Quand le cortège s'embrase

Par Lyrou

  Alors que le soleil se levait doucement de derrière l'horizon, déversant ses lumières orangées dans les rues, réveillant la cité de sa douce chaleur matinale qui allait, dans la journée, devenir si étouffante que l'on ne songerait qu'à longer les murs, le voleur avait déjà quitté son refuge. Il était sorti des bas-fonds pour rejoindre la place royale où commençaient tout juste les préparatifs de la Grande procession. Les Galactes veillaient sur le char du Seigneur des Vagues dans leurs longues tuniques de célébration tandis que les citoyens, qui se réveillaient petit à petit, y accrochaient des marionnettes, des draps, des bijoux et y déposaient déjà quelques offrandes. Le voleur regardait les décorations avec un air d'envie, mais il savait très bien que c'était encore bien peu comparé à la parure du Seigneur des Vagues. Tout cet or, ces joyaux dont il était couvert, c'était d'une beauté sans comparaison. Mais il lui faudrait attendre que le soleil en arrive à la moitié de sa course, là-haut, tout là-haut dans le ciel, et que ses rayons éclairent le sommet de la tour royale avec plus de force qu'à toute autre heure de la journée. Là alors, les Galactes transporteraient le char vide jusqu'au temple où le Seigneur des Vagues passait le reste de l'année afin de poser son immense statue dessus, pour dérouler ensuite une procession d'une journée complète à travers toute la cité. À chaque fois le voleur suivait le cortège, noyé dans une masse sans visages, marchant sans repos avec les reflets de l'or dans les yeux et sans jamais quitter la statue du seigneur du regard. Son ombre glissant sur les pavés, sa main devant lui, tendue vers les lumières scintillantes de sa parure, l'autre tâtonnant par réflexe dans les poches des passants. Il n'y trouvait jamais que quelques piécettes sans grand intérêt quoique parfois il y dénichait des bijoux ou des statuettes dorées que les gens s’apprêtaient à poser aux pieds du seigneur.

Mais la journée commençait à peine et il lui faudrait attendre. Ce qu'il fit. Il patienta sur les marches du palais de la place royale, seul, immobile, tandis que la foule allait et venait près du char. Tout étant en perpétuel mouvement sauf lui, le voleur sur ses marches, et les Galactes qui veillaient toujours sur la carriole en bois à présent recouverte de tissus, de fleurs pastel et de bracelets dorés. Le soleil montait encore dans le ciel, s'approchant petit à petit du sommet de la parabole de sa course. Et le voleur était toujours là, sur ses marches. Une petite foule commençait à s'accumuler autour du char tandis que le début de la procession s'approchait de minute en minute. Et puis enfin la tour sembla prendre feu. Un rayon de lumière la frappa de plein fouet, se répercutant sur toutes les surfaces dorées qu'il croisait ensuite. La cité s'embrasa le temps de quelques minutes. Des lumières jaillirent de tous côtés, l'on agitait les bras dans une cohue innommable, l'on secouait les draps par les fenêtres et au-dessus de soi. La place royale était en extase devant la tour frappée en son centre d'un éclair de soleil. Le voleur lui, était toujours immobile sur les marches du palais, la tête en girouette pour saisir chaque nuance dorée que les éclats de soleil rebondissant de tous côtés le laissaient admirer. Puis enfin l'on souleva le char, l'on aida les Galactes à l'installer sur les cordes auxquelles ils étaient attachés et qui allaient soutenir la structure une journée entière, puis l'on cessa de s'agiter dans tous les sens pour se rallier à un seul et unique mouvement : celui du char. Le voleur rejoignit la foule tandis qu'elle se dirigeait comme un seul bloc vers la plus large allée de la ville qui reliait la place royale à celle du temple où le seigneur fut installé sur le char. De là il entama réellement la procession en s'engouffrant dans les premières rues des façades desquelles sortaient certaines familles pour s'ajouter à la foule. Tout ce petit monde formait un ensemble à la fois très uni et très hétérogène. Il y avait de tout, de la plus petite plèbe des bas-fonds aux plus grands de la cité, même s'il y avait malgré tout une grande majorité de citadins moyens, de ceux qui vivaient dans une misère relative et qui allaient tous les jours au temple.

