’est-ce qu’ils voulaient, exactement ?

—Aucune idée, fis-je en haussant les épaules. Pour l’instant, ils n’ont pas trouvé de piste. Donc, on attend…

—Tu es sûre que tu ne veux pas rentrer à la maison ? demanda ma mère. Ingrid, ça devient trop dangereux. Je savais que ce n’était pas ta meilleure idée depuis le début, mais là-

—Comment ça, pas ma meilleure idée ? m’insurgeai-je en m’ajustant contre mes oreillers. Écoute, on a failli se faire tuer, ça arrive. Ça fait partie des risques quand on entreprend une Quête. Regarde l’Odyssée, ils s’en sont beaucoup moins bien sorti que nous ! À moins qu’on ne croise une foldingue qui essaie de nous transformer en cochons, je pense qu’on s’en sortira.

—Ingrid Karlsen, je ne plaisante pas ! Bon sang, mais comment es-tu parvenue à nous convaincre de te laisser partir comme ça ? gémit ma mère en passant une main lasse sur son visage.

—Je ne peux pas rentrer, assénai-je. Même si je le voulais. D’un côté, je suis allée trop loin et de l’autre, la Quête commence demain ! Je ne peux pas me retirer maintenant. Qu’est-ce que ça dirait de moi ? Sans parler des Héros : si je les laissais ici et que je faisais demi-tour, ils n’auraient plus jamais confiance en moi. Déjà que là, c’est pas simple ! 

Nous nous jaugeâmes du regard pendant une poignée de secondes qui parurent une éternité. Finalement, ma mère baissa les armes :

—Très bien, j’ai compris. Fais ce que tu veux, mais je t’en prie, sois prudente ! N’agis pas sur un coup de tête ! Tu as un tel don pour t’attirer les ennuis…

—Faut croire que c’est héréditaire, dis-je en souriant. De la vapeur d’eau vint obscurcir mes lunettes alors que je sentais ma colocataire revenir dans la chambre . Je me dépêchai donc d’ajouter : Je dois y aller. Je vous embrasse tous, OK ? 

—Oui, nous aussi. Et n’oublie pas de- 

Je raccrochai. Je n’avais pas besoin d’un sermon aujourd’hui ! Je glissai de mon lit et m’arrêtai juste avant d’entrer dans la salle de bain. Je me tournai vers Gemma et lançai :

—Tu peux me rendre un service et envoyer un message aux autres pour qu’on se retrouve dans la chambre de Baptiste et compagnie dans… Je jetai un coup d’œil à l’horloge accrochée au mur. Dix minutes ?

—Pourquoi faire ? Il est tard, je me suis battue contre des zigotos toute la matinée, ma jambe fait mal… se plaint-elle.

Je tapai du pied et insistai :

—Ne rechigne pas ! Il faut que je vous explique comment va se passer la journée de demain. Je l’aurais bien fait plus tôt mais, comme tu le sais, on n’a pas vraiment eu l’occasion.

—Je suis au courant, merci, dit-elle en roulant des yeux.

Elle sortit son téléphone et commença à rédiger un message. Satisfaite, je m’éclipsai.

 

—Tu es sûre que c’est la bonne chambre ? demandai-je en fixant le numéro gravé dans le bois d’un air dubitatif.

—Mais oui, fais-moi confiance, un peu ! 

Elle toqua deux coups brefs contre la porte et presqu’aussitôt, celle-ci s’ouvrit en grand. Élias nous accueillit avec son air chaleureux habituel :

—Vous êtes les dernières ! Entrez, fit-il en s’effaçant contre le mur.

Martin, Baptiste et Froitaut, assis au sol, étaient en pleine partie de cartes. Mon professeur lança un as de trèfle sur la pile au milieu du cercle, provoquant un concert de lamentations.

—Comment vous faites pour toujours avoir la meilleure main ? C’est un jeu de hasard ! s’écria Martin, ébahi.

—Ah, jeune homme, c’est là la beauté des mathématiques et des statistiques. Tout ce qui paraît être dû au hasard, comme vous dites, est en vérité le fruit d’une logique implacable. Comment croyez-vous que des professionnels gagnent des milles et des cents au poker ? Pas par chance, je vous l’assure !

—En attendant, je me couche, lança mon Chevalier en posant ses cartes à ses pieds. 

Ce n’est qu’à ce moment qu’ils parurent remarquer notre présence. Martin s’exclama :

—Enfin vous êtes là ! Vous en avez mis du temps.

—Oui, quelqu’un avait du mal à se décider entre deux paires de lunettes… répondit Gemma.

Je la foudroyai du regard mais ne relevai pas sa pique. Ça n’en valait pas la peine ! Je préférais garder le peu d’énergie qu’il me restait pour leur expliquer commet allait se dérouler la journée de demain… Si pour une fois, quelqu’un ne se mêlait pas de mes plans !

