Quand est-ce qu'on arrive, soldats ?

Les deux véhicules militaires traçaient la route avec une hâte à peine dissimulée. 

Fendant le chemin sans perdre une seconde, ils parvenaient à éviter avec dextérité tous les véhicules et piétons, zigzaguant entre les obstacles. Personne n’osait se plaindre : tous regardaient passer avec stupeur et admiration ces prodiges de la conduite.

Du moins, c’est comme cela que Thomas avait imaginé les choses. Dans les faits, les deux véhicules étaient bloqués dans un embouteillage depuis une demi-heure.

À cause de cela, l’ambiance dans les véhicules était tendue. Le commandant Hobbson fulminait, Thomas s’ennuyait ferme et Inès se demandait toujours qu’est-ce qu’elle foutait là. Elle eut la réponse quand le commandant se tourna vers elle et lui demanda : « Bon, profitons du temps que nous avons pour régler le différend avec mon mari. Il ne me répond pas, devrai-je lui envoyer un message ?

— Oui, répondit Inès d’une voix inexpressive.

— Et que dois-je dire en premier ? M’excuser, ou lui dire qu’il faut mettre de la distance entre nous ?

— Certainement.

— Et quant à mes soupçons de ses potentielles liaisons avec un collègue… dois-je en parler ? Ou pas ? Qu’est-ce qui définit une bonne relation après tout ?

— Tout à fait. »

Inès regardait le paysage défiler lentement, ne cessant de se demander ce qu’elle avait pu faire pour en arriver là. Elle n’était pas croyante, mais s’il existait un dieu vengeur maître du karma, il devait bien se marrer.  

De son côté, le commandant Hobbson se dit qu’il devrait faire quelque chose pour remercier Inès de son aide, et eut une idée : « Ma chère mademoiselle Falliguerho, je ne peux que vous remercier de votre appui. 

— Oui, répondit distraitement Inès alors qu’elle comptait le nombre de conducteurs qui leur faisaient des doigts d’honneur.

— J’y ai beaucoup réfléchi, et je pense avoir trouvé le cadeau de remerciement idéal.

— Très bien.

— Voulez-vous que je vous l’annonce tout de suite ?

— Certainement.

— Voici mon offre : voulez-vous rejoindre mon escouade et faire partie de notre glorieuse troupe ? Je comprendrai si vous avez besoin d’y réfléchir, alors prenez votre…

— Très bien.

— Vraiment ? Vous acceptez ?

— Tout à fait, » répliqua Inès alors qu’elle s’était mise à compter le nombre de nuages dans le ciel. 

Le commandant jubila, réjouit d’avoir trouvé une nouvelle recrue d’une façon autre que l’arnaque ou la menace. Tous les autres soldats présents dans le véhicule en furent également heureux, puis se rappelèrent tout ce qu’ils dissimulaient dans leurs chambres, et se mirent à angoisser. 

Thomas, lui, paniqua tout simplement. Il s’approcha d’Inès, et lui chuchota : « Écoute, hum, je comprends que tu aies envie de continuer notre relation mais…

— Tout à fait, acquiesca Inès.

— Enfin, il faut que je te dise, moi j’y ai beaucoup réfléchi. Je… suis plutôt un oiseau solitaire, et je ne pense pas que je pourrai te satisfaire.

— Bien sûr.

— Tu comprends, le problème ne vient pas de toi, mais de moi…

— Parfaitement.

— Oh. Donc, tu veux qu’on continue notre… relation ?

— Très bien.

— Ahem, paniqua Thomas. Je vois. Mais… tu… n’envisages pas… le mariage… j’espère ?

— Tout à fait. »

Tandis que Thomas ensisageait de s’enfuir tout de suite de la voiture en marche, une sonnerie inconnue retentit. Tous les soldats se regardèrent, interdits : personne ne reconnaissait cette sonnerie. 

Celle-ci provenait de la poche du commandant. Hobbson sortit le portable, et mit quelques secondes pour comprendre : il s’agissait de l’appareil du terroriste qu’ils avaient capturé. Hobbson regarda l’écran. Il y était marqué « Appel entrant : Youssef ». Le commandant hésita quelque instants, puis décrocha : « J’écoute.

— Enfin ! s’exclama son intercoluteur d’une voix paniquée et chuchotante. Kaïs, c’est grave !

— C’est le commandant Gilles Hobbson à l’appareil », annonça-t-il d’une voix grave.

Hobbson réfléchit, à toute vitesse. Chaque mot allait compter dorénavant : la vie du soldat Jenkins était sur le fil du rasoir, et Hobbson devait rassembler toute sa concentration pour… « Vous êtes qui, vous, merde ? le coupa Youssef.

— Je suis le supérieur du soldat que vous aviez enlevé.