Plus la foule se densifiait, plus le flot était mouvant. Le voleur se laissait ballotter de gauche à droite, glissant ses mains dans les poches qu'il pouvait atteindre, n'en ressortant parfois rien d'autre que des mouchoirs en tissu ou des pièces mais tombant parfois sur une bague ou une broche dorée. Il avançait petit à petit au milieu des silhouettes indiscernables des fidèles, s'approchant du char chaque minute un peu plus. Parfois le courant le ramenait en arrière, parfois il le propulsait en avant. Puis finalement il y arriva enfin alors que les Galactes opéraient un changement de porteurs. La foule compacte s'était arrêtée comme un bloc et il s'était faufilé aussi discrètement qu'il savait le faire. Il en était tout proche, enfin. L'imposante stature du seigneur à ses côtés le toisait, l'écrasait de sa hauteur, lui, la petite fourmi. Et puis il y avait tout cet or qui brillait de mille feux, encore bien plus que les torches que l'on allumait petit à petit avec le déclin du jour. Toutes ces parures, ces bijoux, ces statuettes éparpillées au milieu des draps, des tapis et des marionnettes, le voleur ne savait plus ou regarder. Il y avait tant de beauté sur ce char, elle le submergeait, l'envahissait. Ses mains fourmillaient d'envie d'en prendre pour lui, pour abriter ces trésors des regards indifférents sous les planchers de ses chez-lui.

Le ciel se teinta d'orange, l'atmosphère aussi. L'on allumait de plus en plus de torches. Les flammes vacillaient avec la levée de la brise, se mélangeaient entre elles, éclairaient les visages de lueurs mouvantes, contrastaient les ombres avec plus de force que ne le faisait le soleil et rendaient l'arrivée du soir plus visible. Peu à peu le ciel s'assombrit jusqu'à devenir complètement noir et taché de blanc, de millions de petites taches blanches jetées sur sa toile sombre. Et les gens commençaient à rentrer chez eux. Les ruelles se désengorgèrent, mais il y avait toujours une masse dense autour du char. Et le voleur qui était encore là, les yeux rivés sur les trésors du seigneur. Il avançait à ses côtés, les mains tremblotantes, se retenant de prendre quoique ce soit.

En quittant les axes principaux ils avaient laissé derrière eux les hautes flammes des tours-phares du centre. Tout n'était éclairé que par les torches que les fidèles portaient à bout de bras. Les contrastes s'étaient accentués, tout était soit dans l'ombre soit dans la lumière orangée des feux qui s'agitaient au dessus des têtes de chacun. En cet instant le monde entier semblait s’être ouvert en deux pour ne laisser que la lumière de la lave envahir et enflammer le monde. Le voleur ne voyait autour de lui plus que des masses orange ou noires, et cet or, tant d’or. Il brillait plus que la lave, plus que les torches, plus que le soleil en plein midi, il illuminait tout autour, pénétrant son regard, transperçant le peu de bon sens qui lui restait pour s’empêcher de s’en saisir et de fuir avec. Il vit ses bras fondre sur le char dans la lumière du feu, il vit ses poings se refermer sur des bijoux, sur des offrandes sacrées, sur ce qui avait le plus de valeur au monde s’arrêtant aux frontières de la ville pour les Galactes, pour le roi, et pour chaque silhouette qui s’agitait cette nuit-là à la gloire du Seigneur des vagues. L’on hurla, l’on le bouscula, l’on l’attrapa par le col d’un côté et par les pieds de l’autre. La foule bouillonnait dans le magma de l’atmosphère, huant le voleur, le rouant de coups quand il fut sorti de la foule au pas de course par les deux Galactes qui l’avaient attrapé. Une partie du groupe se détourna du char pour les suivre, pour continuer à lui jeter des pierres, pour continuer à lui hurler des mots qu’il n’était même pas sûr de comprendre. Mais qu’avait-il fait, mais qu’avait-il fait..