Je tapai dans mes mains et dis :

—Rassurez-vous tout le monde, je serai brève. Tout du moins, j’essayerai. Charlotte m’a communiqué le programme officiel de demain et moi… j’ai vu ce qui allait se passer. Ça va commencer ainsi : réveil quand ça vous chante, vous vous préparez comme vous voulez mais à neuf heures, je vous veux sur le pont ! Car vous avez rendez-vous exclusif avec des journalistes. Ces interviews auxquelles vous avez échappé à l’aéroport ? Elles ont retrouvé votre trace et vous attendent de pied ferme. Avec un peu de chance, ça ne devrait pas durer plus de deux heures. Je compte sur vous pour être mesurés et prudents dans les réponses que vous donnerez… 

Je balayai mon public du regard pour m’assurer que je m’étais bien fait comprendre. Pour faire bonne mesure, j’ajoutai :

—Ces vautours ne sont pas vos amis, ne l’oubliez jamais ! Ce qu’ils veulent, c’est du scoop. Or, pas question de leur servir ça demain. Si on vous pose des questions où vous ne savez pas quoi dire, embranchez sur une anecdote ou je-ne-sais quoi ! Ça devrait suffire. Ensuite, vous aurez quartier libre jusqu’au soir. Profitez de la ville, apprenez-la, allez à la rencontre des habitants et faites-vous des amis… Vous allez en avoir besoin. Entre nous, demain sert plus à une mission de reconnaissance qu’autre chose. Si tout se passe comme prévu, chuchotai-je en baissant les yeux.

—Et vous, Pythie ? s’enquit l’Assassin, anxieux. Que comptez-vous faire ?

—Oh, moi, j’ai du pain sur la planche. Rassurez-vous, rien de dangereux. Enfin, pas trop, nuançai-je après une seconde de réflexion. Je crois.

—Tu ne voudrais pas que l’un de nous t’accompagne ? suggéra Gemma.

—Pas la peine. Charlotte et Tristan seront avec moi. Et puis, j’ai promis à mes parents que je ferai attention. Je vois mal ce que je pourrais faire de plus ! Sur ce, je vous laisse. Je tombe de fatigue !

—Moi aussi. Je vous conseille de faire de même, déclara Gemma en me précédant. Connaissant la petite Pythie, cette nouvelle journée ne va pas être de tout repos !

3 Mars : Chers lecteurs, il est tard. Cependant, je reste fidèle à ce journal de bord et vais donc vous faire le récit de mes aventures quotidiennes. Aujourd’hui fut plus calme que je n’avais osé l’espérer : cela dit, elle l’était d’autant plus que je sais ce qui nous attend demain. Pas de mauvaise surprise, rassurez-vous ! Les acteurs que j’ai engagés, ou plutôt que Charlotte et son équipe ont déniché, vont enfin entrer sur scène.

Maintenant que j’y réfléchis, je me demande si ce sont vraiment des acteurs. Ce ne serait pas des malfrats en mal de salaire qu’elle aurait pêché au hasard, n’est-ce pas ? Suis-je bête, c’est ce que je ferais, pas elle. Ce n’est pas son style ! En revanche, d’anciens boxeurs semi-professionnels à la retraite, ça ce n’est pas impossible. Mmm. On verra bien.

Pendant que mes Héros se préparaient à affronter les caméras, je me faufilais discrètement hors de l’hôtel pour retrouver mes amis quelques rues plus loin.

—Vous êtes prêts ?

—J’aimerais dire oui, sauf que je n’ai pas la moindre idée de ce que tu nous réserves, remarqua Tristan en se balançant d’un pied sur l’autre.

—Ah oui, j’ai oublié de vous expliquer. Pour être franche, je ne sais pas trop. Le plus urgent, ce serait de trouver qui est derrière l’attaque d’hier. Sauf que même la police patauge dans la semoule ! expliquai-je, bras au ciel.

Charlotte fit la moue :

—Tu crois vraiment qu’on va trouver quoi que ce soit ? J’vois pas trop le rapport entre ce qui est arrivé à Paris et ici, à Marseille. Qu’est-ce qui te fais penser que des indices vont traîner dans le coin ? 

—Une intuition, dirons-nous. Je soupirai face à leurs expressions blasées. M’enfin, réfléchissez ! Si quelqu’un s’est donné la peine d’organiser un tel bazar juste pour me mettre des bâtons dans les roues, il y a de grandes chances qu’il me pourchasse à travers le pays, non ?

—Autant je suis d’accord, autant ça me rassure pas du tout…

—C’était pas fait pour, Tristan. Allez, plus de bavardages, on est parti ! On n’a qu’à commencer par l’Est de la ville. 

Ce que nous fîmes. Outre l’aspect tourisme, tout à fait sympathique par ailleurs, le reste de notre mission fût un désastre total. Chou blanc ! Pas l’ombre d’une piste satisfaisante à l’horizon. 