— Ah bon ? Enchanté. Dîtes, vous pouvez pas me passer Kaïs, deux secondes ?

— Je crains que cela ne soit pas possible. Je peux…

— Merde ! Il arrive ! Venez vite, s’il vous plaît, il m’a retrouvé !

— Comment ça « venez vite » ? s’insurga le commandant. Vous avez tout de même un sacré culot, dis donc ! Allo ? Allo ? »

Il avait raccroché. Le commandant remit le portable dans sa poche, puis réfléchit intensément. Autour de lui, les soldats se préparaient à sauver Jenkins, Inès se rendait compte qu’elle perdait son temps et Thomas remarquait que les portières étaient verrouillées.

 

Dans l’autre véhicule, l’ambiance était encore moins à la rigolade. Cela tenait peut-être du fait que le soldat Almarov et Kaïs étaient assis face-à-face. 

Pensant qu’il pouvait servir également d’échange, on avait poliment demandé à Kaïs de venir : il avait joyeusement accepté. Puis Almarov avait été d’emblée désigner pour le surveiller de près, « puisqu’ils avaient déjà bien amplement fait connaissance » avait justifié le sergent Thomas avec un sourire sardonique.

Alors que le soldat Almarov passait par une crise existentielle, Kaïs fit la seule chose qu’il fallait éviter : il était joyeux. « Vous savez, c’est la première fois que je suis employé en tant qu’otage. Une fois que tout cela sera fini, pourrez-vous dire un mot à mes chers parents ? Ils se plaignent toujours que je ne travaille jamais, voyez-vous…

— Encore un mot, et je te torture à nouveau, grogna Almarov.

— Que vous êtes vilain !

— Toi, gronda Almarov alors qu’il serra les poings.

— Je suis très sérieux, mon cher ! Le mot « torture » est une très grossière appelation d’une noble activité.

— … quoi ?

— Oui, noble, parfaitement ! Saviez-vous le temps, la dédication et la précision qu’exige une interrogation poussée ?

— Oh oui, j’en sais quelque chose… D’ailleurs, j’aime bien votre terme, « interrogation forcée ». C’est vendeur, ça reste en tête, c’est tout public.

— Si vous voulez j’en ai un autre : pourquoi pas « Techniques de questionnement permettant un échange instructif » ?

— Mais… mais… c’est excellent ! » s’exclama Almarov alors qu’il se disait qu’il allait peut-être passer un agréable voyage.

 

Durant ce temps, dans le bain turc, Youssef ouvrit les yeux.

Son premier réflexe fut de vérifier l’heure, craignant qu’il s’était endormi et avait raté l’arrivée des soldats. Heureusement, il fut rassurée quand il vit que le soldat Jenkins était toujours là. 

Il fut un poil moins à l’aise lorsqu’il remarqua que l’otage avait son arme pointée sur lui, et qu’il ordonna : « Debout. Maintenant. Sinon vous êtes morts. »

Youssef se releva sans rien dire, et remarqua que ses deux amis Rayan et Ali s’étaient également réveillés à côté de lui.

Ils se mirent tous debout en ligne, les mains le long du corps, tandis que le soldat les jaugeait du regard. Youssef avait beau se creuser les méninges (il n’y avait pas grand-chose) il ne se rappelait pas avoir entendu une prise d’otage se déroulant ainsi. 

Le soldat déclara alors d’une voix âpre : « Prenez vos armes. L’escouade ne devrait pas tarder à arriver, il faut les accueillir comme il se doit.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Ali.

— Ça veut dire qu’il y a un beau pactole à se faire, et qu’on va entuber ces militaires. En gros, le programme original. La seule différence, ce sont les otages » répondit le soldat Jenkins en souriant de toutes ses dents.

Et les trois compères ne purent s’empêcher de penser qu’enlever un militaire et demander une rançon à son escouade tout en ayant que des armes de paint-ball et une organisation hasardeuse n’était peut-être pas un si bon plan, après tout. 

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Hylm
Posté le 27/10/2020
Mon dieu j'ai si peur pour ces terroristes. Sauf Kaïs, je suis sûr qu'il va se faire un bon ami. Il y avait peut-être moins d'humour dans ce chapitre mais on sent la construction pour le bordel que ça sera lors des négociations. Voilà Inès embrigadée et toujours pas de nouvelles du mari d'Hobbson.
J'ai remarqué beaucoup moins de coquilles donc je n'ai pas pris la peine de les relever, le texte est très lisible comme ça. Merci pour ce chapitre, j'attends le suivant avec impatience.
Le Saltimbanque
Posté le 28/10/2020
aaaaaah un progrès sur l'orthographe ! Ça fait plaisir !

On arrive au climax de l'histoire, courage, on y est presque...
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