Tandis qu’on le traînait jusqu’à la place royale, la boule de feu qui montait dans l’horizon chaque matin commençait à pointer le haut de sa sphère au désert, inondant la ville d’une douce chaleur, changeant le magma de la nuit en aube claire du jour. Des gardes avaient prit le relais des Galactes, transportant toujours le voleur par le col et les pieds, trottinant sur les pavés le bringuebalant de tous côtés, manquant parfois de le jeter par mégarde. Ce qu’ils finirent par faire sur les dalles sales des geôles du palais avant de refermer les grilles de sa cellule dans un grincement sinistre et des cliquetis de clés.

Qu’avait-il fait, ô qu’avait-il fait, se lamentait-il la tête entre les genoux.

Bientôt les lumières de la ville restées plaquées sur ses rétines s’éteignirent et il ne resta que le noir des prisons du palais, un noir qui lui sembla glacial alors même que la chaleur du matin commençait à l’envelopper. Il devina qu’il étoufferait quand viendrait midi, loin des douces toiles qui surplombaient les rues, loin des odeurs des marchés et des ombres des auvents, seul, enfermé dans ce cachot.

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Fannie
Posté le 16/05/2018
Re-coucou,
On dirait qu’il vole malgré lui. Ce jeune homme semble être une combinaison de l’avare, qui amasse des richesses qu’il n’utilise pas, et du kleptomane, qui ne peut s’empêcher de voler tout ce qui lui passe sous la main. Bien que je n’arrive pas à le visualiser, il me touche d’une certaine manière, et j’espère que ça ne va pas trop mal tourner pour lui.
Avec les mots « orange » ou « orangé » qui se répètent, la lave, le magma, j’ai vraiment une impression de redite : tu pourrais peut-être concentrer un peu ce passage ? Mais à part ça, je trouve que tu décris bien l’ambiance et l’éclairage.
Coquilles et remarques :
Je vais essayer de ne pas trop répéter les corrections de Luna...
Il était sorti des bas-fond [des bas-fonds]
dans leurs longues tuniques de célébrations [de célébration]
Le voleur regardait les décorations avec un air d'envie [Pourquoi pas simplement « avec envie » ?]
là haut, tout là haut dans le ciel [là-haut, tout là-haut]
Là alors, les Galactes transporteront le char vide jusqu'au temple où le Seigneur des Vagues passait le reste de l'année [concordance des temps : transporteraient ; dans un récit au passé, le conditionnel présent tien lieu de futur]
sans jamais quitter la statue du seigneur dur regard [du regard]
Il n'y trouvait jamais que quelques piécettes sans grand intérêt quoique parfois il y dénichait des bijoux [J’ajouterais une virgule avant « quoique »]
et les Galactes qui veillaient toujours sur la cariole en bois [carriole]
l'on secouait les draps par les fenêtre et au dessus de soi [les fenêtres / au-dessus]
La place royale était en exalte devant la tour [en exaltation]
que les éclats de soleil rebondissant de tous côtés le laissait admirer [laissaient]
même s'il y avait tout de même une grande majorité de citadins moyens [la proximité de « même » et « tout de même » n’est pas très heureuse ; je propose : cependant, néanmoins ou même également]
rien d'autre que des mouchoirs en tissus [en tissu]
sous les planchers de ses chez lui [ses chez-lui ; le substantif prend un trait d’union]
jusqu'à devenir complètement noir et tâché de blanc, de millions de petites tâches blanches [taché / taches ; une tâche est un travail à faire ou une mission, un devoir]
Il avançait à ses côté [à ses côtés]
En quittant les axes principaux ils avaient laissé derrières eux les hautes flammes [derrière eux / j’ajouterais une virgule avant « ils »]
Le voleur ne voyait autour de lui plus que des masses oranges ou noir [orange ou noires ; orange est invariable parce que c’est un nom de fruit employé comme adjectif de couleur]