Enfin, je suppose que cette journée n’aura pas été mauvaise pour tout le monde. Le soir venu, nous nous réunîmes dans la chambre des garçons, qui était devenue pour ainsi dire notre QG. C’est là que j’eus le plaisir d’entendre les récits des balades de mes Héros respectifs. Tout d’abord, je restai bouche bée face à un Froitaut au visage bronzé et au sourire lumineux. Apparemment, il avait vécu à Marseille pendant sa jeunesse et bien qu’il ait refusé de nous donner plus de détails, il avait l’air parfaitement heureux de sa situation. Qui l’eût cru ! Mais je n’allais pas m’en plaindre. Gemma, elle, nous raconta comment, à force de détours, elle était arrivée sur le Vieux-Port et avait fait la rencontre de plusieurs artistes de rue. Ils ont rapidement décidé que l’occasion était trop belle et ont organisé sur place une sorte de mini-concert impromptu ! Des passants les avaient rejoints et dansé au rythme de la musique. J’appris ensuite que mon Chevalier avait déambulé dans les rues de la cité en compagnie d’Élias et Martin et qu’il était rapidement devenu une sorte d’idole des jeunes. Élias m’envoya plus tard des photos, prises à la dérobée, du jeune homme en pleine démonstration d’art martial, entouré de gamins ébahis. Même si la grande majorité de l’audience n’avaient d’yeux que pour Baptiste, mon Voleur et mon Assassin n’avaient pas été en reste. Martin avait les yeux encore pleins d’étoiles en me décrivant son après-midi.

Seul Élias semblait se souvenir que je leur avais donné une mission, avant de partir. Quand même. 

—Je suis navré, Pythie, mais je n’ai rien entendu d’intéressant. Pourtant, j’ai essayé de poser des questions ! Seulement-

—Oui, oui, pas de soucis, le coupai-je avec un haussement d’épaules. La journée n’a pas été franchement fructueuse de notre côté non plus. De toute façon, je savais qu’il n’y aurait pas grand-chose de très… excitant aujourd’hui. 

J’attrapai le gobelet de jus de fruit qu’on me tendait et fit passer le paquet de M&Ms à Gemma, à ma gauche. Quelqu’un, sans doute Martin, avait ramené de quoi grignoter. Du coup, un goûter tardif s’était créé sans que quiconque puisse l’en empêcher. J’avalai mes bonbons avant de conclure :

—Demain devrait être beaucoup plus intéressant, d’après mes calculs.

—Calculs ? répéta l’Assassin par-dessus son verre.

Je toussai un nuage de poudre de noisettes. Maudite moi et mes trous de mémoire ! Il fallait que je garde mieux à l’esprit que ces gars-là n’étaient censé être au courant de rien ! Je mordis ma langue bavarde puis m’empressai de me corriger :

—Je veux dire, mes visions. Tu sais, calculs, c’est juste une expression. C’est pas comme si on pouvait prédire l’avenir avec des maths, hein ! Sinon Froitaut ne serait pas ici !

Élias éclata de rire. Je souris en retour avant de plonger mon bec dans mon jus et jurai de ne plus l’ouvrir. J’eus un pincement au cœur en pensant à Tristan et Charlotte, seuls dans leur AirBnb. Comme je devais leur manquer ! Après tout, c’est grâce à moi que ces deux-là étaient devenus amis. Ils ne seraient jamais connus sans mon plan machiavélique ! J’espérais qu’ils ne s’ennuyaient pas trop…

J’en étais là dans mes pensées quand je me rappelai qu’il me restait une dernière chose à faire. Je me rapprochai d’Élias et lui donnais un petit coup de coude entre les côtes :

—Psst ! 

—Mmm ? fit-il en s’arrachant à sa conversation, sans doute très ennuyeuse et à base d’algèbre, avec M. Froitaut.

Je l’attrapai par la manche et l’éloignais discrètement du reste du groupe. Mon professeur nous jeta un coup d’œil suspicieux, mais se détourna rapidement de nous pour mieux se concentrer sur les biscuits laissés sur le lit. J’en profitai pour chuchoter à Élias :

—J’aurais besoin que tu me rendes un service… Pas grand-chose ! m’enfin, ça reste important. 

Ses yeux étincelèrent. Il se pencha vers moi et chuchota d’un air de conspirateur :

—De quoi avez-vous besoin, Pythie ? 

—Juste que tu gardes ceci, et je lui glissai dans le creux de sa paume une minuscule caméra-espion. Épingle-là au col de ta chemise, demain. De façon à ce que cette petite merveille capture tout ce que tu voies et entends. 

Je jetai un coup d’œil à la ronde. Personne ne nous prêtait attention. Je repris, d’une voix plus basse encore :

—N’en parle pas aux autres. C’est un secret entre toi et moi, compris ? 

—Compris, souffla-t-il en rangeant l’objet dans l’une de ses poches. 

Soudain, il saisit ma main et la serra avec force, juste un instant, avant de murmurer :

—Merci. 

Mon estomac se tordit. Encore cette lumière dans ses yeux ! Il n’y avait aucun doute en lui. J’étais la Pythie, je ne pouvais pas me tromper. Je hochais la tête sans rien dire, puis jetais un regard à mon téléphone. Bon sang, si tard ! Je me levai et lançai à la cantonade :

—J’y vais ! Reposez-vous bien… 

Je quittai la pièce en marmonnant dans ma barbe :

—Vous allez en avoir besoin. 

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