Quand je suis content je vomis

Notes de l’auteur : Bonne lecture

Après l’avoir enfermé dans une sorte de boîte, on lui avait enlevé ses liens. De toute façon, il ne pouvait aller nulle part. Il ne pouvait pas s’allonger ni se tenir debout. Il savait que des dizaines de conventions internationales et même inter spatiales avaient banni cette pratique mais qui irait vérifier sur cette page qui n'était pas censée exister. À quoi jouaient-ils donc ? Autre particularité de cette prison, les lois de la gravité n’y fonctionnaient pas. Jusqu’alors, Eloann n’avait jamais su si les gens sous leur forme numérique pouvaient être en apesanteur. S'il écoutait ce que lui avait dit ses professeurs, ce n’était pas le cas. Si les gens flottaient dans l’espace, sur les pages, ils n’étaient que des données numériques attirés au reste des éléments comme sur Terre non pas par leur poids mais parce que les données fonctionnaient ensemble et se maintenaient en contact grâce aux signaux électriques qu’elles échangeaient. Pourtant, il était bien en train de flotter dans sa boîte et cela rendait sa réclusion encore plus désagréable.

Seul point positif, on lui donna à manger. Le jeune homme se jeta dessus, “comme la pauvreté sur le monde” aurait dit sa grand-mère. À présent, il avait mal au ventre et était affalé tant bien que mal dans sa boîte, les jambes repliées. Il fallait qu’il réfléchisse à un moyen de sortir de là. Difficile de se concentrer avec un ventre aussi rempli… Il avait envie de roter mais sans la gravité, un rot signifiait généralement un vomi… Une idée traversa l’esprit du jeune homme. C’était dégueulasse mais ça pouvait marcher. Il avait vu dans des guides de survie des gens le faire avec leur propre sang mais c'était beaucoup plus risqué et il n'avait aucune envie de mourir en essayant de sortir. Il hésitait. Si son idée marchait, il pouvait sortir de cet endroit où le manque de place commençait à le faire souffrir. Si son plan échouait, il se retrouverait dans une pièce minuscule entouré par son propre vomi. Il prit le risque et rota.

Comme prévu, un flot de nourriture sortit de sa bouche. À présent, alors que la mixture peu ragoutante flottait autour de lui, il fallait qu’il parvienne à écrire une adresse de lien avec elle. Il ne pouvait pas se permettre d’écrire quelque chose de long comme l’adresse de l’Université. De plus, il n’avait aucune certitude sur sa capacité de franchir le pare-feu sur lequel il s’était écrasé la fois dernière. Le lien le plus court qu’il connaissait était celui d’un jeu vidéo, seulement quelques lettres : https://lo.eu. Le plus difficile serait de taper le début mais sans “https”, impossible de passer à travers le lien.

Il n’avait rien d’autre à faire pour passer le temps dans sa cellule que de tenter d’agencer son vomi sous la forme du lien. Plus il s’échinait, plus l’exercice se complexifiait car le mélange avait tendance à se fractionner en petites bulles de liquide difficiles à guider. En parallèle, Eloann s’améliorait, anticipant de façon plus fine les déplacements des bulles.

“Il faut seulement que je parvienne à un vague résultat”, pensa Eloann. “Assez réussit pour que je puisse croire moi-même que je peux traverser le lien.” Il se rappelait ce que lui avait dit le lutin lorsqu’il s’était retrouvé bloqué devant la boîte aux lettres : il devait garder en tête qu’il n’était pas un être physique mais une donnée, une donnée qui souhaitait de tout son cœur traverser ce lien.

Pendant une seconde, l’adresse lui apparut devant les yeux. Sans attendre, il se concentra et la sensation de compression l’enveloppa.

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