Il vit ses bras fondre sur le chars [le char]
chaque silhouette qui s’agitait cette nuit là en la gloire du Seigneur des vagues [cette nuit-là / je dirais « à la gloire »]
le rouant de coups quand il fut sorti de la foule au pas de course par les deux Galactes qui l’avaient attrapé [Ce passage ne me paraît pas très clair ; la phrase est un peu lourde.]
Tu répètes beaucoup « petit à petit » et « parfois » ; « éclair de soleil » et « éclats de soleil » sont tellement proches l’un de l’autre que ça m’a fait tiquer. En ce qui concerne « voleur », « seigneur », « Galactes », « foule » ou « royale », ça me paraît difficile d’éviter les répétitions.
Lyrou
Posté le 16/05/2018
Coucou Fannie!
Daaamn ça en fait des coquilles D: merci beaucoup pour ce relevé, ça représente un certain travail et je te suis reconnaissant de m'aider à corriger toutes ces erreurs, certaines sont si basiques je me demande encore comment elles sont passées à travers le filet. Merci en tout cas!
Pour cette histoire de répétitions je vais revoir ça, je t'avoue que j'ai beaucoup aimé insister autant sur la lave et tout le bordel mais il faudrait pas non plus que ça fasse tiquer autant
Merci d'être passée! Je file à ton prochain commentaire
Luna
Posté le 12/05/2018
Salut Lyrou !
Me revoilà pour la suite !
Quel beau chapitre encore une fois ! Le rythme est super, bien mené entre des descriptions qui envoient des images dans les yeux et les actions que tu narres très efficacement. Il y a un côté poétique qui est vraiment plaisant, qui me parle beaucoup en tout cas. Notamment dans les dernières phrases du chapitre et le contraste que tu crées entre la noirceur et la froideur des prisons et la chaleur étouffante du dehors, et ce rapprochement de la couleur avec la température. Bref, ça crée de beaux effets et ça pose l'ambiance.
J'aime également beaucoup ce personnage du voleur, fasciné, puis carrément envoûté par l'or à tel point qu'il en perd toute notion de prudence.
Quelques coquillettes/remarques/suggestions :
- « le voleur avant déjà quitté son refuge » → « avait déjà » ?
- « Il était déjà sorti des bas-fond » → « des bas-fonds »
- « Des lumières jaillirent des tous côtés » → « de tous côtés »
- « l'on secouait les draps par les fenêtre et au dessus de soi » → « au-dessus »
- « Et puis il y avait tout cet or qui brillait de mile feux » → « de mille feux »
- « En quittant les axes principaux ils avaient laissé derrières eux » → « derrière »
- « tout était soit dans l'ombre soit dans la lumière orangée des feux qui s'agitaient au dessus des têtes de chacun. » → « au-dessus »
- « L’on hurla, l’on le bouscula, l’on l’attrapa par le col d’un côté et par les pieds de l’autre. » → devant un mot qui commence par la lettre « l » on n'utilise généralement pas le « l'on » car c'est difficile à prononcer. Je te suggère de le remplacer par « on » dans cette phrase, ça ajoutera un peu de rythme aussi et ça contrastera avec les autres « l'on » qui ponctuent ton texte et qui servent bien les descriptions plus lentes je trouve ^^
- « Des gardes avaient prit le relais des Galactes » → « avaient pris »
- « Qu’avait-il fait, ô qu’avait-il fait se lamentait-il la tête entre les genoux. » → je mettrais une virgule avant « se lamentait-il » pour marquer la différence entre les pensées du personnage et la narration.
À très vite pour le dernier chapitre !
Luna 
Lyrou
Posté le 12/05/2018
Hey Luna!
Je suis très content si les images ont pu poser une ambiance particulière avec les lumières et les images, c'est assez important pour ce chapitre-ci alors tant mieux si ça a fonctionné pour toi
Merci beaucoup pour le relevé de coquilles! Les voilà corrigées
à bientôt
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